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Mort à Paris, le 3 avril 1853, à l'âge de 88 ans

8i VIE DE NAPOLEON.

Quelques jours après, M. de Pontécoulant, rencontrant Boissy d'Anglas, lui dit : « J'ai vu votre homme; mais il est fou apparemment, il n'est plus revenu.

— C'est qu'il a cru que vous vous moquiez de lui ; il croyait que vous le feriez travailler avec vous.

— Eh hien, qu'à cela ne tienne ; engagez-le à revenir demain, n Bonaparte vint, remit gravement son mémoire, et s'en alla. IM. de Pontécoulant se le fît lire, pendant qu'on lui faioait la barbe, et il en fut tellement frappé, qu'il fît courir après le jeune homme ; mais on ne le trouva plus dans l'escalier ; il revint le lendemain. Après avoir raisonné des faits énoncés dans le mémoire : — Voudriez-vous travailler avec moi? lui dit le représentant. — Avec plaisir, répondit le jeune homme, et il s'assit devant une table.

M. de Pontécoulant trouva que ce jeune général comprenait parfaitement la position de l'armée d'Italie et ses besoins.

D'après les plans de Bonaparte, cette armée occupa Vado, et les subsistances furent presque assurées. — Que comptez-vous faire à l'avenir, disait un jour M. de Pontécoulant au jeune homme? — « J'irai à Constantinople ; le Grand Seigneur a de » bons soldats, mais il a besoin de gens qui sachent » les mener à l'européenne. »

A l'époque oh Bonaparte commença à travailler avec M. de Pontécoulant, le comité des subsistances,

dont ce dernier était membre, avait peine à assurer les subsistances de Paris, à raison de deux onces de pain par tête et par jour. La détresse oi!i se trouvait le général Bonaparte était partagée par tous les employés du gouvernement, qui n'avaient pas quelque fortune par devers eux.

M. de Pontécoulant qui lui voulait du bien, alla demander au comité de l'artillerie que Bonaparte fût nommé général dans cette arme ; il fut repoussé avec perte : « Il faut des connaissances particulières, » lui dit-on, et votre jeune homme ne les possède » pas ; il faut une expérience qu'il n'a pas ; son » avancement a été scandaleux par sa rapidité ; » dites-lui qu'il est trop heureux d'être général de » brigade d'infanterie. »

Après avoir travaillé nuit et jour, pendant sept mois, les comités de la Convention furent renouvelés et M. de Pontécoulant remplacé par Letourneur. — « Je ne veux point travailler avec cet homme, lui dit Napoléon. »

— Mais, encore une fois, que ferez-vous ?

— J'irai h Gonstantinople.

A quelque temps de là, arriva le 13 Vendémiaire ; la Convention eut besoin de gens de mérite et Napoléon fut employé. Il n'oubha jamais l'homme qui l'avait apprécié et sauvé de la misère.

Lorsqu'il fut Consul, il fit appeler M. de Pontécoulant. « Vous êtes sénateur, » lui dit-il, avec ce

regard enchanteur qu'il avait lorsqu'il se croyait

libre de suivre les mouvements de son cœur.

— La grâce que vous voulez me faire est impossible, répondit M. de Pontécoulant ; je n'ai que trente-six ans et il faut en avoir quarante.

— Eh bien, vous serez préfet de Bruxelles, ou de toute autre ville qui vous conviendra; mais rappelez-vous que vous êtes sénateur et venez prendre votre place quand vous aurez l'âge ; je voudrais pouvoir vous montrer que je n'ai pas oublié ce que vous avez été pour moi.

Quelques années plus tard, M. de Pontécoulant, sénateur, habitait Paris ; il eut l'imprudence de répondre pour un de ses amis ; il s'agissait d'une somme de trois cent mille francs, que l'ami ne put pas payer et M. de Pontécoulant fut plongé dans l'embarras le plus extrême ; il allait être obligé de vendre son unique terre (la terre de Pontécoulant, déparlement du Calvados).

— Pourquoi ne vous adresseriez-vous pas à l'Empereur, lui dit un de ses amis ? il vous montre une amitié toute particulière. — En vérité, je n'ose, répondait M. de Pontécoulant ; ce Gérait une indiscrétion ; je donnerais un mauvais moment à l'Empereur et à moi. Enfin, un jour, fort peiné de la nécessité de vendre sa terre, M. de Pontécoulant demanda une audience à l'Empereur, auquel il raconta ce qui lui arrivait.

— Combien y a-t-il de temps que vous êtes en cet état? lui dit Napoléon.

— Trois mois, Sire.

— Eh bien, ce sont trois mois de perdus ; croyezvous que je puisse oublier ce que vous avez fait pour moi. Passez aujourd'hui môme chez le trésorier de ma liste civile, qui vous remettra vos cent mille écus.

Quelques années après M. de Pontécoulant eut l'envie d'aller voir Constantinople, où il se trouva justement pour seconder le général Sébastiani, pendant la semaine qui a fait la réputation de ce dernier. Il mystifia complètement un amiral anglais, qui voulait et pouvait prendre Constantinople, et qui ne prit rien. L'Empereur avait donne des ordres pour que M. de Pontécoulant fût reçu partout avec la plus haute distinction.

Voyons maintenant comment arriva le 13 Vendémiaire, qui rendit un rôle au vainqueur de Toulon.

Les événements de 1793 avaient éloigné les périls atroces, on revint à la raison vulgaire ; mais avec le feu de la fièvre, l'énergie et l'enthousiasme s'éteignirent.

La mort de Danton, la chute de Robespierre et de la terrible Commune de Paris, marquèrent cette grande époque. Jusque-là le sentiment républicain s'était accru dans tous les cœurs ; après le 9 Tlicrmidor il commença à faiblir partout. On peut dire que

la République fut blessée au cœur par la mort de Danton. Son agonie dura six ans, jusqu'au 18 Brumaire (9 novembre 1799).

Il faut l'avouer, rien n'est plus incommode que la dictature du plus digne. Aussitôt que le gouvernement n'est plus indispensable, tout le monde en sent la gêne ; c'est que le peuple n'a de force et n'est quelque chose que lorsqu'il est en colère ; alors rien ne lui coûte. La colère tombe-t-elle, le moindre sacrifice lui semble impossible.

Après le 9 Thermidor, la Convention fut successivement gouvernée par des factions ; mais aucune ne sut acquérir une prépondérance durable. Plusieurs fois l'enthousiasme, qui se croyait indispensable à la durée de la République, chercha à reconquérir le pouvoir ; il ne réussit pas; les gens froids l'emportèrent. Bientôt le parti royaliste chercha à tirer avantage de leurs demi-mesures.

Telle est l'histoire de tous les essais de coup d'État, de toutesles petites journées qui suivirent la grande, du 9 Thermidor. Toutefois, sous le régime faible qui suivit cette révolution, on n'osa pas entièrement déserter les grands principes proclamés du temps de Danton, et l'on voit l'énergie antérieure porter ses fruits ; c'est (Lomme l'énergie de Richelieu sous le faible Louis Xliï.

La Hollande est conquise sous Pichegru. Un souverain, à la vérité le plus sage de tous, Léopold grand

duc de Toscane, daigne faire la paix avec la République; la Vendée, qui avait été si près de vaincre et à qui il ne manqua qu'un général ou un prince du sang, traite avec la Convention. Souvent^ depuis son avènement au 31 mai, la Commune de Paris avait gouverné. Cette grandeville est trop puissante ; il lui reste le privilège de choisir le gouvernement de la France, dans les moments de crise. Mais sa municipalité fut divisée en douze parties (les douze arrondissements municipaux), et l'on n'en parla plus.

Les Écoles centrales, l'École polytechnique sont fondées; ce fut le plus beau temps de Vlnstructicsn publique. Bientôt elle fit peur aux gouvernants, et depuis, sous de beaux prétextes, on a toujours cherché à la gâter. Aujourd'hui, l'on enseigne aux enfants qn'equus veut dire cheval ; mais on se garde bien de leur apprendre ce que c'est qu'un cheval. Les enfants, dans leur curiosité indiscrète, pourraient finir par demander ce que c'est qu'un magistrat, et bien plus ce que doit être un magistrat. On cherche à former des âmes basses et à perfectionner quelque enseignement partiel ; tandis qu'il n'y a aucun cours de politique, de morale et de logique. Bonaparte luimême eut peur de l'École polytechnique et ne se détermina à la visiter qu'après le retour de l'île d'Elbe.

Le 12 germinal an III ( 1" avril 1795 ), le parti de l'énergie essaya de ressaisir le pouvoir. Gollot d'Herbois, Billaud-Varennes, Barrère, Vadier, qui avaient

tenté cet essai, sont déportés et non pas guillotinés. La Prusse despotique et guerrière est obligée'de penser à ses provinces de Pologne et signe la paix avec la République. A l'intérieur, les biens des condamnés sont rendus aux familles.

Le l*^' prairial an III, la Convention est de nouveau en péril ; son enceinte est forcée ; la tôte du représentant Ferraud est présentée, au bout d'une pique, à l'intrépide Boissy d'Anglas, qui salue avec respect cette tête de son collègue.

Le parti de l'énergie est encore repoussé. La France eût couru les plus grands dangers ; mais le parti débile à qui la victoire était restée a le bonheur de trouver le général Bonaparte et ses victoires.

Ce fut un sursis de trois ans ; bientôt ce parti a peur du général et l'envoie en Egypte. Alors, en 1709, la France est sur le point de périr. Elle ne dut son salut qu'au hasard ; c'est-à-dire à la bataille de Zurich et aux petitesses des Autrichiens, qui piquèrent l'amour-propre du sauvage Suwaroff.

Si le sentiment religieux eût eu quelque énergie après le 9 Thermidor, la France se serait faite protestante. Un retour aveugle au passé fit rendre au culte catholique , c'est-à-dire au parti royaliste, une force immense, avec l'usage des édifices qui lui avaient été enlevés. Même en adoptant cette mesure, il fallait la faire acheter par un concordat; mais

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on se disputait le pouvoir à coups de lois ; personne ne songeait à l'avenir.

Les Anglais débarquent des régiments d'émigrés à Quiberon; on voit la lutte curieuse de l'ancienne Taçon de faire la guerre avec la nouvelle. Hoche se bat avec génie ; mais la colère ou la prudence dynastique du gouvernement l'emporte sur la saine politique. Il fallait condamner à une prison perpétuelle tous ceux de ces Français qui avaient eu un grade dans la marine. Trois ans plus tard l'expédition d'Egypte eût réussi.

Les Anglais, eux-mêmes, malgré leur morosité et l'égoïsme amer qui fait leur patriotisme, eurent honte de cette expédition. Le sang anglais n'a pas coulé, dit au Parlement, William Pitt, ce digne ministre de l'aristocratie de toute l'Europe.

— Non, répondit Shéridan, mais l'honneur anglais a coulé par tous les pores.

Peu après la catastrophe de Quiberon*, le P' août 1795, Charles IV de Bourbon, roi d'Espagne, signa la paix avec la République. Le gouvernement à Paris \ n'a pas assez d'argent numéraire, pour donner au courrier porteur de cette nouvelle, la somme qu'il lui faut pour se rendre de Perpignan à Madrid. Après quelques semaines d'attente, ce courrier revint de Perpignan par la diligence.

l.Le 19 juillet 179Û.

Un décret de la Convention ferme les sociétés populaires, supplément nécessaire des gouvernements dans les moments de péril, et cruel embarras dans les périodes tranquilles. D'autres décrets rapportent la loi des suspects *, déclarent le Rhin limite du territoire de la Républiquefrançaise, et enfin proposent à l'acceptation du peuple la constitution de l'an III, qui établit un Directoire, un Conseil des Anciens et un Conseil des Cinq-Cents.

La terreur ayant cessé de comprimer les royalistes, de nombreuses conspirations s'organisent à l'intérieur. Picbegru vend son armée au prince de Gondé ; il envoie mille Français à Manheim ; ils y sont écrasés et leurs débris se rendent prisonniers. L'armée du Rhin repasse ce fleuve ; l'armée de Sambre-et-Meuse est forcée de suivre ce mouvement. Le patriote Jourdan est placé entre Moreau et Pichegru; la République, sauvée par Danton, est de nouveau sur le point de périr, et cette fois ses ennemis ont acquis de l'habileté, et son gouvernement manque d'enthousiasme et de génie.

Le Comité de salut public est remplacé par cinq directeurs ; le premier d'entre eux, Barras, est un roué, et à ce titre, est fort estimé à Paris. Rewbell, homme intègre et travailleur, eût été un bon préfet ; Laré-

1. D'après la loi, il y avait les simples suspecfs et les notoirement suspects.

vcillère-Lepaux aime la patrie et a des vues honnêtes ; Carnot dirige les opérations militaires, mais son génie a été effrayé par les reproches de cruauté qui lui ont été adressés et il paraît inférieur à lui-même.

Ce faible gouvernement fut sauvé de la destruction, uniquement par les victoires que l'armée d'Italie remporta l'année suivante. Sans Napoléon, 1799 fût arrivé en 1796.

Tels sont les avant-coureurs du 13 Vendémiaire et de la fortune de Bonaparte. Pour la troisième fois, l'année 1795 voit le danger de la Convention ; la liberté elle-même est en péril; on dirait que sa force vitale a fini avec le Comité de salut public. Un discrédit mortel avait frappé les assignats et jusqu'aux domaines nationaux que les émigrés rentrés réclamaient de toutes parts.

Les armées obtenaient encore de grands succès, parce que jamais elles n'avaient été plus nombreuses; mais elles éprouvaient des pertes journalières qu'il n'y avait plus moyen de réparer. Le découragement pénétrait parmi elles et ce qu'il y avait de pis, les étrangers éclairés par les traîtres de l'intérieur, voyaient cet effet et en triomphaient.

Tandis que ces soldats se morfondaient dans les Alpes, trois cent mille Français inondaient la Belgique et le Palatinat, battaient les alliés à Turcoing, à Fleurus, à Kaiserslautern, sur l'Ourte, sur la Roëv, chassaient les Anglais, les Hollandais, les Autrichiens

et les Prussiens, jusque derrière le Rhin ; entraient victorieux dans Bruxelles, Anvers et Maëstricht ; passaient le Vaal et la Meuse sur la glace ; entraient triomphants dans Amsterdam, vainement menacée jadis par Louis XIV et Turenne. Cologne et Coblen tz, ancien quartier général des émigrés, étaient occupés. Deux autres armées, sous Dugommier, Pérignon et Moncey. envahissaient la Catalogne et la Biscaye, après avoir remporté deux victoires éclatantes à Figuières et à Saint-Marcial. Enfin , cent mille hommes soumettaient avec peine les royalistes de la Bretagne et de la Vendée.

La France a des succès sur terre, mais elle éprouve des revers sur mer. La famine désolait l'intérieur ; vingt-cinq vaisseaux de ligne sortent de Brest pour faciliter l'entrée d'un grand convoi attendu d'Amérique.

L'-amiral Howe s'avance avec vingt-cinq vaisseaux, pour empêcher l'entrée du convoi ; le représentant du peuple Jean-Bon-Saint-André force l'amiral Villaret-Joyeuse à recevoir la bataille avec de jeunes officiers, peu expérimentés et de vieux capitaines de vaisseaux, qui détestaient la République; les marins se battent avec courage, mais l'ordre et le calme des Anglais triomphent d'une valeur mal guidée. Nous perdons sept vaisseaux pris ou coulés et la flotte de l'Océan est réduite à l'inactivité par la bataille d'Ouessant, comme celle de la Méditerranée par l'incendie de Toulon.

Pendant ce temps, le brave Kosciusko cherchait en vain à défendre sa patrie. L'énergie des mesures intérieures ne répond pas à la bravoure des soldats; la Pologne n'a ni Carnot ni Danton et elle cesse d'exister.

Le 9 Thermidor arrive en France ; Robespierre disparaît; l'énergie républicaine cesse peu à peu d'animer le gouvernement ; les royalistes ont l'espoir de s'en emparer et de détruire la liberté, à l'aide des formes protectrices qu'elle avait données au peuple. Carnot avait quitté la direction delà guerre, l'Espagne et la Prusse avaient fait la paix.

La levée en masse qui, sous Danton, sauva la République, avait donné une multitude de corps : on s'occupa de les amalgamer et de former une armée régulière.

Siéyès fait décréter la Constitution de l'an III, qui établit une Chambre de cinq cents membres et un Conseil des anciens, composé de trois cents, comme chambre de révision. Ces conseils devaient se renouveler par tiers tous les ans. Le pouvoir exécutif est confié à un Directoire de cinq membres, se renouvelant par cinquième tous les ans.

Mais le malade n'était pas entré en convalescence et le régime de la santé ne lui convenait point encore. La Convention vit que les royaUstes allaient s'emparer des élections ; la réaction était imminente. La Convention rendit deux décrets, au moyen des-

quels les deux tiers de ses membres devaient entrer dans les conseilSj et les parents d'émigrés ne pouvaient être élus aux fonctions législatives.

Le gouvernement révolutionnaire avait sauvé le territoire de l'invasion étrangère; il avait été une nécessité, mais une nécessité cruelle. Le public formé dans ses façons de voir par le despotisme corrompu de Louis XV, ne comprenait rien aux avantages de la liberté. D'ailleurs, ces avantages n'étaient qu'en germe et ne ressemblaient nulle- . ment aux utopies rêvées en 1789.

Les émigrés rentrés, les agents payés par l'Angleterre, les royalistes, profitèrent de la haine que les Jacobins inspiraient aux classes aisées, pour soulever toute la population de Paris contre un décret qui semblait fait pour perpétuer leur empire. La riche bourgeoisie qui fit le mouvement de Vendémiaire, était loin de voir que la révolution tendait à la mettre à la place de la noblesse, ainsi qu'on l'a \ vu dans le Sénat de Napoléon et dans la chambre des pairs de Louis XVIII et de Louis-Philippe.

Au 13 Vendémiaire, des quarante-huit sections de Paris, trente au moins ne voulaient ni des décrets ni des conventionnels. Chacune avait son bataillon de garde nationale bien armé ; les agents payés par l'Angleterre donnaient de l'ensemble au mouvement qui était combiné avec la descente du comte d'Artois en Vendée.

Si les Autrichiens n'avaient pas eu cent cinquante mille hommes aux portes de Strasbourg et les Anglais quarante vaisseaux devant Brest, Napoléon aurait peut-être pris le parti des sectionnaires ; mais quand le territoire est menacé, le premier devoir de tout citoyen est de se rallier à ceux qui tiennent le gouvernail. D'ailleurs, en sa qualité dégénérai estimé. Napoléon avait une place fixe à la tête des troupes. En se jetant parmi les sectionnaires, il se fût trouvé en rivalité avec des avocats bavards, la classe d'hommes qui lui fut toujours le plus antipathique.

Napoléon commande sous Barras; il avait quarante pièces de canon et cinq mille hommes; plus quinze cents patriotes de 1789, organisés en trois bataillons.

Le 13 Vendémiaire an IV (4 octobre 1795), les sectionnaires marchèrent sur la Convention. Une de leurs colonnes débouchant par la rue Saint-Honoré, vint attaquer. On lui répondit à coups de mitraille ; les sectionnaires se sauvèrent, ils voulurent tenir ferme sur les degrés de l'église Saint-Roch ; on n'avait pu passer qu'une pièc^ dans la rue du Dauphin, alors fort étroite ; la pièce fit feu sur cette garde nationale peu aguerrie, qui se dispersa, en laissant quelques morts. Le tout fut terminé en une iemi-heure. La colonne qui marchait le long du quai Voltaire, pour attaquer le Pont-Royal, montra

beaucoup de bravoure, mais ne fut pas plus heureuse.

Cet événement, si petit en lui-même et qui ne coûta pas deux cents hommes de chaque côté, eut de grandes conséquences; il empêcha la révolution de rétrograder. Napoléon fut nommé général de division et, bientôt après, général en chef de l'armée de l'intérieur.

Paris, cette patrie de la mode, trouvait ridicule cette énergie à l'aide de laquelle il avait sauvé la liberté, pendant trois ans; c'étaient alors les beaux jours du Bal des victimes. Pour y être admis, il fallait prouver la mort d'un père ou d'un frère par la guillotine. On était las de tristesse et de sérieux; on déclara ces sentiments tout à fait surannés.

Le parti royaliste, dont Robespierre avait entrepris l'anéantissement, se releva plein d'insolence envers les hommes qui, au 9 Thermidor, l'avaient sauvé.

La République allait périr ; voici l'occasion de la crise : la Constitution de d791 tomba par suite du décret de la Constituante qui, follement généreuse, avait décidé qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu pour l'assemblée suivante.

La Convention se souvint de cette faute. A la suite de la Constitution de l'an III, parut une première loi, en vertu de laquelle les membres de la Convention devaient former les deux tiers du

Conseil des cinq cents et du Conseil des Anciens.

Une seconde loi décidait que, pour cette fois, un tiers seulement des deux Conseils serait à la nomination des assemblées électorales. Une troisième loi soumettait les deux précédentes, comme inséparables du nouvel acte constitutionnel, à l'acceptation du peuple.

Le parti royaliste réuni à l'étranger, avait compté sur une législature composée de roj-alistes ou d'anciens patriotes, qu'on pourrait acheter, comme on avait acheté Pichegru. On aurait ainsi détruit la hberté par les droits qu'elle assignait au peuple et qu'il était utile de décréditer aux yeux des gens raisonnables.

A l'apparition des lois additionnelles, ce parti qui sait se servir de l'hypocrisie, se répandit en déclamations républicaines sur la perte de la liberté, enlevée au peuple par la Convention. Quoi ! cette Convention qui n'avait eu d'autre mission que de proposer une constitution, s'avisait d'usurper les pouvoirs du corps électoral ; c'est-à-dire, de la nation elle-même !

Sur les quarante-huit sections qui, à Paris, composaient la garde nationale et avaient chacune un bataillon armé et équipé, cinq seulement voulaient la République ; quarante-trois sections se soulevèrent et se réunirent en assemblées armées et délibérantes.

Au sein de ces assemblées brillèrent Lacrctclle jeune, llegnaud de Saint-Jean d'Angely, Vaublanc, Serisy, Laharpe^ etc. Les quarante-trois sections rejetèrent les lois additionnelles.

Aux yeux des patriotes, la Constitution de l'an III valait mieux que tous les essais précédents : c'était un grand pas vers le gouvernement qui convenait à la France.

Les comités secrets qui dirigeaient le parti de l'étranger n'attachaient aucune importance à des formes qu'ils ne voulaient pas maintenir.

Ce parti montrait beaucoup d'insolence ; il se voyait à la tête d'une garde nationale forte de quarante mille hommes, armés et habillés, et parmi lesquels on comptait beaucoup d'anciens officiers fort braves et de royalistes éprouvés. On pensait qu'il serait facile de tromper cette garde nationale et de la faire servir au renversement de la République.

La Convention n'avait que trois ou quatre mille hommes à opposer à la garde nationale et ces soldats pouvaient être séduits ; dans ce cas, tous les conventionnels marquant par l'énergie de leurs opinions, pourraient fort bien être mis îwrs la loi et envoyés au supplice : il s'agissait d'une lutte à mort.

Le 23 septembre, la Convention proclama l'acceptation de la Constitution et des lois additionnelles,

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par la majorité des assemblées primaires de la République.

Le 24, une assemblée d'électeurs, hostiles à la Convention et, suivant nous, à la liberté, se réunit à rOdéon.

Le 2 octobre (10 Vendémiaire an IV), cette assemblée illégale est dissoute parla force. La guerre commence. La section Lepelletier, qui se réunissait au couvent des Fîiles Saint-Thomas (auquel a succédé le palais de la Bourse), se montre la plus indignée de la fermeture de l'Odéon ; la Convention ordonne la clôture du couvent et le désarmement de la section.

Napoléon prend le commanderaeut de l'armée d'Italie. — jOt^nûraent absolu de cette armée. — Bonaparte demande au Sénat de Gênes réparation de l'attentat commis sur la frégate la Modeste. — Beaulieu remplace Devins dans le commandement de l'armée autrichienne en Italie. — La campagne s'ouvre le 10 avril 1796. — Montenotte. — Millesimo. — Dego. — Saint-Michel. — Mondovi. — Armistice de Cherasco.

Le 27 mars 1706, le général Bonaparte arriva à Nice. L'armée active d'Italie comptait quarantedeux mille hommes, dont trente-huit mille présents, en face de l'ennemi. L'armée des Alpes, commandée par Kellermann, occupait la Savoie et les montagnes du Dauphiné versBriançon. L'ennemi comptait quatre-vingt mille hommes, Autrichiens et Sardes, répandus sur la ligne du Mont-Blanc au golfe de Gênes.

L'armée française était depuis longtemps exposée à des privations horribles ; souvent les vivres manquaient, et ces soldats placés sur les sommets des Alpes et qui se trouvaient huit mois de l'année au milieu des neiges, manquaient de chaussures et de vêtements; la moitié des soldats venus des Pyrénées après la paix avec l'Espagne, avaient succombé dans

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les hôpitaux ou sur le champ de bataille. Les Piémontais les appelaient les héros en guenilles. Depuis trois ans, on tirait des coups de fusil en Italie, uniquement parce qu'on était en guerre; mais sans aucun but et comme pour l'acquit de sa conscience. Napoléon trouva à cette armée le général Masséna qui, le 2 novembre précédent et sous le commandement nominal du général Schérer, avait gagné la bataille de Loanosur l'armée autrichienne, commandée parle général Devins; il trouva l'armée placée de la façon la plus ridicule ; elle était perchée surles sommets arides de l'Apennin, depuisSavone jusqu'à Ormea. Ses communications avec la France longeaient le bord de la mer, suivant une ligne parallèle à celle de l'ennemi. Si celui-ci attaquait par sa droite , les communications étaient rompues.

L'armée de Nice avait deux routes pour passer les montagnes et entrer en Italie; l'une traverse la grande chaîne des Alpes, au col de Tende : c'est la grande route de Turin parConi. L'autre route est le fameux chemin de la Corniche qui, alors, en cent endroits, ne présentait entre d'immenses rochers à pic et la mer, qu'un passage de trois ou quatre pieds de large. Quand cette route s'éloignait de quelques toises de la mer, elle consistait en montées et descentes d'une rapidité extrême. Cette route, alors si incommode, aboutissait au passage de la

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Bocclietta. Il y a un troisième chemin qui conduit

d'Oneille à Ceva : il est bon pour l'artillerie.

Depuis les opérations dirigées en 1794 par Bonaparte commandant l'artillerie , l'armée d'Italie , maîtresse du col de Tende, aurait pu descendre sur Coni, si elle eût été d'accord avec l'armée des Alpes.

Le peu de pain qu'avait l'armée lui était fourni par des marchands génois. Bonaparte la trouva répartie ainsi qu'il suit :

La division Maqu art, forte de trois mille hommes, gardait le col de Tende; la division Serrurier, de cinq mille hommes, occupait la route de Ceva.

Les divisions deMasséna, d'Augereau, de Laharpe, formant trente-quatre mille hommes, se trouvaient aux environs de Loano, Finale et Savone. La division Laharpe poussa son avant-garde sur Voltri, pour effrayer les aristocrates de Gênes et assurer les communications avec cette grande ville, que les soldats nommaient la mère nourricière.

Depuis quatre ans, le quartier général administratif était resté établi commodément à Nice ; le général en chef s'en fit suivre à Albenga, par la route pénible de la Corniche. Cette démarche vive étonna tout le monde et enchanta les soldats. Malgré la misère excessive à laquelle on les laissait en proie, ces jeunes républicains ne respiraient qu'amour de la patrie et des combats. Ils riaient de se voir des habits en lambeaux. Les mandats qu'on donnait

aux officiers ne valaient pas dix francs par mois; ils vivaient et marchaient comme le soldat.

Le général Bonaparte demanda au Sénat de Gènes, en réparation de l'attentat commis dans son port, sur la frégate la Modeste prise par les Anglais, qu'il livrât passage à l'armée française, par la ville et par le col de la Bocchetta. A ce prix, il lui promettait d'éloigner pour toujours le théâtre de la guerre de son pays.

L'oligarchie de Gênes qui détestait les Français, se hâta de communiquer leur demande au général en chef autrichien. Cette communication pouvait avoir pour effet d'attirer toute la gauche des Autrichiens au col de la Bocchetta. Ce mouvement qui placerait le gros des forces ennemies aux deux extrémités de leur ligne, à Ceva et vers Gênes, livrerait aux attaques des Français un centre isolé.

Le conseil aulique avait remplacé le général Devins, battu à Loano, parBeauHeu, vieillard presque octogénaire, fameux par son courage et son caractère entreprenant; mais, d'ailleurs, fort médiocre. Son armée était au grand complet et forte de cinquante mille hommes; elle était répartie depuis Coni et le pied du col de Tende, jusqu'à la Bocchetta, vers Gênes.

Soit que Beauheu eût été instruit par le Sénat do Gênes de la demande du général français, soit pur hasard, Beaulieu marcha sur Gênes avec le tiers de

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son armée; il voulait s'emparer de Gônes et se

mettre en communication avec Nelson et Jervis, qui

se trouvaient dans ces parages avec une escadre

anglaise.

Si Beaulieu eût eu la moindre idée de son métier de général en chef, il eût opéré en masse contre la gauche des Français, qui eussent été obligés de retirer en hâte tout ce qu'ils avaient du côté de Gènes.

Ce fut le 10 avril 1796 que commença cette célèbre campagne d'Italie. Beaulieu descendit lui-même l'Apennin par la Bocchetta à la tête de son aile gauche. Bonaparte lui laissa le plaisir de débusquer sa petite avant-garde à Voltri, et pendant ce temps se hâta de rassembler le gros de ses forces contre le centre autrichien, qui s'était avancé de Sassello, sur Montenotte. Ce point était défendu par trois redoutes, connues par le serment que le colonel Rampon fit prêter à la 32^ demi-brigade, au moment oii les Autrichiens attaquaient la dernière avec fureur. Au reste, si le général d'Argenteau l'eût emportée et fut descendu jusqu'à Savone, il n'en eût été que plus complètement battu : dans la nuit toutes les forces françaises se portèrent sur ce point.

Le 12 avril, d'Argenteau se vit attaquer de front et à revers, par des forces supérieures ; il fut battu et rejeté sur Dego. L'armée française avait passé l'Apennin. Bonaparte résolut de se tourner contre

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les Piémontais, pour tâcher de les séparer de Beaulieu ; le général Colli qui les commandait, occupait le camp de Ceva. Le général Provera, placé avec un petit corps autrichien, entre Colli et d'Argenteau, occupait les hauteurs de Gosseria. Bonaparte conduisit contre lui les divisions Masséna et Augereau. Laharpe avait été laissé pour observer Beaulieu, qui eut le tort de se tenir tranquille.

Le 13, la division Augereau força les gorges de Millesimo. Provera, battu et cerné de toutes parts, fut forcé de chercher un refuge dans les ruines du château de Gosseria et mit bas les armes le 14 au matin, avec les quinze cents grenadiers qu'il commandait.

Beaulieu, fort surpris de ce qu'il apprenait, se hâta de courir à Acqui et envoya directement une partie de ses troupes à travers les montagnes, à Sassello. D'Argenteau occupait Dego ; Bonaparte l'y attaqua à la tête des divisions Masséna et Laharpe. Les troupes autrichiennes se battirent fort bien ; mais grâce aux combinaisons du général en chef, les Français étaient supérieurs en nombre. L'ennemi se retira en désordre sur Acqui, en laissant vingt pièces de canon et beaucoup de prisonniers.

Après la bataille gagnée, le général Wukassowich qui accourait par Sassello, avec l'intention de rejoindre d'Argenteau, qu'il croyait encore h Dego,

tomba au milieu des Français. Ce brave homme, loin de se décourager, fondit sur la garde des redoutes de Magliani, enleva l'ouvrage et poussa la garnison épouvantée jusqu'à Dego. Les Français furent complètement surpris ; mais le brave Masséna, remarquable par la constance qu'il montrait dans les revers, rallia les fuyards et détruisit presque entièrement ce corps de cinq bataillons.

Les Autrichiens battus, le général en chef attaqua de nouveau les Piémontais avec les divisions Augereau, Masséna et Serrurier. Les Piémontais eurent un moment de succès à Saint-Michel, contre la division Serrurier ; ils avaient évacué le camp de Ceva et enfin furent rejetés derrière la Stura.

Le 26, les trois divisions françaises se réunirent à Alba. Une dernière bataille pouvait les mettre en possession de Turin, dont ils n'étaient qu'à dix lieues.

Mais Bonaparte n'avait pas de canons de siège, et les sièges ne conviennent nullement au génie des Français ; les généraux ennemis ne virent point ces deux idées. Ils se crurent perdus ; ils ne virent pas la belle position de la Stura, flanquée à droite par la forteresse importante de Goni, à gauche par Cherasco, qui était à l'abri d'un coup de main. Derrière la Stura, Golli pouvait se faire joindre par mille Piémontais, épars dans les vallées adjacentes et par Beaulieu, h qui il restait bien vingt mille

hommes. Il suffisait aux alliés de deux jours de vigueur, d'activité et de résolution, pour que tout fût remis en question. Étaient-ils battus? La place admirable de Turin était là pour recevoir, en cas de revers, une armée battue qui n'en eût pas été encore à sa dernière ressource, puisque l'Autriche ne manquait pas de moyens pour la secourir. Dans tous les cas, Turin était imprenable pour l'armée qui n'avait pas d'équipages de siège.

A peine les Français eurent-ils occupé Alba, que les démocrates piémontais organisèrent un comité régénérateur qui lança des adresses au peuple du Piémont et de la Lombardie, menaçantes pour les nobles et les prêtres, encourageantes pour les peuples.

L'effet surpassa l'attente des Français ; le désordre et la terreur furent au comble dans Turin ; le roi n'avait dans ses conseils aucun homme supérieur. La cour eut peur des Jacobins piémontais et quoique Beaulieu eût marché d'Acqui sur Nizza, peur se réunir à Colli, elle se crut perdue sans ressource et un aide de camp vint de la part du roi demander la paix au général Bonaparte. Celui-ci fut au comble de ses vœux. Ses espions lui apprirent qu'après les discussions les plus vives, dans lesquelles les ministres du roi et surtout le marquis d'Albarey soutenaient le parti de la guerre, le cardinal Costa archevêque de Turin détermina le roi à la paix.

Il est incroyable qu'avant de se livrer à cette démarche précipitée, le roi ne se soit pas rappelé ce que son aïeul Victor-Amédée avait fait en 1706. Si le roi, rappelant des Alpes une partie des troupes du prince de Carignan, eût tenu ferme à Turin, à Alexandrie, à Valence, dont les Français étaient hors d'état d'entreprendre les sièges, il eût été impossible à ceux-ci de faire un pas de plus. Si la coalition eût jugé à propos de faire arriver quelques renforts tirés du Rhin, les Français pouvaient fort bien être chassés d'Italie.

Le génie de Bonaparte privait ses ennemis d'une partie de leur jugement et amena, sans doute, le roi à demander honteusement la paix à une armée qui n'avait ni artillerie, ni cavalerie, ni chaussure. Si l'on suppose, pour un instant, les mêmes avantages remportés par Moreau, Jourdan, ou tout autre général homme médiocre, on verra tout de suite que le roi de Sardaigne ne se fût pas mis à leur discrétion.

Bonaparte n'était pas autorisé à traiter de la paix; mais, par l'armistice de Cherasco, il se fit livrer les places de Coni, d'Alexandrie et de Ceva; le roi s'engageait à se retirer de la coaUtion. Bonaparte qui sentait que du roi de Sardaigne uniquement dépendait sa marche sur TAdige, laissa entrevoir au comte de Saint-Marsan, son envoyé à Cherasco, que loin d'être disposé à renverser les trônes et les autels,

les Français sauraient les protéger, même contre les Jacobins du pays, si tel était leur intérêt. Malheureusement le Directoire ne put jamais comprendre cette idée que, pendant un an, Bonaparte lui présenta de toutes les manières.

Il avait fait, en quinze jours, plus que l'ancienne armée d'Italie en quatre campagnes. L'armistice avec le Piémont livrait à ses coups l'armée de Beaulieu et surtout donnait à la sienne une base raisonnable. S'il était battu, il pouvait désormais chercher un refuge sous Alexandrie et si, dans ce cas , le roi violait le traité , il pouvait bien l'en faire repentir, en soutenant les Jacobins piémontais.

Mais comme notre but est moins de faire connaître les choses, que Bonaparte lui-même, nous allons donner son récit de cette campagne brillante ; elle révéla à l'Europe, un homme tout à fait différent des personnages étiolés, que ses institutions vieillies et ses gouvernements, en proie à l'intrigue, portaient aux grandes places.

L'apparition de Napoléon à l'armée, comme général en chef, fit une véritable révolution dans les mœurs; l'enthousiasme républicain avait autorisé beaucoup de familiarité dans les manières. Le colonel vivait en ami avec ses officiers. Cette habitude peut amener l'insubordination et la perte d'une armée. L'amiral Decrès racontait que ce fut à Toulon

qu'il apprit la nomination du général Bonaparte an commandement de l'armée d'Italie ; il l'avait beaucoup connu à Paris et se croyait en toute familiarité avec lui. « Aussi, quand nous apprenons que le )) nouveau général va traverser la ville, je m'offre » aussitôt à tous les camarades, pour les présen- » ter, en me faisant valoir de mes liaisons. J'ac- » cours, plein d'empressement et de joie; le salon )) s'ouvre, je vais m'élancer, quand l'attitude, le » regard, le son de voix, suffisent pour m'arrêter. » Il n'y avait pourtant en lui rien d'injurieux; mais » c'en fut assez. A partir de là, je n'ai jamaifc été » tenté de franchir la distance qui m'avait été » imposée. )>

En prenant le commaadement de l'armée d'Italie, Napoléon, malgré son extrême jeunesse et le peu d'ancienneté dans son grade de général de division, sut se faire obéir. Il subjugua l'armée par son génie bien plus que par des complaisances personnelles. Il fut sévère et peu communicatif, surtout envers les généraux; la misère était extrêra», Tespérance était morte dans le coeur des soldats; il sut la ranimer ; bientôt il fut aimé d'eux ; alors sa position fut assurée envers les généraux de division.

Sa jeunesse établit un singulier usage à l'armée d'Italie : après chaque bataille, les plus braves soldats se réunissaient en conseil et donnaient un nou-

VIE DE NAPOLÉON. il3

veau grade à leur jeune général. Quand il rentrait au camp, il était reçu par les vieilles moustaches qui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à Lodi : de là, le surnom de petit caporal, resté longtemps à Napoléon parmi les soldats.

Cousidérations sur la situation et les opérations des armées françaises en Allemagne en 1796. — Pichegru. — Moreau. — Jourdan.

Il convient de jeter un coup d'œil rapide sur ce que les armées françaises faisaient en Allemagne, pendant que Napoléon conquérait l'Italie.

Après que Pichegru eut fait battre exprès une division de son armée, il y eut un armistice. Pichegru se rendit à Paris et se plaignit hautement au Directoire de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée du Rhin. Le Directoire qui ne voulait pas accoutumer les généraux d'armée à prendre ce ton avec lui, déclara à Pichegru que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait le déposer.

Pichegru se retira, et l'armée qui n'avait aucune connaissance de la trahison de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir pris trop chaudement ses intérêts.

Moreau vint remplacer Pichegru à l'armée du

Rhin ; l'armistice fut dénoncé ; il passa le Rhin et obtint des succès les 9 et 10 juin 1796.

De son côté, l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Jourdan, après avoir passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée surla Bohême. Soit timidité naturelle, jalousie pour son collègue, ou défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux passages qui existent sur le Danube, de Donawerthà Ratisbonne. L'archiduc Charles exécuta alors la belle manœuvre qui a fondé sa réputation. Il se déroba à Moreau, franchit le Danube et fit sa conjonction avec les troupes autrichiennes qui se retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse ; il reprit l'olïensive, battit Jourdan à Wetzlar le 15 juin 1796, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin, sans qu'il vînt jamais à la pensée de Moreau d'imiter le mouvement de son adversaire et d'aller au secours de Jourdan.

Au lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, dechercher à se rallier à l'armée de Sambre-et-Meuse ou, au moins, d'attaquer l'archiduc d'une façon quelconque, il eut le courage de se mettre en retraite avec sa belle armée qui comptait plus de quatre-vingt mille combattants et, chose singulière et qui prouve bien la valeur de l'opinion publique en France, cette retraite fut à la mode et les gens sages la préférèrent de, beaucoup aux batailles de Castiglione et d'Arcole ; il est vrai que, comme l'armée de Moreau était très-

forte, elle gagna d'abord une bataille en se retirant. Mais plus tard il laissa à l'archiduc le temps de revenir sur lui. A Paris, on avait cru perdue cette armée de quatre-vingt raille hommes, quand tout à coup on apprit qu'elle avait repassé le Rhin sur le pont d'Huningue ; l'enthousiasme pour Moreau et sa retraite fut général et dure encore.

Cette manœuvre incroyable fut suivie du siège de Kehl, oîi les généraux de division Desaix et Gouvion-Saint-Cyr s'immortalisèrent et dont il faut lire les détails admirables dans les mémoires de ce dernier. Jamais il ne vint à l'esprit de Moreau de repasser le Rhin et de se porter rapidement sur les derrières de l'archiduc.

Voilà ce que faisaient les armées de la République dans le Nord, pendant que Napoléon remportait tant de victoires en Italie. Voilà aussi pourquoi l'armée autrichienne du Rhin put envoyer Wurmser et vingt mille hommes d'élite à l'armée autrichienne de l'Adige.

Voilà pourquoi, en mars 1797, elle put envoyer trois divisions et l'archiduc Charles à l'armée autrichienne du Tagliamento.

Dans ce commencement de 1797, le Directoire ne fut-il que malhabile, comme à l'ordinaire, ou redoutant les victoires de Napoléon, évita-t-il sciemment de faire une diversion sur le Rhin?

Quoi qu'il en soit, après des retards inexplicables

pour moi, le Directoire résolut enfin de porter ses arraéessur la rive droite du Rhin. Elles passèrent ce fleuve avec hardiesse et elles obtenaient des succès, lorsqu'elles virent accourir des avant-postes autrichiens un officier français en parlementaire. C'était le général Leclerc qui arrivait de Léoben, par l'Allemagne, apportant les préliminaires de paix. Si la renommée de Bonaparte n'eût pas inspiré de crainte pour la liberté, il eût fallu le rappeler d'Italie après le passage des Alpes qui suivit celui du Tagliamento et lui donner le commandement de l'armée du Rhin.

Passage du pont de Lodi.

Dès le lendemain do l'armistice de Cherasco, Bonaparte, voulant profiter de l'étonnement du général Beaulieu, se mit en marche avec ses quatre divisions, et les porta sur Alexandrie. De son côté, Beaulieu, après avoir repassé le Pô au pont de Valence qu'il coupa, y prit position avec ses principales forces. Le général français avait eu soin de faire insérer dans l'armistice avec le roi de Sardaigne qu'il lui serait loisible de passer le Pô dans les environs de Valence ; cette ruse si simple lui réussit à merveille. Fidèle à l'antique système de guerre, Beaulieu se figura que les Français ne manqueraient pas de l'attaquer de front sur le Tessin, tandis qu'ils pouvaient agir sur ses derrières et, par là, gagner oeaucoup de pays. Afin de l'entretenir dans cette idée, un détachement fit

mine de passer le Pô à Gambio ; pendant ce temps l'armée filait rapidement par sa droite.

Napoléon conduisait lui-même son avant-garde, et le 7 mai il arriva à Plaisance; les divisions, disposées en échelons, se suivaient de près. Il fallait brusquer l'entreprise, car cette marche était dangereuse. Ce n'était rien moins qu'une marche de flanc; il est vrai que Napoléon était couvert par un grand fleuve ; mais Beaulieu pouvait avoir des pontons et tomber sur la partie de l'armée qui était à Plaisance, ou sur la division qui formait le dernier échelon. Ce fut le début du jeune général dans les opérations de grande guerre.

Le Pô est presque aussi large que le Rhin, et l'armée ne possédait aucun moyen de le passer. Il n'était pas question de construire un pont. Il faut répéter qu'on n'avait aucun moyen, dans aucun genre.

Ce dénûment complet entretenait les fausses idées du général Beaulieu^ et il prenait en pitié la témérité du général français.

Des officiers envoyés sur le fleuve arrêtèrent tous les bateaux qu'ils purent trouver à Plaisance et dans les environs. On les réunit, et le chef de brigade Lannes passa le premier avec une avant-garde de sept cents hommes ; les Autrichiens n'avaient sur l'autre rive que deux escadrons. Ils furent aisément culbutés et le passage continua sans obstacle,

quoique très-lentement. Si Bonaparte avait eu un équipage de pont, c'en était fait de l'armée ennemie.

Beaulieu informé, enfin, du mouvement des Français sur Plaisance, manœuvra pour s'y opposer. Mais au lieu de se porter avec vigueur contre la partie de l'armée française qu'il aurait trouvée sur la rive gauche du Pô, ce vieux général ne prit que des demi-mesures. Il eut l'idée d'étendre sa gauche vers l'Adda, sans abandonner pour cela la ligne du Tessin, où il laissa sa droite.

Le 8 mai, le général Liptay qui commandait sa gauche, vint s'établir à Fombio, en face de l'avantgarde française.

II était possible que toute l'armée autrichienne suivît de près Liptay ; il fallait donc attaquer ce dernier sans nul délai. Cette attaque importante fut conduite avec vigueur; le colonel Lannes s'y distingua extrêmement; il y montra cette impétuosité, cette opiniâtreté qui, réunies à Fart de faire mouvoir de grandes masses qu'il acquit plus tard finiront par faire de lui un des premiers généraux de l'armée. Liptay fut défait, séparé de Beaulieu et rejeté sur Pizzighetone.

Dans la nuit qui suivit cette affaire, Beaulieu arriva sur le terrain où son lieutenant venait d'être battu; ses coureurs empressés d'opérer la jonction, se présentèrent à Codogno qu'occupait le généra)

Laharpe avec sa division ; il les repoussa facilement, puis sortit peu accompagné, pour aller reconnaître la force du corps ennemi. Comme il revenait, ses soldats firent feu dans l'obscurité et tuèrent leur général : ils furent au désespoir.

Toujours fidèle aux anciennes maximes de guerre, Beaulieu avait éparpillé le corps qu'il amenait; déconcerté par la présence de forces supérieures, il sentit qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que de concentrer toute son armée vers Lodi, où il avait un pont sur l'Adda. Sa droite, qui était encore sur Pavie, eût été tout entière prisonnière de guerre, si les Français eussent eu des pontons. Cette droite courut passer l'Adda à Cassano, derrière Milan.

Bonaparte pouvait s'emparer de cette grande ville, ce qui eût produit un bel effet à Paris, mais il trouva plus raisonnable de faire une pointe sur Lodi avec les grenadiers réunis et les divisions Masséna et Augereau; il garda sa droite et sa gauche avec les deux autres di^'isions de son armée.

Le 10 mai, il arriva devant Lodi : Beaulieu s'était déjà retiré à Crema, mais il avait laissé le général Sebottendorf , avec dix mille hommes, pour défendre les bords de l'Adda. Les Autrichiens ne crurent l pas nécessaire de détruire le pont de Lodi qui, long de cinquante toises, était défendu par vingt pièces de canon et par dix mille hommes.

Bonaparte connaissait son armée ; rien ne pouvait être au-dessus de la bravoure de ces jeunes patriotes; il voulut leur donner la gloire d'une action qui retentirait en Europe.

Il résolut de passer de vive force le pont de Lodi ; il s'y détermina d'autant plus facilement que s'il était repoussé, il n'aurait à regretter que quelques centaines d'hommes; cet échec ne pouvait avoir la moindre influence sur le reste de la campagne.

Il fit débusquer rapidement un bataillon et quelques escadrons ennemis qui occupaient la ville de Lodi ; en les poursuivant vivement, les Français arrivèrent jusqu'au pontsitué immédiatement en dehors et à l'orient de la ville, à quelques pas du mur d'enceinte: les travailleurs ennemis n'eurent pas le temps de le couper.

Le soir, vers les cinq heures, Napoléon forma ses grenadiers en colonne serrée derrière le rempart et les lança sur le pont. Cette masse, assaillie par une grêle de mitraille, éprouva un moment d'hésitation; les généraux se précipitèrent à sa tête et l'enlevèrent par leur exemple. Pendant le moment d'hésitation, quelques soldats s'étaient glissés par les piles du pont dans une île qui se trouvait au milieu de la rivière; ils coururent au second bras de l'Adda qu'ils trouvèrent guéable, montèrent sur la rive opposée, et se répandirent en tirailleurs dans la

plaine, faisant mine de tourner la ligne autrichienne.

A ce moment la masse des grenadiers passait le pont au pas de charge ; ils culbutent tout, s'emparent des batteries ennemies et dispersent les bataillons autrichiens placés à cent pas plus loin.

Le général ennemi se replia sur Grema, avec perte de quinze pièces de canon et deux mille hommes hors de combat.

Cette affaire que tout le monde pouvait comprendre, même les non-militaires, frappa le public par son extrême audace. En un mois, le passage du pont de Lodi fut aussi célèbre en Allemagne et en Angleterre, qu'en France. Une grossière estampe en bois qui représente ce pont célèbre, avec des personnages plus grands que le pont, se trouve encore aujourd'hui dans les gast-haus, des petites villes les plus reculées du nord de l'Allemagne.

Les conséquences immédiates du combat de Lodi furent l'occupation de Pizzighetone, qui se laissa effrayer par un grand feu d'artillerie et la retraite de Beaulieu vers le Mincio.

Bonaparte ne le poursuivit point. Il est vrai que depuis un mois ses troupes étaient sans cesse en mouvement ; elles manquaient de toutes choses, surtout de chaussures et d'habits. Cependant, il n'eût pas été absolument impossible de leur faire faire

huit marches de plus. Il semble qu'il fallait à tout prix essayer de surprendre Mantoue, que les Autrichiens n'avaient songé à armer et à; approvisionner que depuis l'armistice de Cherasco. Il est vrai que, le lendemain du combat de Lodi, Beaulieu avait fait couvrir la place par des inondations ; mais pour une capture d'une telle importance, tout devait être hasardé, excepté la perte d'une bataille; or Eeaulieu n'était plus en état de gagner une bataille. Sa seule cavalerie était encore à craindre. L'armée française ne hasardait donc qu'une marche inutile de Crémone à Mantoue, et ces deux villes ne sont distantes que de treize lieues.

Je sais que lorsque l'on n'a pas une connaissance personnelle de tout ce qui se passait dans une armée, il est téméraire de blâmer un général de ne pas avoir osé entreprendre telle marche ou telle manœuvre qui, de loin, semble facile. Souvent, il y avait un obstacle invincible dont le général s'est bien gardé de parler pour ne pas décourager son armée ou augmenter la hardiesse de l'ennemi. Mais pendant huit mois et demi , Mantoue fut la pensée dominante du général français, et l'on va voir ce qu'elle fut sur le point de lui coûter.

Comme mon but est de faire connaître Napoléon plus que les événements, je crois ne pas devoir priver le lecteur du récit qu'il a donné lui-même des

opérations militaires qui suivirent l'armistice de Cherasco. J'ai arrangé le sommaire que l'on vient de lire, de façon à ce quUl y eût le moins de répétitions qu'il était possible.

Misérable état de l'armée d'Italie. — Lettre de Napoléon au Directoire. — Milan, la Lombardie : ses dispositions à l'égard des Français. — Révolte à Pavie. — Bonaparte quitte Milan le 24 mai. — Le 30 l'armée française passe le Miûcio. — Beaulieu se retire au delà de l'Adige.

J'avouerai au lecteur que j'ai renoncé à toute noblesse de style. Afin de donner une idée de la misère de l'armée, le lecteur me permettra-il de raconter celle d'un lieutenant de mes amis ?

M. Robert*, un des plus beaux officiers de l'armée, arriva à Milan le 15 mai au matin et fut engagé à dîner par la marquise A..., pour le palais de laquelle il avait reçu un billet de logement. Il fit une toilette très-soignée, mais il n'avait absolument pas de souliers ; il avait, comme de coutume, quand il entrait dans les villes, des empeignes assez bien cirées par son chasseur ; il les attacha soigneusement avec de petites cordes ; mais il y avait absence complète de semelles. Il trouva la marquise si belle, et eut tant

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