Voir la Chartreuse de Parme, 2^ édition, page
de crainte que sa pauvreté n'eût été aperçue par les laquais en magnifique livrée qui servaient à table, qu'en se levant il leur donna adroitement un écu de six francs : c'était tout ce qu'il possédait au monde.
M. Robert m'ajuré qu'entre les trois officiers de sa compagnie, ils n'avaient qu'une paire de souliers passable^ conquise sur un officier autrichien, tué à Lodi, et dans toutes les demi-brigades on était de même.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on aurait peine aujourd'hui à se faire une idée du dénûment et de la misère de cette ancienne armée d'Italie. Les caricatures les plus grotesques, fruit du génie inventif de nos jeunes dessinateurs, restent bien au-dessous de la réalité. Une réflexion peut suffire : les riches de cette armée avaient des assignats, et les assignats n'avaient aucune valeur en Italie.
Me permettra-t-on des détails encore plus vulgaires? Mais, en vérité, je ne saurais comment rendre ma pensée par des équivalents. Deux officiers, l'un chef de bataillon et l'autre lieutenant, tous deux tués à la bataille du Mincio, en 1800, n'avaient entre eux deux, lors de l'entrée à Milan, en mai 1796, qu'un pantalon de Casimir noisette et trois chemises. Celui qui ne portait pas le pantalon prenait une redingote d'uniforme croisée sur la poitrine qui, avec un habit, formait toute leur garde-
robe ; et encore ces deux vêtements étaient raccommodés en dix endroits et de la façon la plus misérable.
Ces deux officiers ne reçurent, pour la première fois, de la monnaie métallique qu'à Plaisance ; ils eurent quelques pièces de sept sous et demi de Piémont [sette mezzo), avec lesquelles ils se procurèrent le pantalon noisette. Ils jetèrent dans l'Adda la culotte précédente, qui était de satin ; celui qui ne la portait pas, était en caleçon et en redingote.
Je supprime d'autres détails de ce genre ; ils seraient peu croyables aujourd'hui ; rien n'égalait la misère de l'armée, que son extrême bravoure et sa gaîté. C'est ce que l'on comprendra aisément, si on veut bien se rappeler que, soldats et officiers, tous étaient de la première jeunesse. L'immense majorité appartenait au Languedoc, au Dauphiné, à la Provence, au Roussillon. Il n'y avait d'exception que pour quelques hussards de Berchiny, que le brave Stengel avait amenés d'Alsace. Souvent les soldats, en voyant passer leur général qui était si fluet et avait l'air si jeune, remarquaient que, cependant, il était leur aîné à tous. Or, en mai 1796, lors de son entrée à Milan, Napoléon, né en 1769, avait vingt-six ans et demi.
A voir ce jeune général passer sous le bel arc-detriomphe de la Porta Romana, il eût été difficile, môme pour le philosophe le plus expérimenté, de de-
viner les deux passions qui agitaient son cœur : c'étaient l'amour le plus vif, exalté jusqu'à la folie par la jalousie, et la haine provoquée par les apparences de la plus noire ingratitude et de la stupidité la plus plate.
Le général en chef devait organiser les pays conquis ; l'armée y avait des amis chauds et des ennemis furieux ; mais, par malheur, il fallait compter parmi ces derniers la plupart des prêtres séculiers et tous les moines. En revanche, la bourgeoisie et une bonne partie de la noblesse étaient fort disposées à aimer la liberté. Trois ou quatre ans plus tôt, avant les horreurs de 1793, toute la Lombardie était enthousiaste des réformes de la liberté française. Le temps commençait à faire oublier les crimes et depuis deux mois c'était par peur de cette liberté et en la maudissant, dans chaque proclamation, que le gouvernement de leur archiduc vexait les bons Milanais. Or, il faut savoir que les Milanais méprisaient souverainement ce prince, qui n'avait d'autre passion que celle de faire le commerce du blé, et souvent les spéculations de Son Altesse occasionnaient des disettes.
C'est un peuple ainsi préparé que l'archiduc voulait enflammerpour la maison d'Autriche I II est amusant de voir le despotisme malheureux avoir recours à la raison et au sentiment. L'entrée des Fran- , çais dans Milan fut un jour de fête pour les Milanais' comme pour l'armée.
Depuis Montenotte, le peuple lombard hâtait de tous ses vœux les victoires des Français ; bientôt il se prit pour eux d'une passion qui dure encore. Bonaparte trouva une garde nationale nombreuse, habillée aux couleurs lombardes; vert, blanc et rouge, et formant la haie sur son passage. Il fut touché de cette preuve de confiance en ses succès. Que fussent devenus ces pauvres gens si l'Autriche eût reconquis la Lombardie?
Oti M. de Thugut eût-il trouvé des cachots assez profonds pour ceux qui s'étaient habillés, pour les tailleurs, pour les marchands de drap^ etc., etc.? Ce qui donna beaucoup d'espoir aux généraux français, c'est que cette belle garde nationale était commandée par l'un des plus grands seigneurs du pays, M. le duc Serbelloni. Les vivats faisaient retentir les airs^ les plus johes femmes étaient aux fenêtres ; dès le soir de ce beau jour, l'armée française et le peuple de .Milan furent amis.
L'égalité que le despotisme met parmi ses sujets avait rapproché le peuple et la noblesse. D'ailleurs, la noblesse italienne vivait bien plus avec le Tiers-État, ]ue celle de France ou d'Allemagne ; elle n'était )oint séparée des bourgeois par des privilèges odieux: les preuves de noblesse, par exemple, qu'il fallait produire, en France, pour devenir officier*. Il n'y