CHAPITRE X
CINKA.
L'envie ne pouvait plus attaquer Corneille sur ses ouvrages : elle alla donc chercher dans sa vie privéô si elle ne trouverait point quelque défaut à révéler. Bien lui en prit de faire lui-^méme bob marché de la gaucherie de son extérieur, de la lourdeur de ses manières et de Fembarras de sa langue» Encore répandait-on le bruit que Cor* neille n'était bon à entendre qu à THôtel-de-Bour^ gogne , et Fabbé de Bois-Robert répondit-il malicieusement à quelques personnes qui TinterrO^ geaient sur certains vers de notre héros : c Com«* ment ne les trouverais-je pas beaux dans la bou*
chedes autres, puisque je les trouvais admirables quand il nous les récitait?.;. >
Cette fois ce ne fut point à son maintien que Ton s'en prit, mais on crut toucher la corde sensible en nommant son avarice , et en appelant dédicaces à la Montauron, toutes celles qui flattaient bassement quelque traitant obscur et fort riche , pour en obtenir de grasses récompenses. Nous avons déjà examiné cette accusation d'avance portée contre le grand Corneille , et nous n^entreprendrons point de décider d'une façon péremptoire si vraiment Tamour de l'argent le porta à comparer le sieur de Montauron à l'empereur Auguste, comme parle Voltaire. Nous nous contenterons de dire que ce dernier se contente d'ajouter : c Si pourtant la reconnaissance arracha ce singulier hommage , il faut encore plus en louer Corneille que l'en blâmer : mais on peut toujours l'en plaindre, i Et si nous voulions défendre notre héros de cette imputation^ nous en renverrions l'invention calomnieuse à l'éditeur de Pélisson , avec le P. Toumemine , qui dit dans sa défense du grand Corneille : c II (l'édiditeur de Pélisson ) rapporte , sur l'autorité du commentateur de Despréaux, que Corneille dédia Cirma à Montauron, célèbre financier, protecteur libéral et éclairé des belles-lettres et très digne de leurs hommages , parce qu'il paya plus cher l'cpitre dédicatoire que le cardinal Mazarin à qui elle avait été destinée. La preuve sans réplique
BE P. CORNEILLE. i7S
de la fausseté de cette maligne imputation est dans ce beau remerctment de Corneille au cardinal Mazarin : Non, tu nés point ingrate, ô mattresse du monde ! Ce poète reconnaissant dit au cardinal Mazarin, que ce ministre Ta prévenu paor ses bienfaits qu'il n'avait pas demandés, qu'il n'attendait pas. >
Quoi qu'il en soit , cette dédicace existe ^ et même en supposant que Corneille ait dédié Cinna à Montauron, pour avoir un peu plus d'argent, ses contemporains ne lui en surent pas mauvais gré, et Cinna obtint un succès d'enthousiasn^, au moins à en juger par la lettre que Balzac écrivit à Corneille à ce sujet : voici cette lettre tout entière. Elle exprime mieux que nous ne saurions le faire , ce que pensaient de Cifina les beaux esprits de ce temps-là.
t MOiSSIEUR,
c J'ai senti un notable soulagement depuis l'arrivée de votre paquet, et je crie miracle! dès le commencement de ma lettre. Votre Cinna guérit les malades : il fait que les paralvtiques battent des mains : il rend la parole à un nTuet, ce serait trop peu de dire à un enrhumé. En effet, j'avais perdu la parole avec la voix, et puisque je les recouvre Tune et l'autre par votre moyen, il est bien juste que je les emploie toutes deux à votre gloire, et à dire sans cesse, la belle chose ! Vous- .avez, peur néanmoins, jd'être .d^ ceux, qui
«ont accablés par la majesté des sujets qu'ils Irai*» teut, et ne pensez pas avoir apporté asses de force pour soutenir la grandeur romaine. Quoique cette modestie me plaise , elle ne me 'per* •uade pas, et je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous êtes trop subtil examinateur d'une composition universellement approuvée; et s^îl était vrai qu'en quelqu'une de ses parties vous eussiez senti quelque faiblesse , ce serait un se* cret entre vos muses et vous, car je vous assuré que personne ne Ta reconnue. La faiblesse serait 4ç notre expression, et non pas de votre pensée ; elle viendrait du défaut des instrumens, et non pas de la faute de l'ouvrier : il faudrait en accu^ ser rincapacité de notre langue.
« Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à Paris, et ne l'avez point brisée en la, remuant. Ce n'est point une Rome de Cassiodore , et aussi déchirée qu'elle était au siècle des Théodorics : c'est une Rome de Tite-Live , et a^ssi pompeuse qu'elle était au temps des premiers Césars. Vous avez même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les ruines de la république, cette noble et magnanime fierté; et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles çt de ses locutions, mais vous êtes le vrai et le fidèle intecprète de son esprit et de son courage. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son pédagogue, et l'avertissez de la bienséance, quand elle ne s'en souvient pas. Vous êtes je réformate.ur du.
\ieus temps , «"il a besoin d'embellissement ou d'appui* Aux endroits où Rome est de brique t TOUS la rebâtissez de marbre ; quand vous trou* Tes du vide, vous le remplisses d'un chef-d'œu» vte 9 et je prends garde que ce que vous prêtes h rhistoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle.
f La femme d'Horace et la maîtresse de Cinnai qui font vos deux véritables enfantemens i et let deux pures créatures de votre esprit i ne sontelles pas aussi les principaux omemens de vos deux poèmes t Et qa'est*ce que la saine antiquité « produit de vigoureux et de ferme dans le sexe fiaible , qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Ro« maines de votre façon? Je ne m'ennuie point de« puis quinze jours « de considérer celle que j'ai reçue la dernière.
fli Je l'ai £iit admirer à tous les habiles de notre province : nos orateurs et nos poètes en disent merveille* Mais un docteur de mes voisins , qui se met d ordinaire sur le haut style , en parle certes d'une étrange sorte , et il n'y a point de mal que vous sachiez jusqu'où vous avez porté son esprit. U se contentait le premier jour de dire que votre Emilie était la rivale de Caton et de Brutus, dans la passion de la liberté. Â Cette heure il va bien plus loin. Tantôt il la nomme la possédée du démon de la république y et quelquefois la belle y, la raisonnable , la sainte et l'ad-
mirable furie. Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre Romaine, mais elles ne sont pas sans fondement. Elle inspire , en effet , toute la conjuration, et donne chaleur au parti, par le feu qu'elle jette dansTâme du chef. Elle entreprend, en se vengeant , de venger toute la terre : elle veut sacrifier à son père une victime , qui serait trop grande pour Jupiter jnéme. C'est à mon gré une personne si excellente, que je pense dire peu à son avantage, de dire que vous êtes beaucoup plus heureux en votre race que Pompée n'a été en la sienne , et que votre fille Emilie vaut sans corn* paraison davantage que Cinna, son petit*fils. Si celui-ci' même a plus de vertu que n'a cru Sénéque, c'est pour être tombé entre vos mains, et à cause que vous avez pris soin de lui. Il vous est obligé de son mérite , comme à Auguste de sa dignité. L'empereur le fit consul , et vous Tavez fait honnête homme ; mais vous l'avea^ pu faire par les lois d'un art, qui polit et orne la vérité, qui permet de favoriser en imitant; qui quelquefois se propose le semblable , et quelquefois le meilleur. J'en dirais trop , si j'en disais davantage. Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux finir une lettre, et conclure par les protestations ordinaires, mais très sincères et très véritables, que je suis,
c Monsieur,
f Votre très humble serviteur,
c Balzac. >
Cette lettre démontre plusieurs choses : d'abord, c'est que le plus sévère critique de Corneille était Corneille lui-même dans Texamen de sa pièce; -ensuite, comme le remarque Voltaire, qu'Emilie était regardée comme le principal personnage de la pièce, et que Cinna passait pour rhonnéte homme de la tragédie.
Personne, pendant les représentations de la tragédie de Cinna, ne s'imagina de trouver le langage de Corneille emphatique, et cependant, dans ce temps encore, la vérité des costumes était inconnue au théâtre. Au témoignage de Voltaire, Auguste dans Cinna arrivait campé sur la hanche avec des airs de tambour-major en ville conquise; quant à son costume, il était affublé d'une énorme perruque qui descendait par devant jusqu'à la ceinture. Celte perruque était agréablement farcie de feuilles de laurier, ce qui faisait ressembler assez l'entrée d'Auguste à celle du jambon dans la satire du repas. Le tout était coiffé d'un énorme chapeau chargé de deux étages de plumes rouges. Ajoutez que cette caricature sV gitait dans l'espace, et du haut de son trône, qui n'était autre qu'un fauteuil à deux gradins, déclamait d'une façon ampoulée et inintelligente. Voilà ce que c'était qu'un rôle de roi dans l'ancien théâtre. Quand on songe que c'est sur une telle scène, avec de pareils costumes, et peut-être' avec tous ces défauts que Baron a charmé le public de son temps pendant cinquante ans, et que
Molière était réputé mauvais dans les rôles tragiques ! •
11 résultait de tout cela que les gens de la ville et de la cour, enthousiasmés de la pièce -de Cor* neille dont les vers avaient dominé par leur ma» gnificence toutes ces misères, en récitaient des tirades, en imitant les auteurs, ce qui ne devait pas aider à leur inhabileté naturelle. Toutes ces choses choquèrent le goût si pur et si simple de Fénelon ; c'est ce qui lui fait dire dans sa lettre à TAcadémie sur TÉloquence : c II me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discourt trop fastueux. Je ne trouve point de proportion entre Temphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la modestie avec laquelle Suétone Ta peint. » Peut-être un Auguste mo* deste est-il plus dans la nature ^ mais mieux vaut un Auguste un peu emphatique en dépit de Sué* tone, quatid il parle la langue de Corneille dans Gnna.
L'enthousiasme dont je viens de parler était si général, et Corneille devint tant à la mode, que les défauts de Cinna échappèrent au public comme les défauts d'Horace. Ce fut encore Corneille lui* même qui, dans son examen de la pièce, se char» gea de les découvrir au public. Encore ne vou* lut-il pas y croire, et l'impression produite par sa pièce fut si forte que Voltaire , cette fois vaincu par le génie, s'écrie à propos de Vexamen de cette pièce : c Quoique j'aie osé y trouver des défeuts^
j'oserats dire ici à Corneille : je souscris à l'avis de ceux qui mettent cette pièce au-dessus de tous ¥0S autres ouvrages; je suis frappé de la noblesse, des sentimens vrais, de la force, de T^loquence,
des grands traits de cette tragédie quand je
▼ous compare surtout aux contemporains qui osaient alors produire leurs ouvrages à côté des vôtres, je lève les épaules et je vous admire
comme un être à part Cest au milieu de
cette fouie que vous vous éleviez au-delà des bornes connues de 1 art. Vous deviez avoir autant d'ennemis quil y avait de mauvais écrivains, et lous les bons esprits devaient être vos admirateurs. Si j^ai trouvé des taches dans Cinna, ces débuts même auraient été de très grandes beautés dans les écrits de vos pitoyables adversaires , etc. »
Et si nous ne voulions point nous en rapporter au jugement de la postérité, et que Balzac, si estimé de ses contemporains, ne nous semblât point mie autorité suffisante, écoutons Tépicurien Saint- Evremond, devenu cette fois-ci sérieux, et défendant mieux que Perrault les modernes contre les anciens par le seul exemple de Corneille : f J'avoue,'» dit-il, « que nous excellons au théâtre, et je ne croirai point flatter Corneille quand je donnerai l'avantage à beaucoup de ses tragédies sur celles de Tantiquité. • Saint-Evremond ne songeait point à reprocher à Corneille son emphase; car il ajoute plus loin : « Chez Corneille,
la grandeur se connaît par elle-même; les figjires qu'il emploie sont dignes d'elle, quand il veut la parer de quelques ornemens; mais d'ordinaire, il néglige certains dehors, et ne va point chercher dans les cieux de quoi faire valoir ce qui est assez considérable sur la terre ; il lui suffit de bien entrer dans les choses , et la pleine image qu'il en donne fait la véritable impression qu aiment à recevoir les personnes de bon sens ; » et encore : « S'il se contente de connaître les jpersonnes par leurs actions , Corneille a cru que ce n'était pas assez de les faire agir; il est allé au fond de leur âme chercher le principe de leurs actions , il est descendu dans leur cœur pour y voir former les passions, et y découvrir ce qu'il y a de plus caché dans leurs mouvemens. »
La gloire littéraire de Corneille était donc à son comble et personne ne songeait à lui disputer la victoire, surtout si Ton songe aux misères qui se jouèrent dans ce temp8-4à, comme nous lavons vu au chapitre d'Horace. La flatterie sonnait si haut à ses oreilles et cherchait si traîtreusement le chemin de son coeur, que tout autre que lui n'eût pu résister à tant d'encens; mais Corneille était de ces héros complets à qui les louanges semblent l'accomplissement d'une dette. Le génie étant un don de Dieu , une étincelle échappée à ce foyer de toute lumière, on peut comparer en quelque sorte les éloges qu on^ lui donne à Tencens offert à la Divinité, encens qui ne peut
06 P. CORNEILLE. Igl
lenivrer puisqu^il n'est que le tribut d'un juste hommage. C'est encore là une des vraies marques du génie que de pouvoir dire comme Corneille par la bouche d'Auguste : ,
Je suis maitre de moi comme de Vuniver».
Aussi 8upporta-t-il victorieusement cette épreuve; il se souvint de la satire sixième de Perse et ne s'amusa point k faire gros dos sous t éloge, mais il mit en pratique le beau précepte de la fin : Te» cum habita, et au lieu d'y trouver cette Cu7^ta 5upellex dont parle le poète latin , il trouva la demeure splendide et résolut d'y habiter en roi. C'est ce noble empire sur lui-même qui nous valut cette franchise sublime qui lui faisait dire d'un côté que, pour trouver sa plus belle pièce, il fallait choisir entre Rodogune et Cinna ; puis plus tard, en défendant ses derniers enfans, qu'Othon et Suréna n'étaient point des cadets indignes de Cinna; et d'un autre côté il nous valut encore ces examens sévères, et cette impartialité qui lui fit si souvent considérer ses ouvrages comme les œuvres d'autrui.
Pour n'en citer que des exemples relatifs au sujet qui nous occupe , on connaît son examen de Cinna, que nous avons vu être si sévère, que Voltaire le contredit; et lorsque dans ses discours sur le poème dramatique et les trois unités, lorsque Corneille vient à parler de ses pièces, il
les dissèque, les examine, les blâme et les ad-^ mire , m plus ni moins que si elles écai^iC les œuvres d'un étranger. Ainsi; qiiand^l t^idieau premier de ses discours d expliquer ces paroles d'Aristote : c Pour que Taction du poème soit d*une juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu et une fin, > ne dit-il pas : t Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent né signifier rien ; mais à les bien entendre ils ex«> cluent les actions momentanées qui n'ont point les trois parties : telle est peut-être la mort de la seeur d'Horace..., et je m'assure que si Cintia at* tendait au cinquième acte à conèpifer contre Auguste et qu'il consumât les quatïe autres en protestations d'amour à Emilie, ou en jalousie contre Maxime , cette conspiration surprenante ferait bien des révoltes dans les esprits à qui les quatre premiers auraient fait attendre toute autre chose.. .^ Cinna conspire contre Auguste et rend compte de sa conspiration à Emilie , voilà le commencement; Maxime en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà la (in. 1
Et dans son discours des trois unités ne dit-il pas avec la même franchise : * Une des raisons qui donne tant d'illustres suffrages à Gnna, pour le mettre au-dessus de c^ que j^ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, etc. »
Au reste , Corneille avait fait lui-même , dans le premier discours,. «a profession de foi et il
avait dit : c J'ajoute à ces trois discours généraux Texamen de chacun de mes poèmes en particulier afin de voir en quoi ils s'écartent ou se conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les défauts, et en revanche je me donnerai la liberté d'y remarquer ce que j'y trouverai de moins imparfait. Balzac accorde ce privilège à une certaine espèce de gens et soutient qu'ils peuvent dire d'eux-mêmes par franchisse ce que d'autres diraient par vanité. Je ne sais si j'en suis. Mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour n'en désespérer pas. > t
Ce fut en cette même année i639 que naquit à la Ferté-Milon, d'un contrôleur du Grenier à Sel, Jean Racine, le seul rival du grand Corneille. Déjà grandissait une génération qui devait dignement continuer le grand siècle sur lequel Corneille rayonnait de tout son éclat. Molière avait dix-sept ans, Pascal seize, Bossuet douze, et la même année oà. le Gid, malgré le cardinal de Richelieu, jeta les fondemens d'une des plus, grandes gloires qui fut jamais, en i636, était né le onzième des enfants de Gilles Boileau, le greffier, Nicolas Boileau-Despréaux , ce vaillant don Quichotte de la littérature, cet intrépide redresseur de torts, qui ne manqua jamais de rompre une lance pour le bon droit , toutes les fois qu il le Pttt, et qui, aveuglé par Tamitié, fut, comme nous le verrons, si souvent injuste envers le grand Corneille.