‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 15 sur 42 · LA MORT DE POMPEE · texte numérisé non relu

LA MORT DE POMPEE

Nous avons vu au chapitre de Cinna comment le tendre et naturel Fénelon avait blâmé certaine emphase, dans laquelle il ne pouvait reconnaître les discours de l'Auguste de Suétone : bien loin de penser comme lui y les beaux esprits qui applaudissaient Cinna et Polyeucte ne pouvaient s'empêcher de regretter le naturel de certains vers : Polyeucte pour eux n'avait pas assez de héros ; ce qui détermina Corneille à faire la Mort de Pompée, où il y en a trop.

HISTOIRE 0£ P* CORNEILLE. i99

Un nommé Ghaumer avait déjà fait représenter sons ce titre une tragédie, trois ans avant la pièce de Corneille, et il Pavait dédiée au cardinal de Richelieu. La pièce de Corneille n'a aucun rap* port avec celle de Chaumer, et la principale cause qui détermina notre héros à traiter ce sujet, fut son amour pour Lucain, comme il l'explique luimême dans sa préface où il dit : « Je me contenterai davertir que celui dont je me suis le plus servi a été le poète Lucain, dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en enrichir notre langue j'ai fait cet effort pour réduire en poème dramatique ce qu'il a traité en épique. »

Nous avons vu comment cet amour pour Lucain lui était commun avec Malherbe ; il avait aussi ce point de ressemblance avec Brébeuf ,. ce grand poète ignoré et encore écrasé sous l'anathème injuste de Boileau.

c S'il fallait, dit Corneille dans sa préface, donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette histoire est tirée, je ferais un avant-propos dix fois plus long que mon poème et j'aurais à rapporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. » Aussi ne cite-t-il que peu de chose et en premier lieu l'épitaphe ou plutôt l'éloge funèbre de Pompée, au livre neuvième de la Pliarsale de Lucain, épitaphe qui

semble la raison de sa tragédie (i). Puis il note dans le courant de la pièce les vers qu'il a tra* duits de son auteur chéri, ce qui Ta fait comprendre dans le jugement de Boileau ; comme

(i) Peut-être, ne »cra-t-on pa» fâche de lire la traduction de ce patsage par Brëbeuf. Q'est Catou qui parle :

Enfin le» cieux , dit-il , nous ravissent un homme

Sur qui roulait encor l'espérance de Rome ,

Et qui , bien qu*en vertu cédant à nos aieux ,

Fvt pourtant Tomement de ce siècle odieux.

En ce temps où l'orgueil s'est rendu légitime»

Oh la loi de l'honneur cède à celle du crime ,

Il n'a point jusqu'au trône élevé ses projets ;

11 voulait des amis et non point des sujets.

Sous lui la liberté n'a point été blessée ,

Ses grandeurs n'ont jamais révolté sa pensée.

Bien que Bomc fût pi-éte à porter ses liens ,

11 n'a dans les Romains vu que ses citoyens ;

11 fut chef du sénat.: mais du sénat encore ,

Et maître du couchant cl mattre de l'aurore,

Il ne s'établit point sur le droit des combats ;

Ce qu'il put autrefois ne devoir qu'à son bras ,

Qu'à ce courage grand sur les plus grands courages ,

11 voulut le devoir à de libres snfi'rages.

Les progrès éclatans de sa jeune raison

Ont enrichi l'État bien plus que sa maison.

Il sut prendre au besoin ou mettre bas les armes :

Il adorait la Paix au milieu des alarmes.

Et d'un visage égal il a pris ou quitté

L'éclat de la puissance et de l'autorité.

On n'a vu s^ trésors que dedans ses largesses.

Sa maison était chaste au milieu des richesses ;

Toujours la modestie et toujours la candeur

S'y trouvèrent d'accord avecque la grandeur ;

Son nom fut prccicux aux nations diverses,

Et {lour nous d'un grand poids au fort de nos traverses.

Brébeuf, il a entassé les montagDes de*morts, et si j'osais porter un jugement que Corneille lui-même eût confirmé , si Ton en croit Tanecdote qui le fait renoncer à traduire la Pharsale, aprè»

Brébeuf , je dirais que très souvent dans les vers que Corneille a traduits de Lucain, il me semble inférieur à celui-ci.

Si Brébeuf a entassé sur les rives ,

De morts et de inouraus cent monta{;nc8 plaintives t

au moins nVt-il pas, comme Tauteur de la Slort de Pompée , abusé de Timage révoltante d*ua champ de bataille et peint ces cadavres

Que la nature force à se venger d'cux-niéidcs , Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivans.

Dans la même scène, Corneille a traduit de

Les remords de la honte et l'iDStinct du devoir Ne sont plus un obstacle au souverain pouvoir ; Le bonheur des forfaits est un droit légitime , Et la vertu gémit sous le pouvoir du c£jme.

Ton malheur, grand héros, te doit être bien cher, De trouver une mort qu'il te fallait chercher. D'assouvir ta douleur pour ne pas voir la nôtre , Et pour ne vivre pas sous le pouvoir d'un autre Je voudrais ne devoir ma perte qu'à mon bras. Mais la contrainte sert qui conduit au trépas; Sî le sort n'assoupît sa haine consommée , Je demande en Juha le cœur de Ptolomée , Et pourvu que sans vie on me garde au vainqueur, Je puis h mon destin pardonner sa rigueur.

Cette traduction n'a que le défaut d'Eure an peu longue, mais elle renferme certes de fort beaux vers, er je n'y vois point de fatras obscur.

Lucaîn presque tout le discours de Photin, que Fauteur latin introduit également au huitième livre de sa Pharsale , pour répondre à ^chorée. Voici le début de Corneille :

Seigneur, quand par le fer les cboies tout vidées» La justice et le droit sont de vaioei idées»

El qui veut élre juste en de telles saisons , Balance le pouvoir et non pas les raisons.

En voulant renchérir sur Forigitial » Corneille est devenu obscur : Brébeuf avait simplement traduit :

Quand on se rend , dit-il , Tappuî des misérables , L^ jactance et le droit foui souvent des .coupables ; Et qui vent relever ceux qu'abaissent les dieux » Souvent sert de victime à ce sèle odieux.

Corneille avait encore ces beaux vers latins à traduire :

Ncc sorert iant&m arma fngit , fuçtt ora senatAs Cnjus Thessalicas saturât pars maçna volucres.

Et metuit gentes quas uno in sangninc mixtas Deseruit, regesque timet quorum omnia mersit.

En voulant encore cette fois dépasser Toriginaly il Ta affaibli; il a mis :

César n*est pas le seul qu'il fuie en cet état, 11 fnlt et le reproche et les yeux ^n sénat, Dont pins de la moitié piteusement étale Une indigne cnrée aux vautours de Pharsale.

11 fuit Rome perdue , il fuit tou« Us Romains »

A qui par sa déÊiite il mit les fers aux mains.

U foit le désespoir des peuple^ et des priaoes»

Qui veogeraiem sur lui le saa|( de leurj^^ovtacef « «

Leurs étals et d'argent et «l'hommes épuisés „

Leurs trônes mis en cendre et leurs sceptres brisés.

Brébeuf avait ciit : ' .

"César est en tous lieux pour cette âme tpemblaniei Le présent l'intéresse, l'ïivenir Tépouvante. U craint ceui dont la mort assouvit les vautours, Il Craint ceux dont le fer n*a pas tranché les jours, - 1) craint et le murmure et Ta plaînte impormne De ces roîs dont Pharsale a détruit la fortune.

Corneille a montré plus de goût dans le récit de la mort de Pompée que fait au second acte Âchorée à Cléopâtre. Ce récit tout entier,^ pris dans Lucain, est plemd'iateraiinables détails que Fauteur français a retranchés arec raison. Ainsi Corneille a beaucoup abrégé le discours que Pompée adresse à sa femme pour rengager à ne pas raccompagner, et il a surtout fait preuve de discernement eu retranchant toutes ces pensées intérieures de Po«»pée pend»ni qa'i) meurt, sorte d'effort stoTt[ue du patient, et de bavardage du poète, qui nuisent beaucoup à l'intérêt ; mais nous ne saurions nous empêcher de regretter l'original lattn au moment de la mort, et la traduction de Brébeuf nous semble encore ici supérieure, Cor« netlFe écrit :

Il sa lèvct t ^ soudain pour siçnal , Aduttas

204 nisToiRB

Derrière ce hërcrt tont son couteUn, Septime et troig des «iens , lâches eofans de Rome , Percent à coups pressés 1m flancs de ce f^rand homigc, • Tandis qaWbcbillas métne , épouvanté d'horreur.

De ces quatre enragés aBmire la furenr.

D'un des pans de sa robe il couvre son visage ,

A son mauvais destin en aveugle obéit ,

Et dédaigne de voirie ciel qui le trahit,

De peur que d'un coup d'œil contre une telle ofFense

II ne semble implorer son aide ou sa vengeance.

Aucun gémissement à son cœur écbapp^

Ke se montre en mourant digne d'être frappé...

Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustré ,

£t son dernier soupir est un soupir illustre.

Voîcî le passage de Brébeuf :

Sous un pan de sa robe il voile son visage ; Honteui de s*exposer à cet indice effort.

Il cache à ses regards l'appareil de la mort : Il se possède en paix au milieu des alarmes, Et sou cœur à ses yeux ne permet point les larmetf« Le barbare Achillas , ce monstre audacieux , Commençant à verser un sang si précieux , 11 semble consentir à cet assaut faronchcé Aucuns géraissemens n'échappent à sa bouche ; Il se met au-dessus d'un outrage si grand , 11 se tient immobile et s'éprouve en mourant.

Quant à la narration d'Achorée au troisième âiefâ> que Corneille déclare la plus belle de son poème|< elle est presque tout entière de lui , et la forme' vive et pressée, la joie mal dissimulée de Césap' à la vue de la tête de son rival, sont des coups* de pinceau bien supérieurs à Toriginal, et ces*

deux beaiix vers tippartîehnent en propre à l'auteur français :

L'aise de voir la terre à son orgueil soumise , Chatouillait malgré lui sou âme avec surprise.

Mais dans la narration que fait Philippe au com« mencement du cinquième acte, eu apportante Cornélie les cendres de Pompée , la supériorité de Corneille est évidente : son récit est simple, digne , et convient bien au sujet. L'auteur de la Pharsale entre ici dans une foule de détails puérils et peu nobles ; il nous montre Cordus rallumant le bûcher éteint; il nous dépeint les poutres brisées et le bois qu il emploie. Pompée apparaît un instant après demi-grille : peu s'en faut que, comme saint Aniand, il ne mette les poissons du rivage aux fenêtres pour regarder les funérailles d^un si grand héros. Corneille n a point de tout cela, et cette fois ses vers sont bien supérieurs à ceux de Brébeuf , simple traducteur de la Pharsale, et forcé de Sjuivre Foriginal.

Si, ayant à comparer Corneille à Lucain, nous avons cité la traduction de Brébeuf , et si Ton nous accuse d'avoir à son sujet une complaisance mal placée, nous dirons pour notre défense que citer Brébeuf c est faire à notre sens une réhabilitation méritée : nous ne saurions comprendre l'injustice du satirique envers lui , et nous aurons encore à lapprécier et à le mettre en parallèle avec Cor-

neille, quand nous comparerondies Entretiens solt^ taires avec la traduction de T Imitation de Jésus* Christ. * « ^

Comme nous Tavons dit, ceux qui navaient point trouvé assez de héros dansPolyeucteet dans Cinna, durent être satisfaits par la tragédie de Pompée, presque entièrement composée de nar* rations héroïques. Pompée, César, Gornélie , Mii* lippe et même Ptolomée , qui meurt en grand roi, sont des perisonnages d'un courage et d'une vertu modèles. Le fidèle Âchorée lui*même , narrateur assidu et confident patient de tant de hauts feits , doit participera la grandeur d'àme des héros quHl fréquente; Photin et^ Achillas seuls sont des monstres qui ne peuvent manquer de recevoir leur punition au milieu de tant d'honnêtes gens. La pompe des vers, la noblesse des sentimens et la profusion d'héroïsme répandus dans cette pièce, ne manquèrent donc pas de faire réussir cette pièce. Ajoutez à cela cette façon de déclamer que nous avons vue appartenir en propre aux acteurs de ce temps-là, et nous aurons la certitude quels pièce ne pouvait manquer de plaire. Elle plut donc, et beaucoup; mais, hélas! le public de ce temps n'avait point le goût épuré : sans s'en rendre compte, il applaudissait les platitudes 4îomiiie les beautés, et pourvu qu'un sujet eût une certaine apparence de noblesse , il ne pouvait manquer Am réussir.

Nous avons vu au chapitre précédent comment

DE P. GORNEILLE. 207

la chute d'une certaine Sainte Catherine dePiijet de la Serre aurait influencé le jugement de Thôtel dé Bambouillet. Vers ce temps, cet insipide prosateur composa un Thomas Morus, en cinq actes et en prose, une des tragédies les plus mauvaises et une des oeuvres les plus ennuyeuses peut-être qui jamais aient été faites. Il faut pourtant croire que cette rapsodie eut un succès d'enthousiasme et nuisit au succès de Pompée ; car voici comment 1 auteur du Parnasse réformé fait parler la Serre au sujet de cette tragédie : « On sait que mon Thomas Morus s*est acquit une réputation que toutes les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de la pièce; il lui. a donné des témoignages publics de son estime, et toute la cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le Palais-Royal était ♦trop petit pour contenir ceux que la curiosité attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces. M. Corneille n'a point de si bonnes preuves de Fexcellence des siennes, et je lui céderai volontiers le pas quand il aura fait tuer cinq portiers en un jour. »

Voilà ce que c'était qu'un succès en ce tempslà; et c'est en présence d'un siècle semblable et devant des jugemens pareils, que l'on a accusé Corneille de manquer de goût!

Ce fut vers ce temps que Guyon Guérin de Bouscal, auteur, plein de talent d^ailleurs, introduisit sur la scène française le roman de Cervantes. L'histoire de Dom Quichotte de la Manche et de son fidèle Sancho est contenue dans trois grandes comédies en cinq actes et en vers : la dernière est intitulée Le gouvernement de Sancho Pansa. Tout le roman espagnol y. passe, et les idées que Fauteur a ajoutées ne manquent point d^agrément et d'esprit. Dans la première pièce qui finit par l'histoire du cheval de bois , Dom Quichotte voyant se lever le jour, fait une description pompeuse de Taurore :

Apollon a quitté la couche de Nérce , Les étoiles de peur se cachent à nos yeux, etc. L'ombre s'évanouit, la clarté suit ses pas , •

Et bref, il est grand jour, et nous ne partons pas.

Sancho , animé par de si belles paroles , veut suivre l'exemple de son mattre ; aussitôt commence une dissertation fort bien faite, et qui rappelle Paris à cinq heures du matin :

Déjà dedans Séville , à la place publique • On entend jargouner maint courtaud de boutique... ... Et déjà maint buveur, pour soulager sa télé, Dedans le cabaret prend du poil de la béte..., etc. Rossinante e't Grisou ronflent après Taveine , Tlutôt qu'après le pas de nos sanglans combats; Et bref, il est grand jour, et nous ne partons pasl

Dans la pièce du gouvernement de Sancho , il

veut condamner une bohémienne pour vol ; celleci lui répond :

Le larcin est un crime A qui souvent l'on donne un pardon lég^itime. Par exemple , la mort nons dérobe le jour, Le silence le bruit , et l'absence l'amour.

Les extrêmes malheurs nous dérobent des larmes , clc.

Guérin de Bouscal n'était point un auteur médiocre, il avait donné en 1687 une tragédie romaine intitulée la Vengeance et la mort de César, tragédie froide à la vérité,, mais où Ton trouve un certain rôle de Porcie ,Temme de César, taillé à la Corneille. C'est elle qui dit :

La (îUe de Caion naquit parmi les armes ,

Les horreurs 4es combats ont pour elle des charmes...

... Que nos cruels tyrans, par de nouvelles gênes , Portent au plus haut point leur rigueurs et mes peines , Si je puis par ma mort t'ezempter du trépas.

J'en atteste le ciel , je ne me plaindrai pas.

Aussi, bien que de Bouscal soit parfaitement inconnu à l'heure qu'il est, Corneille devait l'estimer bien plus que les Scudéry et les Bois-Robert, qui n'avaient alors à donner à l'admiration du public que YJndromire et les Deux JLandres, et l'excursion que fit cet auteur dans la littérature espagnole de 1640 à 1642, put bien être pour Corneille une invitation à retourner à ses premiers auteui^s, et c'est sans doute à ce Guérin que nous devons la, comédie du Menteur, représentée en 1642, et la suite du Menteur représentée en 1643.

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