‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LE MENTEVB.

Certes, Tesprit du grand Corneille, après qu il eut fait le Cid , Horace et Ginna , Polyeacte et Pompée , devait être bien éloigné de la comédie; et si, comme nous Tavons dit, le dom Quichotte de Guérin de Bouscal n'était venu réveiller ses souvenirs espagnols, on peut supposer que sa première production eût été quelque sujet romain' bien bourré de héros et bien nourri d'assassinats politiques. Mais en lisant Lopez de Véga, sa verve comique, assoupie pendant quelques années, se réveilla tout d'un coup. Il se mit à traduire une comédie qu il trouva dans les œuvres de ce

poète. Peu à peu sa verve s'échauffent, il refit l'original et produisit la charmante comédie du Menteur.

Il estimait tant ce sujet, que voici ce quUl en dit dans son avertissement au lecteur : c S'il m'est permis de dire mon sentiment touchant une chose à laquelle j ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l'invention de celle-*ci me charme tellement que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens , ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et les incidents sont si justes et si gracieux , qu'il faut être à mon avis de bien mau« vaise humeur pour n'en approuver pas la conduite et n'en aimer pas la représentation. » Et dans son examen de la pièce : c Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, que je voudrais avoir donné les deux plus belles que j'aie faites et qu'il fût de mon invention, » Il ^ même ce sujet tant à cœur qu'il cherche à se justifier d'une pré^ection aussi grande en rapportant deux épigrammes fort mauvaises et fort louangeuses que lui adressa au sujet de sa comédie un certain de Zuyiichem, secrétaire des commandements de Mgr le prince d'Orange ^ homme fort savant, que Balzac et Heinsius avaient pris pour arbitre dans je ne sais quelle querelle littéraire. On sait d'autre part que le cardinal de Richelieu, msdade et sans jalousie cette fois, avait pour le

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Mentear une estime si particulière qu'il fournit des costumes aux comédiens et quitta Thomas Morus qui le faisait pleurer, comme nous Tavons TU y pour le Menteur qui le faisait rire. Si Corneille , dans son avertissement et son examen de la pièce , ne cite point le cardinal comme une autorité au moins aussi bonne que M. de Zuylichem, c'est qu'il gardait encore une vieille ran* cune à son ancien protecteur pour la manière dont il avait persécuté le Cid, et qu'il avait d'abord mis dans ce même Menteur :

J'en voyait là beaucoup passer pour gens d*e8{»'it , Et faire encore état de Chimène et du Gid, Et nier de tous deux la vertu sans seconde , Qui passeraient ici pour gens de l'autre monde , Et se feraient siffler, si dans un entrelien . .4^. Ils étaient si grossiers que d'en dire du bien.

Plus tard 9 il supprima ces vers : sans doute il avait pitié de ce pauvre cardinal malade, qui riait de si bon cœur et qui cherchait si bien à protéger la comédie espagnole après avoir voulu étouffer la tragédie espagnole (i).

(t) Corneille crut même devoir consoler le cardinal par ce vers de la scène V de l'aete U :

Aux superbes dehors du palais-cardinal.

Le cardinal de Richelieu faisait alors bdtir son palais , aujourdliai le Palàis-Royal. Tout ce quartier était alors des prairies entourées de fossés, ei la petite vanité du cardinal dut être sinjulièrement flattée de ce qu'on traitât de superbes les dehors de son palais . à deux pas du Louvre et des Tuileries*

DE P. CORNEILLE. , 2flS

Corneille alla plus loin : dans ses discoifrs sur le poème dramatique, ij prend avec complaisance -ses histoires du Menteur. « Il est hors de doute, dit-il à ce sujet, que c'est une habitude vicieuse qu&de mentir. Mais Dorante débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité que cette imperfection a bonne grâce en sa personne , et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables, m

Une telle prédilection ne reçut point de démenti de la part du public. Le Menteur eut un succès prodigieux. Nulle relation du temps ne nous apprend si on y tua cinq portiers en un jour comme le demandait Puget de la Serre ; mais Thomas Morus disparut bientôt de la scène pour n'y jamais remonter, et le Menteur est encore au répertoire.

L'amour paternel de Corneille, la faveur du cardinal et celle du public éclairé se comprennent parfaitement. Le Menteur était pour eux une révélation dont ils ne se rendaient pas compte. ~La comédie de mœurs était créée, et Molière avait un précurseur. Déjà l'obscurité et la basse trivialité du discours avaient disparu de la scène avec Mélite, et le langage de la comédie française n'était plus celui des halles ou de Gauthier-Garguille.Mais un pas restait encore à faire. Corneille le fit dans sa comédie du Menteur : Aristophane, ïérence, Piaule chez les anciens, et

nos faiseurs de comédie^ n avaient introduit sur la scène que des gens du^peuplé, e*t si quelques uns , comme Térence, avaient voulu s'élever da^ vantage, ils n avaient osé mettre en scène que des marchands ou tout au plus des bourgeois de seconde classe. En cela ils s'étaient conformés au sentiment d'Aristote qui définit la comédie une imitation de personnes basses et fourbes. Cette définition ne pouvait satisfaire Corneille, qui dit à son propos, dans son premier discours du Poème dramatique : « Je ne puis m'empécher de dire que cette définition ne me satisfait point, et puisque beaucoup desavans tiennent que son Traité de la Poétique n'est pas parvenu tout entierj usqu'à nous^ je veux croire que dans ce que le temps nous en a dérobéyil s'en rencontrait une plus achevée, n

Aussi, dans le Menteur, ce ne sont plus dés bourgeois et des marchands qui parlent : il ne s'agit point de Tintrigue basse de quelque chambrière ; Dorante est gentilhomme comme dans Rodrigue, et si Géronte avait reçu un soufflet comme le vieux comte, nul doute qu'il ne s'adressât à son fils pour le venger. Comme le remarque fort bien Voltaire , à qui il faut aussi rendre justice quand il le mérite, la scène III de l'acte V fait quitter au génie mâle de Corneille le ton familier de la comédie. C'est un père espagnol et par conséquent noble comme le roi, il est justement irrité :

Iratusque Gbremes tamido delitîgat ore.

c On voit ici, continue Voltaire, la même main qui peignit le vieil Horace etdomDiègue, il n'est point de père qui ne doive faire lire cette belle scène à ses enfans... Oserez-vous nier que cette scène bien représentée ne fasse une impression plus heureuse et plus forte sur Tesprit d*un jeune homme que tous les sermons que Ton débite journellement sur cette matière ? »

C^est bien là certainement la cause de la réussite du Menteur. Corneille, qui devait créer tous les genres, ne se rendait peut-être pas compte luimême de son inclination; il était seul au monde sans guide, sans conseil, sans antécédens. Mais son génie Féclairait, et son goût exquis (i) lui en-^ seignait que c'était là la vraie comédie. Molière le comprit si bien que dans ses chefs-d'œuvre les plus renommés, ce n'est point le peuple qu'il prend pour type, ce ne sont pas même les bourgeois, ce sont les grands : Alceste est un grand seigneur et il fréquente la cour : Tartufe est gentilhomme : Orgon le dit expressément, et il n'y a pas jusqu'à Arnolphe qui ne fasse appeler M. de La Souche pour se donner ttn semblant de gentilhommerie.

Lorsque Corneille trouva le Menteur dan» le théâtre espagnol , il croyait que cette pièce étffit

(i) Tant pis pour les détracteurs de Corneille. Mais cette fois» $m laisant le Meateur, Pierre Corneille fit preuve d'une sûreté de go&t et d'une justesse de discernement dont le seul Despréaux peut-être eût été capable.

• de Lopez tle Véga, le plus fecoi/d des auteurs dramatiques sans en excepter notre Hardy, et dans son avertissement au lecteur il a grand soin de rendre à cet auteur espagnol ce qu'il lui croit du, c^est-à-dire l'invention d'un des sujets les plus spirituels qui fussent au théâtre. Depuis, enlisant le théâtre espagnol , il lui tomba entre les mains un volume de Juan d'AIarcon, où cet auteur se plaint des imprimeurs qui ont mis la comédie sous le nom de Lopez de Véga , tandis qu'elle est vraiment de lui. Nous dirons avec Corneille : « Si c'est son bien , je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse. » Si la pièce est de ce Juan, natif d'Âlarcon, bourg espagnol, près de Cuença, c'est au reste probablement la seule bonne chose qu'il ait faite , et malgré ce titre on ne le cite presque jamais dans la nomenclature des poètes dramatiques de TEspagne , ce qui nous porte à croire que Corneille y mit beaucoup trop de modestie et que la pièce, telle qu'elle est en espagnol^ n'est pas beaucoup meilleure que l'Héraclius de Cal< déron, et que pas plus que celui-ci elle ne poui'rait soutenir un parallèle avec la pièce de Corneille.

Cela est si vrai que quand Goldoni voulut traiter le même sujet, en 1720, ce n'est point Lopez de Véga ou Juan d'Alarcon qu'il est allé consulter; mais il a imité la pièce de Corneille, comme il en convient lui-même, considérant que c'était seulemenl chez l'auteur français que le

sujetëtaittraitécomplètement et convenablement, lia même renchéri sur son modèle en introduisant une dupe des mensonges du héros de la pièce et un valet mentant maladroitement et en petit , faisant grotesquement ce que l'autre fait avec esprit, scène que nous avons déjà vue dans le Dom Quichotte de Guérin de Bouscal. Mais je ne sais si les Italiens sont encore de Tavis d'Aristote et ne sauraient souffrir dans les comédies des gens d'une classe un peu élevée , ou si Goldoni manquait du goût nécessaire pour apprécier la différence dont nous avons parlé tout à Theure ; mais dans son Bugiardo, le père, Yiratus Chrêmes ique nous avons vu si noble dans Corneille est un Pantalon , sorte de personnage qui ne comporte pas la noblesse et la dignité de parole d'un gentilhomme (i).Cétait déjà beaucoup de tirer la comédie italienne de la fange où elle croupissait. Mais Goldoni était vénitien, et Pantalon était trop son compatriote pour ne point paraître dans sa pièce. D'ailleurs ce n'est presque plus une co-

(i ) Le Pantalon est un personnage de l'ancienne comédie italienne ; son liabit est vénitien, et la xeimara, ou vêtement de dessus qu'il porte est l'habit des marchands de Venise. Après la perte du pro« gramme de Négrepont , les Vénitien) , en signe de deuil , changèrent la coalcur de leur justaucorps et le portèrent noir. L'habit de Pantalon est ronge comme celui des anciens vénitiens. Pantalon a le masque d'un vieillard : son état est celui de bourgeois ou de marchand. Jadis c'était un homme simple et de bonne foi, mais toujours âlnoureuv et dupé; depuis on en a fait un bon père de famille on nn avare, un homme honorable ou un père capricieux , mais son langage est tou» jours vénitien ainsi que son habit.

médie que le Bugiardo de Goldoni : le Menteur est un homme vicieux dont les mensonges conduisent un honnête homme à sa perte. Sans doute, Goldoni a voulu prouver la laideur du mensonge : mais comment s'intéresser au héros d'une pièce comique , quand on sait que les meu" songes qu'il invente , vont retomber de tout leur poids sur un innocent ? Corneille a encore eu ici bien plus de goût, n^en déplaise à Voltaire ^ qui le trouverait presque immoral pour avoir fait finir la pièce par cette plaisanterie de Cliton :

Par un si rare eiemple apprenez à mentir.

Corneille n'a point ici voulu flatter le vice; mais il Ta soigneusement distingué du crime : les mensonges de Dorante l'ont assez souvent mis dans l'embarras, et d'ailleurs le discours du père» que Voltaire admirait tant tout à l'heure , n'est-il pas une leçon assez forte pour corriger cet effronté menteur?

Je ne sais pourquoi certains auteurs prétendent qu'entre le Menteur et la suite du Menteur, Corneille fit représenter la tragédie de la Mort de Pompée. Voltaire et beaucoup d'autres autorités mettent les deux comédies à la suite Tune de Tautre. En effet, elles sont évidemment le ré* sultat de la même iâée et du même retour aux études espagnoles. Aussi plaçons-nous la représentation du Menteur en 1642, et celle de la suite du Menteur en i643.

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