‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 17 sur 42 · LA SUITE DU MENTEUB · texte numérisé non relu

LA SUITE DU MENTEUB

La réussite du Menteur avait réengagé Corneille dans la comédie , et avant de quittei: l'Espagne et Lopezde Véga, il mit encore sur la scène française la suite du Menteur. Mais, soit que Ton eût effectivement assez de comédies espagnoles , soit que cette pièce ait réellement moins d'élémens de succès que le Menteur, elle fut froidement accueillie dans le commencement, et les comédiens de province, ainsi que nous Tapprend Corneille lui-même, n'en voulurent point charger leur répertoire nomade. Quatre ou cinq ans après la pièce ayant été reprise par les comédiens du

Marais, elle gagna cette fois la faveur du public, et les représentations en furent fort suivies. Celte froideur du public ^vient-elle de l'igno- * rance de ceux qui ne connaissent pas le Menteur ; les défauts de la pièce furent-ils fst cause de sa chute, ou faut-il dire avec Voltaire que la suite du Menteur vaut mieux que le Menteur même , ot le public se serait-il mépris grossièrement sur cet ouvrage auquel il suffirait de faire quelques chan* gemens pour avoir un chef-d'œuvre?

Dans aucune de ces hypothèses n'est pour nous la solution du problème. Sans doute le Menteur est une admirable comédie; et, habitué que Ton était aux héros de Corneille et à la pompe de ses vers, une comédie de lui' fut une révélation nouvelle. Mais, une fois la première comédie feite, il fallait peut-être la seconde fois s'élever beau* . coup plus haut que la première : il fallait surtout changer de sujet et ne pas paraître guetter un succès nouveau qui fut le corollaire d'un succès passé'; il fallait produire une comédie qui fût au Menteur ce qu'Horace est au Gid. Au lieu de cela. Corneille, peut-être fâché de n^avoir imité quQ Juan d'Alarcon , quand il croyait traduire Lopez de Véga, et aussi trop amoureux du sujet qu'il avait trouvé, mit tranquillement envers français la suite du Menteur^ qui appartient à Lopez de Véga, sans conteste. Sans doute il embellit le su* jet, et , en passant par ses mains , le cuivre espa* gnol devint or; sans doute la suite du Menteur est

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pleine de vers charmans , et la première scène de Tacte quatrième est une préface de certains endroits de Bodoguoe. Mais toutes ces qualités s'é« taient déjà trouvées réunies dans le Menteur, et le public savait de quoi Corneille était capable. De tout autre, si favori qu'il eût été, il eût attendu moins, et la pièce eût été accueillie avec enthousiasme; mais de Corneille il attendait mieux, et la pièce tomba. Quand, plus tard, cette impression fut détruite , que l'on fut plus loin du Menteur et que Corneille fut entièrement revenu aux sujets tragiques, la pièce réussit. C'était alors une nouveauté. Après le Menteur, on croyait enfin voir éclore une comédie française ; Mélite était le premier degré; le Menteur le second : le troisième eût pu être le Misanthrope ou les Femmes savantes.

. Ce besoin d'une vraie comédie française était tellement dans tous les esprits , que voici ce que disait Saint-Evremondylun des plus chauds admi« rateurs de notre héros :

« Pour la comédie, qui doit éti^e la représentation de la vie ordinaire, nous Tavons tournée tout* à-fait sur la galanterie à l'exemple des Espagnols , sans considérer que les anciens s'étaient attachés à représenter la vie humaine selon la diversité des hunieurs, et que les Espagnols, pour suivre leur propre génie , n'avaient dépeint que la seule vie de Madrid dans leurs intrigues et leurs aventur-

res Pour la régularité et la vraisemblance ,

il ne faut pas s'étonner qu'elles se trouvent moiu^

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chez les Espagnols que chez les Français ! comme toute la galanterie des Espagnols est venue des Maures, il y reste je ne sais quel goât d'Afrique étranger aux autres nations, et trop extraordinaire pour pouvoir s'accommoder à la justesse des règles, etc. >

Lorsque Saint-Evremond écrivait ces choses, Molière avait déjà donné ses Précieuses ridicules, et les doléances de Tépicurien sur la manie espa^ gnole des faiseurs de comédies, est comme le co« rollaire de cette parole du bourgeois du parterre : Bravo p Molière , voilà de la bonne comédie ! Saint-» Evremond, d'ailleurs, n'estimait pas tant le Goi^ neille espagnol que le Corneille romain , témoin ce passage de sa réponse au maréchal de Gréqui: c Ce grand mattre du théâtre à qui les Romains sont plus redevables de la beauté de leurs sentimens qu^à leur esj^rit et à leur vertu, Corneille^ qui se faisait assez entendre sans le nommer, devient un homme assez commun, lorsqu'il s'exprime pour lui-même. Il ose tout penser pour un Grec ou pour un Romain : un Français ou un Espagnol diminue sa confiance , et quand il parle pour lui, elle se trouve tout-à-fait ruinée. Il prête à ses vieux héros tout ce qu'il a de noble dans l'imagination, et vous diriez qu'il se défend Tusage de son propre bien , comme s'il n'était pas digne de s'en servir. >

Je ne sais si parler pour un Français, ou parler " pour lui-même, eût ruiné la confiance du grand

Corneille, mais il renonça à la comédie; et, voulant s'affranchir de toute espèce d'imitation, il chercha un sujet nouveau, et Rodogune parut, Rodogune , sa pièce de prédilection , dont Tenvie alla jusqu'à lui refuser Fin vention, comme nous verrons au chapitre suivant.

Après le Cid, Corneille s'était reposé trois ans ayant de donner au monde sa tragédie d'Horace. Ainsi fit-il après la suite du Menteur: il se tint trois ans éloigné du théâtre , composant et retouchant sa Rodogune avec tout Famour que l'on a pour une production entièrement originale.

Quelle devait être alors la vie de notre héros? Agé de près de quarante ans, demeurant habituellement à Rouen, sauvage de sa nature, ses rapports devaient être des plus choisis. Pauvre, malgré son opulence passagère et l'argent qu'il ^ devait gagner parfois , je doute qu'il menât grand train de maison ; d'ailleurs son goût n'était pas là, et la négligence avec laquelle il s'habillait, ne dénotait point le moindre amour du monde. Marié comme nous l'avons vu, et père de famille, il devait trouver dans les joies domestiques le délassement intermittent* que nécessitaient ses tra-» vaux, et encore est-il douteux qu'il prît quelque repos. Les hommes de la trempe de Corneille semblent être venus sur la terre pour produire et émerveiller; aussi ces hommes-là travaillent-ils toujours avec une égalité d'âme parfaite ; l'homme de génie n'attend point l'heure de l'inspiration,

et n'a que faire de lattendre. U D*a qu'à écrire : selon une belle comparaison moderne, le génie est ce coursier au galop parcourant prairies, steppes et bois d'une allure désordonnée; il marche, il marche sans fin, et Tliomme, lié sur son dos, ne saurait s'en détacher: ses pensées ont beau vouloir faire les vagabondes et s'égarer, le cheval est là qui galope et qui l'emporte. L'homme de génie n'a jamais eu besoin de hâter le pas de sa monture ou de l'exciter pour la mettre au

galop.

Je ne sais si je ne me trompe, mais je crois que l'on pourrait porter ce jugement sur la fille du lieutenant-général des Andelys qu'épousa Corneille.

D'une famille plus élevée que ceUe de Corneille, puisque le père la lui refusait, fort jolie, puisqu'elle avait tourné la tête de notre héros jusqu'à le distraire de ses travaux, elle devait avoir en partage toutes les qualités du cœur et de l'esprit; autrement, Corneille qui, malgré sa rudesse, était choyé des plus grandes dames de la cour, et qui d'ailleurs à l'hôtel de Rambouillet pouvait voir et entendre tout ce que l'esprit avait de plus raffiné et la galanterie de plus gracieux, aurait fait un fâcheux parallèle une fois arrivé dans son ménage. Par vertu et par amour du devoir, Corneille, malgré des défauts contraires aux qualités que nous venons de signaler, eut pu sans doute rester le meilleur des maris; mais, à coup

sur» lui qui fut toujours aussi un modèle d^amitié fraternelle n'eut pas souffert que son frère Tho* mas préparât sop malheur en épousant la sœur de madame Corneille. Mais, en revanche, elle devait manquer essentiellement des qualités de la femme déménage. Autrement Corneille, avec ce qu'il avait gagné, ses gratifications et ses pensions, pouvait, en y joignant son patrimoine, se» faire une aisance dont il ne jouit jamais. Son patrimoine seul, qu'il ne partagea point, le faisait vivre , ainsi que son frère Thomas , pendant les dernières années de sa vie : quelques pensions ajoutaient à ses revenus; mais nul capital amassé, nulle économie des temps passés n'améliorait la position du vieillard ; et s'il fallait une autre preuve du peu de soin avec lequel, pour me servir d'une expression triviale à laquelle je ne connais point de synonyme, madame Corneille tenait son mari , Tanecdote suivante a été tant de fois racontée , qu'elle porte un' cachet de notoriété.

Pierre Corneille , un jour étant à Paris, et passant sur le Pont-Neuf, avec une noble dame à laquelle il donnait le bras, s'aperçut, chemin faisant, que son soulier était déchiré. Je ne sais si retourner au logis lui semblait chose fastidieuse, ou si c'était son unique paire de souliers; mais, avisant un savetier en plein vent, il alla tranquillement faire rapetasser sa chaussure sur son pied. La dame à laquelle il donnait toujours le bras durant cette opération) crut à ce moment devoir lui faire ob-

server l'ëtrangeté de sa conduite; alors , il se retourna vers elle , et avec une adlnirable bonhomie, jl lui dit : t En suis-je moins {)Our cela Pierre Corneille (i)? »)

(i) On rapporte que Biaise Pascal raccommodait lai-méine ses souliers. Au moins Corneille les faisait-il raccommoder.

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