RODOGVNE
c On m^a souvent fait une question à la cour; quel était celui de mes poèmes que j'estimais le plus, et j'ai trouvé tous ceux qui me Font faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'avais toujours eue pour celui-ci à qui j'aurais volontiers donné mon suffrage , si je n'avais craint de inanquer en quelque sorte au respect que je devais à ceux que je voyais pencher d'un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaa«< coup de pères pour quelques-uns de leurs enfan89
plus que pour les autres; peut-être y entre-t*il un peu d'amour-propre en ce que cette tragédie me semble être un peu plus à moi que celles qui Font précédée , à cause des incidens surprenans qui sont purement de mon invention , et n'ayaient jamais été vus au théâtre. >
Voici comment le grand Corneille, dans son examen de Rodogune, exprime la préférence qu'il donne à son poème sur ses autres tragédies : puis il cherche à justifier cette tendresse paternelle par une analyse de la pièce.
Gomment accorder cet orgueil d^invention, cette félicitation intime de création avec le roman de Rodogune que suppose Voltaire , roman fort connu auquel aurait puisé» ainsi que Corneille, un certain Gilbert, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan , puis secrétaire des corn* mandemens de la reine Christine. Quelque répugnance que Ton ait à supposer que Gilbert (i), poète médiocre du reste, ait profité d'un larcin manifeste , cela n'est-il pas infiniment plus probable que de s'imaginer que Corneille, qui pouvait prendre selon Tusage du temps des titres et des sujets espagnols, et qui traduisit souvent des
(i) Ce Gilbert avait compote, outre sa Rodogune, une i^rande quaniit^î de pièces de théâtre; ses sujets sont asses henrettsement choisit : aiuti il fit une Sémiramis, et avant Racine il traita le tnjec d'Hippofyte ; seulement son titre rappelle certaines affiches de pro« vince. Croyant apparemment le sujet trop peu indiqué sous le nom propre d'uu héros, il construisit ainsi son litre : Hippolyte ou le Gar» con insensible.
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passages latins , mais qui citait toujours ses auteurs , ait cru devoir s'approprier l'idée d'un romancier inconnu après que le sujet avait été déjà défloré Tannée précédente par Gilbert ?
Corneille a grand soin, dans son examen, de citer tout au long le passage d'Appien où il est question de Cléopâtre et de ses fils. Il cite minutieasement les endroits de Justin où cette histoire est racontée : il n'oublie pas de mentionner les historiens juifs et note même leur contradiction avec Appien. ,
Quelle apparence donc que le grand Corneille ait passé sous silence deux hommes à qui il ait été redevable, par la seule raison qu'ils étaient ses contemporains ?
Voici ce que disait la tradition avant Voltaire, qai essaie de la réfuter :
Corneille avait communiqué le plan de sa tra* gédie de Rodogune à une personne indiscrète, qui le trahit et communiqua son plan à Gilbert, lequel fit aussitôt une Rodogune dont le second, le troisième et le quatrième acte étaient , pour Tagencement des scènes, pour le plan et souvent pour les idées , semblables à ceux de Corneille. Mais comme dans la pièce de Corneille l'héroïne principale, celle dont la mort termine la pièce, est en effet Cléopâtre et non Rodogune, et que d'ailleurs Corneille s'est bien gardé de nommer Cléopâtre en ses vers, afin, dit-il plus tard , qu'on ne confondit point cette Cléopâtre
avec la reine d*Égypte , Gilbert confondit les deux princesses 9 et les actions et discours de Tune sont transportés à Tautre et réciproquement. De plus, Corneille n avait fait aucune confidence touchant son cinquième acte, de sorte que le chef-d'œuvre du théâtre français se trouva rem* placé dans Gilbert par quelques méchantes scènes bien froides et bien honnêtement médiocres.
Aussi, lorsque Corneille vit la chute de sa rivale, et que, plus heureux que Racine avec Pradon , il s'aperçut que la reine Christine ne semblait pas disposée à dépenser quinze mille livres, comme le firent plus tard la duchesse de Bouillon et ses amis, il ne jugea pas à propos de donner de Téclat à Gilbert en le nommant, et il se contenta de son triomphe.
Je ne sache pas que Ton doive traiter cette bis* toirô de controuvée, uniquement parce qu elle est rapportée par Fontenelle y ni que Ton doive regarder comme décisive cette considération qu'il n'en ait fait mention ni dans les lettres de madame de Sévigné , cette illustre admiratrice de notre grand poète, ni dans les mémoires con* temporains. Corneille , voulant garder le silence, avait assez de crédit sur ses amis pour les empiâcher de prendre l'initiative , et d'ailleurs sa gloire leur imprimait assez de respect pour qu'il pât leur imposer son silence. Quant à ses ennemis, il n'auraient eu garde de mentionner ce qui pouvait servir à sa gloire. Restent les indifférens^ et
il ne pouvait en exister du temps du grand Corneille, même après la mort de la haine du cardinal et avant la naissance de Racine.
Il reste une autre opinion touchant Rodogune et son dénouement. Zeuecotlus, poète latin,. est auteur d'une tragédie de Rosemunday où l'histoire de cçtte reine des Gépides est racontée tout au long.Rosemonde, irritée contre son nouvel épotix, Helmige , veut Tempoisonner. De là une scène dernière , dont on veut faire la source où Corneille aurait puisé Fidée du dénouement de sa Rodogune. Mais il n'y a en réalité aucune ressemblance entre les deux pièces , et d'ailleurs , les situations sont entièrement différentes. Voici Tanalyse de la dernière scène de la Rosemunda :
Rosemonde arrive d'abord seule et délibère si elle empoisonnera ou non son mari : quelques remords la poursuivent d'avance :
Qttid anime, dobitas , séntio iocerium mihi
Trepidare pectus , etc. ^
Enfin elle se décide malgré toutÀ l'empoisonner, lorsqu'il arrive fort à propos :
Quis bic meis Occurrit oculis? Heloiiges?
Si Ton voulait à toute force trouver dans Corneille quelque chose qui ressemblât à ce commencement , il faudrait remonter jusqu'au mo-
nologue de Gléopâtre au commencement du ctnguièuie acte, et encore la ressemblance serait bien éloignée.
Helmige arrive donc fort à point pour se faire empoisonner. 11 commence à parler de ses pressentimens funestes, lorsque tout d'un coup, pour ne point laisser faire un pas à sa tendre épouse, il s'écrie qu'il a soif :
Heu ! me prcssit arcntem titis ; Adfer Lyaeum*
Aussitôt ses désirs sont satisfaits, et Rosemonde, tout en lui prodiguant les noms les plus tendres , lui apporte une coupe empoisonnée. Il en boit un peu, et surpris de la violence des douleurs instantanées qu'il éprouve , il force Rosemonde à achever le breuvage. Suit une longue agonie , dans le genre de celle d'Hernani et de Dona Sol. L'ombre d'Alboin paraît, et Rosemonde expire en disant :
Morior duplicii pœuae rea O «qua Nemesit ! j nstns est fnror tuu«.
Y a-t-il rien dans tout cela qui ressemble à cette terrible scène de la coupe dans Rodogune ? On a cru que comme il s'agissait dans les deux cas d'une coupe empoisonnée, dont le breuvage servait à punir Fauteur du crime , et que d'ailleurs on cherchait partout où Corneille avait pu pren-
dre sa tragédie, on n'avait qu'à dire : Ceci est pillé de Zeuecotius. Cet auteur étant fort peu connu , on répétera notre assertion sur notre foi, et il sera bien et dûment constaté que Corneille n'est quun plagiaire, qui s'est quelquefois soutenu sar les ailes d'autrui, mais qui n'a jamais pu voler de ses propres ailes.
Puisque nous avons essayé, au sujet de Gilbert, de réfuter une assertion de Voltaire, rendons-lui, au sujet de Rodogune^ la justice qu'il mérite. Dans ses remarques sur cette pièce , fort longues et fort détaillées , il a rendu au grand homme une justice inaccoutumée. On y trouve bien, comme dans toutes les remarques de Voltaire, cette minutie de détails, cette critique inintelligente des mots, cette chicane nerveuse des adverbes et des participes qui dénotent chez lui la partialité et peut-être Tenvie , mais au moins admire-t-il franchement certains endroits , et va-t-il même jusqu'à dire dans ses remarques sur la scène troisième du second acte : c II semble que Racine lait pris ( le discours de Cléopâtre ) en quelque sorte pour modèle du grand discours d'Agrippine à Néron. Mais la situation de Cléopâtre est bien plus frappante que celle d'Agrippine; l'intérêt est beaucoup plus grand et la scène bien autrement intéressante. >
Si cet aveu est balancé par une dissection du reste de la pièce , mêlée de sentences doctorales, Volta-rj croii devoir s'en excuser à la fin, en di-
sant qu'il n*a point cherché malignement à trouver les défauts, quMla examiné la pièce avec la plus grande attention, (^ue Corneille mort n*a pas besoin d'éloges , et qu'il n'a rien dit que ce qui lui a paru la vérité; et il termine par ces mots : « Admirons le génie mâle et fécond de Corneille, mais pour la perfection de Tart , con* naissons ses fautes ainsi que ses beautés. »
L'admiration universelle des gens de goût et de savoir pour Rodogune , la préférence de Gor^ neille pour cette pièce furent sans doute les motifs qui déterminèrent Voltaire à cette excuse. Si le respect pour toute espèce de beauté et de sainteté l'eût toujours poussé à de pareilles choses , Voltaire eût été un tout autre homme : il eût été bon chrétien et peut-être grand poète.
Ce fut à propos d'une représentation de Rodo' gune que Voltaire maria une petite nièce du grand Corneille ; cette pièce de Rodogune lui portait bonheur : voici comment la chose arriva.
Titon duTillet, homme investigateur, qui dénichait les gloires dans les mansardes et les greniers, trouva, vieux et infirme, un neveu du grand Corneille, nommé Jean -François Corneille. Son âge et ses infirmités étaient de telle nature, qu'il ne pouvait même faire de démarches pour solliciter des secours. L'idée vint d'une représentation à son bénéfice. On lui dicta une lettre pour les comédiens, qui, tout pleins du souvenir de leur père, résolurent immédiatement de donner
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cette représentation. La seule dispute qui sMtablit, fut une discussion honorable pour savoir quelles pièces on jouerait, chacun voulant contribuer à la bonne œuvre. Enfin on se décida pour Rodogune, et Ton afficha pour petite pièce une comédie en trois actes , intitulée les Boutgeoises de qualité y qui avait, aux yeux des comédiens jaloux, le grand avantage de faire paraître presque toute la troupe. La supplique demandait un jeudi ou un mardi, en ce temps-là mauvais jours de spectacle. On lui répondit qu'on lui donnait un lundi , qui , dans ce temps-là , était un des jours les plus lucratifs. On lui offrit de plus ses entrées à vie avec une place marquée à son choix. Cette généreuse réponse faite, voici Taffiche qui fut placardée aux foyers et dans tout le spectacle :
« Les comédiens ordinaires du Roi , pénétrés de respect pour la mémoire du grand Corneille , ont cru ne pouvoir en donner une preuve plus sensible, qu^en accordant à son neveu, seul rejeton de la famille de ce grand homme^ une représentation. Ils donneront lundi, lomars lySo, à son profit, Rodogtine^ tragédie de Pierre Corneille, etc. »
Les détails suivant donneront une idée de ce que pouvait être une représentation à bénéfice , en 1750.
Les comédiens une fois en générosité ne s'arrêtèrent pas là : ils refusèrent leurs honoraires
et payèrent même les frais de la représentation. Le public voulut suivre un si charitable exem* pie : des places cotées 6 francs furent payées un louis, un louis double, soixante-douze livres et jusqu'à 96 livres. Un anonyme envoya 10 louis à la caisse sans prendre de place. Les loges à Tannée furent payées par les locataires et abandonnées au public moyennant des billets pris aux bureaux. La loge des danseuses aux troisièmes fut payée par elles ce jour-là et abandonnée au public. Quatre-vingts carrosses furent refusés à la porte. Â trois heures les billets étaient épuisés. Ce nec plus ultra de la représentation à béné* fice produisit en tout 5ooo livres à Jean-François Corneille. Que Ton compare ce chiffre aux 25,000 francs que Ton a vus être le produit d'une représentation payée par le directeur à quelque sujet de l'Opéra moderne , aux termes de son engagement.
Ces 5ooo francs joints à un modeste emploi pouvaient, à la rigueur, soutenir le vieillard : mais il restait une fille qu'il fallait doter. Les beaux esprits du temps jetèrent les yeux sur Voltaire en qui ils avaient foi. Un nommé Brun, dans une ode flatteuse, appela Voltaire le successeur de Corneille , et comme tel l'engagea à soutenir la famille de. son prédécesseur. Voltaire se comporta en galant homme et prit la fille chez lui^ Restait la dot à fournir : alors Voltaire mit à ex'é* çution une idée qu'avait eue uh certain RI, Le
Noir, de Beaugé, en Anjou, dans une lettre à Fabbé de La Porte, auteur de Y Observateur litté^ taire ^ revue, et «M. de Voltaire, » dirent le$ littérateurs du temps, c qui saisit avec empres^ sèment Toccasion de se signaler par quelque action glorieuse, ne s'est pas contenté d applaudir à cette idée, il a daigné Texécuter lui-même, et, lorsqu'il a été question de secourir Tindigence, l'auteur de la Henriade n a pas rougi de descendre à la qualité de simple éditeur. »
La QUe de Jean-François Corneille fut donc dotée et devint madame Dupuis : c'est de cette affaire que nous avons eu l'édition de Corneille par Voltaire , et ces commentaires dont la pre« mière édition renfermait de saines idées et de justes aperçus. Plus tard , Voltaire changea bien des choses à son œuvre, et telle que nous l'avons,, elle indigne souvent par la rigueur de certains jugements et surtout par l'étroitesse d'esprit littéraire qu'elle témoigne toujours. Â tout prendre Voltaire, critique, tel que nous latons, est de beaucoup inférieur à Fréron.
Rodogune comme le Cid est une des pièces où Baron avait le plus de succès : Dom Rodrigue de l^un et Antiochus de l'autre sont deux rôles qu'il ne pouvait se décider à quitter. Aussi les jouaitil encore à quatre-vingts ans et apprêtait-il à rire au parterre en disant : Je suis jeune, il est vraiy etc. ^is c'était surtout quand une actrice jeune représentait Gléopâtre et disait à ses deux (ils :
HISTOIRE DE l\ CORNEILLE.
Approchez y mes enfants ^ que l'hilarité était à son comble. Triste exemple du retpur des choses d'icibas , Baron eut ce tort qu'on a tant reproché aa grand Corneille, son ami vénéré, comme nous verrons -au chapitre de Tite et Bérénice : il attendit que le public le quittât, et lutta contre le parterre qui ne pouvait s'empêcher d'admirer sa distinction dans certains rôles marqués, comme Arnolphe et Mithridate. Mais le parterre et le public furent, comme les années, impitoyables, et il ne put s'empêcher d'être ridicule dans Néron , daiîs le Menteur, et surtout dans l'Enfant Mâchabée ,' de la tragédie de Lamotte.