LES DEUX ENSEMBLE
Tu nous verras auparavant morts sur la place.
PHOCAS
Ah ! c'est là aimer. Hélas! je ehercbais aussi à aimer l'un des deux. Que jEpon indignation se venge sur l'un et sur l'antre , et qu'elle s*en prenne à tous trois. (Lès soldats les entraînent.)
HâRACLlUS.
n faudra auparavant me déchirer par morceaux.
LÉoniDE.
J6 vous tuerai tous.
i^nocAS.
Qu*on chÂlie cette démence. Qu espèrent-ils? qu'on les traîne en iprison y ou qu'ils meurent.
ASTOLPHB.
Mesenfans, ma vie est trop peu de chose « ne In! sacrifiez pas la fAtre.
UBIA à PffOCAS.
Seigneur.
PHOCAS
' Ne me dites rvta : je sens un volcan dans ma poitrine et un Elnft' dans mon cœur. •
Toute cette scène est belle et sauvage. Les ré»' ponses des princes sont nobles et fières : mais de tout cela qu'a imité ou traduit Corneille? Trois vers seulement à la fin du monologue de Phocas :
G malhfwreux Phocas, é trop heanax Maurice!
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi, , Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
Qui sont la traduction de ceux-ci :
Âh! venturoso Mauricie, Ahl infelix Phocas quun vio Che para regnar no quiera Ser bijo de mi valor Uno , y che quieran del tuyo Ser lo povo morir dos.
La scène de Corneille a souvent plus de vivacité :,
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elle renferme cette magnifique apostrophe A*VL6*
radius à Martian :
Ami , rendt-moi non nom, la ftiTenr n*ctt pat gramile. Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
Et puis il nous a épargné le spectacle du vieillard terrassé de la propre main de Tempereur, spec* tacle que Caldéron se plett à donner dans sa pièce; car Âstolphe se trouve encore une autre fois renversé brutalement par Léonide, ce qui manque d'occasionner un duel à mort entre les deux jeunes princes.
Certes, ce n'est pas dans Caldéron que Corneille a pris les quatre vers qu'il met dans la bouche de Pulchérie au premier acte :
tJn chëtif centenier des troupes de Mysîe Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie , Oser arrogamment se vanter à mes yeux , D'être juste seigneur du bien de mes aiens !
Ceux qui reprochent à Corneille son style Qt qui seraient tentés , n'était le respect dû aux choses que la postérité a consacrées , de le traiter de barbare et de gothique , n'ont pas ces quatre vers gravés dans la mémoire, et si Boileau s'en fut souvenu , il n'eût pas eu Corneille en vue quand il disait :
Sans la langue , en un mot , l'auteur le plus divin , Est toujours , quoi qu'il fasse , un méchant écrivain.
Le style dUHéradius est empreint d'une grandeur
toute latine. 'On sent Tadmirateur de Tacite et de Lucain, et je ne sais rien comme style de plus attrayant et de plus élégamment tourné que les stances qui commencent le cinquième acte. On les met au-dessous de celles du Cid et de Po^ fyeucte, mais elles ont je ne sais quel attrait qui vous les fait aimer.
Je ne sais quel ridicule manie de corriger ce qui est bien en mettant à la place une sottise , les a fait retrancher comme celles du Cid et de Po^ fyeucte à certaines représentations : il est Yrai que dans. ce temps-là, lorsque Faffiche annonçait ^en^ ceslas de Rotrou^ mademoiselle Qairon parlait Marmontel à Le Kain qui lui répondait Golardeau.Nous avons entendu réciter ces strophes au théâtre, ayant eu le bonheur d'assister à une reprise intelligente, et nous avons vu le public comme ébahi au récit de cette ode toute Malherbienne. Sans doute le morceau est à effet et rempli d'antithèses, parfois puériles ; mais tel qu*il est, il eût peut-être suffi pour faire la réputation d'un poète lyrique au temps où il parut.
Corneille se complaisait dans cette tragédie à'HéracliuSy et c'est avec une sorte de satisfaction qu'il rapporte dans son Examen la plainte qu'on lui faisait de ne pouvoir suivre à la représentation les fils d'une intrigue aussi embrouillée, et la naïveté avec laquelle il déclare lui-même q4]e c'est une véritable fatigue , n'est pas sans quelque mélange d'ameur-propre. Il se complaît
dans la pensée a d^avoir, t comme dit Louis Racine dans son Traité de la Poésie dramatique, c conduit son action d'une manière si singulière c et si compliquée, que ceux qui Tont lue pluc sieurs fois et même Tont vue représenter, ont t encore de la peine à Tentendre, et qu'on se c lasse à la fin d'un divertissement qui fait une  fatigue. I
Ce même Louis Racine fait une grande comparaison d'^thalie et d'Héraclius , pour avoir le plaisir d'exalter la pièce de son père aux dépens de celle de Corneille. Il trouve qu'un grand intérêt s'attache au sort du jeune Eliacin, tandis que le spectateur se soucie peu qui des deux princes est Héraclius. Il oppose la simplicité d'action d'^r thalie à la complication d'événemens d'HéracUus, et conclut par cette phrase qui ne fait pas honpeur à la science de ses contemporain^ : c Peu de personnes connaissent Héraclius, et qiii ne con« natt Athalie ? » .
. Quant à nous , nous avouons que nous admirons franchement cette belle tragédie d'Héra-cliuSf et que la représentation de cette pièce excite au plus haut degré l'intérêt et l'enthousiasme^ Plus que dans aucune' pièce de Corneille , sans ea excepter peut-être Rodogune , Fauteur apparaît tout entier avec ses h^ros , ses moyens dramati-* ques et la grandeur qui lui est propre. La scène de Rodoguqe entre Séleucus et Antiochus, où l'amour est sacrifié à Tamitié , est sans doute ad*
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mirable ; mais les deux rivaux sont frères , et la voix du sang est là qui peut parler. Martian et Héraclius, au contraire, n'ont de commun que leur éducation et la sainte et forte amitié qui les unit. Le père de Tun a tué le père de Tautre : Tun est fils d'un empereur, l'autre, d'un tyran régicide ; et cependant quand il s^agit de mourir, avec quelle ardeur ces deux nobles jeunes gens sacrifient leurs vies l'un pour Fautre! Pulchérie n'est-elle pas la plus magnifique expression de ces caractères de femmes cornéliens, dont Chimène fut le prélude , et dont vingt après Pertharite offrait encore un type sublime?
Ce fut en cette même année 1646, dix ans juste après Tappariiion du Cid, que Pierre Corneille fut reçu à l'Académie française. C'était alors une imposante assemblée que l'Académie, rendez- vous des plus beaux esprits du temps. Corneille devait y trouver des amis, des ennemis et des juges.
Les académiciens d'alors étaient : Godeau, révêque de Vence, le censeur de Polyeucte, qui s'était une fois rencontré avec Corneille dans la cbute d'une strophe; Habert, Esprit, Sérisay, Conrart, le silencieux secrétaire de l'assemblée, et qui nous a laissé des mémoires de i652 à 1664 ; Ogier de Gombault , qui flattait parfois les mauvais poètes, mais qui n'en faisait pas moins parfois d'excellens vers ; Chapelain , qui n'avait point encore compromis le succès de la Pucelle en la faisant imprimer; Séran, Silhon, Sirmondi
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Desmarets , Fauteur de Mirame et si grand favori du cardinal; du Ryer, nouvellement élu, et Claude de Malleville,ce grand poète ignoré, lauteur de si belles paraphrases et de si beaux sonnets, et qui mourut cette même année; Perrot d'Ablancourt , le traducteur de Lucien ; Bourzeys, Lamothe-le-Yayer, Gomberville et Balthasar Baro, Fauteur du Saint-Eustache et de la Rosemonde; Golomby, Beaudoin et Gérard de .Saint-Amand, Fauteur du Moïse sauvée Rouennais comme Pierre Corneille; Servien, Boissat, Salomon et le marquis de Racan, cet illustre ami de Malherbe; Priezac, Giry, liay du Chastelet, Séguier et Voiture , qui passait pour être un des réformateurs de la langue française; Gurreau de la Chambre, Montmaur et Yaugelas , qu'une épigramiiie de Molière n'a pu tuer, et qui porta la science grammaticale presque jusqu'au génie; Laugier de Porchères et Patru, ce célèbre ami de Despréaux; Balzac que nous avons souvent cité, dont le P. Bouhours disait > c II y a beaucoup à gagner dans son commerce; mais on courrait grand risque de mal parler à vouloir parler aussi bien que lui ; » Balzac, que Fon nomma le père de Féloquence française et dont M. de Chateaubriand occupe le £auteuil; puis enfin trois des cinq au* teurs : CoUetet, FÉtoile et Bois-Robert, dont le fauteuil est échu à M. Victor Hugo, en passant par Segrais, Campistron et Chamfort. Rotrou ne fut jamais académicien j on lui objecta sa qualité
de provincial; mais aussi il était trop Tami de Corneille pour n'être pas quelque peu l'ennemi du cardinal^ et pour un Bois-Robert ou un Scudéry on eût facilement passé par dessus cette irrégularité.
Pierre Corneille hérita donc du fauteuil de Maynard (i) , et fit le discours d'usage. Soit timidité de la part de Tauteur , soit lourdeur de débit, le discours parut fort mauvais et on ne Timprima point. Mais bientôt le grand homme reprit le dessus , et nous verrons à ses derniers jours quel zèle il avait pour l'Académie , dont bientôt après lui devinrent membres Scudéry , Mézeray, Tristan, Perefixe, et à laquelle il eut pour collègues plus tard, Bossuet, Racine et Fléchier, devenus académiciens à un an de distance.
(i) Ceianteuil est occupé aujourd'hui par M. Ballanche. Les académiciens intermédiaires furent, en 1684» Thomas Corneille ; eu 1709, la Moite-Houdart ; en lySi, Rabutin-Bussy; en 1736, Foncemagne; en i779j Cfaabanon; en 1795, de Ceïsac.