‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 24 sur 42 · ANDROMEDE · texte numérisé non relu

ANDROMEDE

Après Héraclius, Corneille se reposa encore trois ans avant de produire Andromède. Académicien nouveau , comme nous Tavons vu , ayant enfin ce qu'on appelle une position faite , il regarda avec satisfaction ses victoires passées, et il se reposa quelque temps dans sa gloire. Nul doute que dans ce temps , l'amitié qui Tunissait à Botrou n'ait repris une nouvelle force. Rotrou n'était point homme à se brouiller avec ses amis, puis Corneille l'avait si bien éprouvé dans les temps de crise et de critique littéraire, que la

mort seule pouvait les séparer. DVîHeurs le véritable Saint-Genest avait paru depuis quelque temps, et la louange de son ami avait dû singulièrement flatter Corneille , inaccessible aux injures, mais qui ne pouvait être insensible à un éloge mérité. Ce fut donc, je pense, aux conseils de Corneille que nous sommes redevables du fameux Venceslas, tant applaudi, et que Ton a conservé au répertoire.

En effet, Corneille devait déjà aux Espagnols le Cid, le Menteur et Héraclius , toutes pièces qui avaient merveilleusement réussi, et il ne put manquer d'enseigner cette source à Rotrou, que la soif de gloire et le besoin d'argent rendaient on ne-peut plus désireux d'un succès éclatant. Il se mit donc en devoir d'accommoder pour la scène française un ouvrage de de Roxas , intitulé On ne peut être père et roi, et il lui donna le titre de Venceslas. La pièce était terminée et Rotrou allait la présenter aux comédiens, quand une disgrâce qui lui était assez familière vint bâter le moment de l'apparition de l'ouvrage.

Nous avons dit, en parlant des cinq auteurs, que Rotrou était joueur; cette fatale passion ne l'avait point abandonné avec l'âge. Une dette imprévue étant à échéance vers ce temps, Rotrou, sans argent, ne pouvait faire honneur à ses engagemens ; aussi son créancier agit-il comme tous les créanciers de comédie : il fit arrêter son débiteur, et le pauvre peèie fut conduit en prison.

Sans doute la bourse du grand Corneille était à cette époque aussi légère que celle de son ami , car Botrou restait en prison quand il pensa à sa pièce, que sa première préoccupation lui avait fait oublier; il envoya aussitôt chercher les cornédiens qui se rendirent à son invitation. II leur offrit Yenceslas en échange de vingt pistoles. Soit mouvement de générosité de leur part, soit pressentiment du succès , ils acceptèrent avec empressement le marché , ^t Rotrou libre put assister lui-même à Tun des succès les plus brillans qu'il y ait eus au théâtre. Les comédiens crurent devoir lui offrir un cadeau qu'on ne sait s'il accepta; et, comme Corneille était retiré de la scène pendant un temps, on ne jura que par Yenceslas, on al* lait répétant ce beau vers de Yenceslas ,

Soyez roi , Ladislas , et moi je serai père.

et ceux-ci , admirables même au temps de Corneille :

Je me voit , Ladislas , au déclin de ma vie , Et sachant que la mort l'aura bientôt ravie , Je dérobe au sommeil , image de la mort , Ce qtie je puis du temps qu'elle laisse à mou sort. Près du terme fatal prescrit par la nature, £t qui me fait du pied toucher la sépulture , De ces derniers instans dont il presse le cours , Ce que j'ôle.à mes nuits , je l'ajoute à mes jours.

Ce pauvre Kotrou ne savait pas prédire si juste: ces vers pouvaient s'appliquer à lui ; deux ans

après il mourait à Dreux d'une fièvre pourprée, non pas yaincu paroles années, mais victime de: son dévouement et de son héroïsme. Sept ansi après la mort de Rotrou le joueur, que Fon put parfois opposer à Corneille, naissait un autre joueur peut-être plus fameux , cet écçrvelé de Regnard, qui même auprès de Molière n'était pas médiocrement plaisant, selon l'expression de Despréaux.

De toutes les pièces de théâtre de Rotrou^ Venceslas est la seule qui soit restée au théâtre , et encore n'eut-il pas le même bonheur que Corneille, que Ton ne joue plus tout entier, mais qu'au moins l'on ne défigure guère. A part le rôle de rinfante, que Ton retranche dans le Cid, notre héros n^a point eu à subir les recrépissemens bizarres et les appositions monstrueuses des maçons littéraires. Hélas ! il n'en fut point ainsi de ce pauvre Rotrou, et cent dix ans après ne vint-il pas à ridée du flasque Marmontel de replâtrer cette tragédie à l'usage de Lekain et de mademoiselle Clairon. Heureusement pour le bon sens public , Lekain fit justice de ce vandalisme, et il ne nous est plus resté que le souvenir de cette parodie ridicule. Que deviendrions-nous s^l prenait fantaisie à quelque rhabilleur moderne de refaire le Cid ou Horace à Tusage des jeunes filles, et quelle dérision si dans cent ans d'ici on se mettait à éplucher Cinna en otant les expressions suran-

nées et les tours peu conformes aux habitudes du temps !

L^annëe même de la mort de Rotrou, Corneille fit représenter son Andromède.

L*art merveilleux du sieur Torelli, mécanicien italien, contribua sans doute beaucoup au succès; mais Corneille eut la gloire d^être aussi en quelque sorte le fondateur de Topera. Déjà dix ans avant la représentation d'Andromède , un nommé Cbapoton avait composé , sous le titre de la Grande journée ou le Mariage d'Orphée et d'Eurydice , une sorte d'opéra. Quelques scènes se chantaient, le reste était simplement récité. Un vers de Colletet, l'ancien collaborateur de Corneille , nous apprend que le Cbapoton ne commença pas de bonne heure à entrer dans la carrière littéraire; CoUetet lui dit :

J*aime le vol tardif de ta muse naissante.

Quand apparut Andromède, Fœuvre de Cbapoton commençait déjà à tomber dans Foubli, et la non* Telle pièce effeça entièrement tout le souvenir de l'ancienne. L'opéra avec Lulli et Quinault n'avait point encore blasé le public sur les merveilles des décorations et les charmes de la musique. Ce genre de spectacle n'était point non plus voué

A tous cet iicox commuas de morale lubrique,

dont se plaint l'austère et janséniste Boileau , et

dont Corneille n*a point donné l'exemple. Andromède est intitulée simplement tragédie, et les stances, les airs, chantés de temps en temps, ^s machines décrites avec un si grand soin par le poète lui-même n^empèchent point Faction de marcher à travers les récits des différens auteurs;

L'art des machines et des décorations, poussé si loin aujourd'hui, ne parait pas avoir jBait de grands progrès , si on compare Andromède à nos féeries modernes. Nous voyons tous les jours d'habiles changemens à vue , des ascensions aériennes; on nous montre même le spectacle d'une mer irritée, de vaisseaux s'engloutissant dans les ondes ou ballottés par les flots ; mais , si nous en croyons les éloges non suspects de Corneille lui-même, l'habileté du sieur Torelli triompha sans peine de cinq changemens à vue énormes, d'une décoration représentant la mer et son rivage, d'entrées de dieux et d'enlèvemens aériens , de la nécessité d'un cheval ailé pour transporter Persée , et la troupe royale , qui représenta la pièce au petit Bourbon , fit preuve d'intelligence et de hardiesse, puisque Andromède elle-même est enlevée dans les airs et transportée sur le rocher où elle doit être exposée.

Tous les amateur's savent Phèdre par cœur et presque personne ne lit Andromède , dit Voltaire dans Texamen de cette pièoe , à propos d'un vers où il croit trouver l'origine du fameux vers :

Le flot ({iii ra|iporu recule épouvanté.

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nien Ti*est plus vrai, malheureusement encore àe nos jours : on a tant jeté de discrédit sur cer* tftnes pièces du grand Corneille que , hormis ce qu^on est convenu d^appeler ses chefs- d^œuvre, se$ ouvrages sont peu connus. Nul n'a plus souffert que ce grand homme de la mutilation qu'on appelle œuvres choisies^ et les admirables paroles que Ton trouve plus tard dans ce qu'on avait ac- 'Coutume de regarder comme du fumier , ont le charme de Timprévu, presque de la découverte.

Certes aucun ouvrage n'est plus connu et plus ;généra]ement admiré qu'Athalie. Avec les satires «de Boileau c'est le canevas forcé sur lequel vous «devez appliquer votre intelligence classique. De Corneille il n'en est nullement question dans ï'enseignement que comme un génie inconnu , et ^ quelques âmes d'élite le soupçonnent en secret, fis rendent leurs hommages Deo ignoto. Aussi ipiicoïKque ne serait pas en état de faire un petit cours de littérature , ce que les faiseurs du genre appellent .uo modèle d'exercice sur le songe d'Athalie (Oda la prophétie de Joad, serait accusé d'avoir été fort médiocre humaniste et très piètre rhétorlcien. £t pourtant dans la pièce qui nous occupe, dans Andromède, au prologue, Corneille a placé aussi une prophétie , non pas cette fois une prophétie sainte , une lueur d'inspiration céleste, mais uùe prophétie fort belle et peutêtre plus intéressante que celle de Joad. L'esprit ne peut s'empêcher, à la lecture d'Athalie, de se

reporter sur ringratitude de Joas et sur la funeste issue qu^eut cette révolution, si péniblement élaborée par Joad. Corneille, au contraire, dans son prologue, fait prédire à Louis XIV, enfant, les splendeurs de son règne; c^est le soleil qui parle à Melpomène :

Calliope, ta sœur, déjà d'un œil avide Cherche dans l'aTenir les faits de ce çrand roi , Dont les hautes ycrtas lui donneront emploi, four plus d'une Iliade et plus d'une Enéide.

Melpomène avait déjà demandé au soleil d'ar* rêter son cours pour prolonger les plaisirs du monarque naissant.

C'est Melpomène qui parle :

Le ciel n'a fait que miracles en lui , Lui voudrais-tu' refuserun miracle?

Le soleil répond :

Non : mais je le réserve à ces bienheureux jours Qn'ennoblira sa première victoire.

Quand on «onge à la gloire du monarque et du siècle que prédisait ainsi Corneille, n est-il pa» permis de croire que le génie a aussi ses révé« lations ?

Le prologue d'Andromède est en tout point une œuvre fort remarquable : ilcommence par un air chanté à la louange du roi, comme dit Corneille lui-même :

Cieux , écoutez ; écoutez, mers profondes^

27ft HISTOIRE

Et vous , antres et bois , Affreux déserts , rochers battus des ondes , Redites après nous d'une commune voix:

Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.

Ce dernier vers est le refrain : le second couplet finit ainsi :

Et quand même le ciel l'aurait mise à leur choix , Il serait le plus jeune et le plus grand des rois.

Voltaire, en examinant ces deux vers, y prouve le germe de ce passage de la Bérénice de Racine :

parle , peut-on le voir, sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le ciel l'eût faitnaitte. Le monde , en ie voyant , eût reconnu son maître.

Comme d'ordinaire, Voltaire donne ici Ta vantage à Racine , et dit : c C'est là qu^on voit rhomme de goût et Técrivain aussi délicat qu'élégant, t Voltaire n'a pas pris garde à la rocailleuse et épouvantable chute du second des vers de Racine , et près duquel le ma lapla de Malherbe et le parabla mafia de des Yyeteaux sont des euphonismes(i).

(i) Enfin cette beauté m'a la place rendue.

M. des Yveteaux se moquait de ce vers à cause de ce m*a la pta. Ce qui ayant été l'apporté à Malherbe , Malherbe dit plaisammeni que c'était bien à M. des Yveteaux à trouver le m* a lapla mauvais , lui qui avait dit parablamafla. M. des Yveteaux avait fait des vers où il y avait: Comparable à ma flamme. {Ménage, Observations sur lès poésies de Malherbe , Ir« observation sur les stances intitulées : FkXéire de la Constance,)

Voltaire, qui protège Quinau1t,ne manque pas d'exalter celui-ci aux dépens de Corneille, à propos d'Andromède et de l'opéra de Persée. II cite même un passage de cet auteur, trop rabaissé peut-être par Boileau, et dans lequel sans doute on ne trouve pas, comme Voltaire l'assure, un seul péché contre la langue, mais qui, à mon sens, est le modèle le plus parfait de vulgarité et d'ennui qui soit au monde. Quinault, malgré son mattre Tristan et son collaborateur Lulli , m'a toujours rappelé ces édifices d'architecture italienne ou ces plagiats des temples grecs , constructions parfaitement régulières oti tout a un air blanc et propret, le triomphe du crépissement et du recrépissement qu'on ne peut habiter ni voir sans nn bâillement perpétuel , qui peuvent évoquer une admiration de commande ou de système, mais jamais une critique sérieuse.

Pourtant quand il s'agit de la narration où Persée pétrifie ses ennemis avec la tête de Méduse, Voltaire convient que Corneille et Ovide avaient surpassé Quinault, et même exprimé beaucoup de choses dont le faiseur d'opéras ne s'était point douté; mais, ajoute-t-il, c'est presque le seul morceau où l'on retrouve Corneille. Le désespoir de Phinée , ses imprécations et ses blasphèmes , malgré la foudre qui le menace et les stances répandues dans l'ouvrage, sont pourtant des morceaux dignes de remarque. A propos de ces stances et généralement de toutes les stances qui

avaient coutume de former les monologues de certaines pièces de ce temps-ià , Corneille , dans son examen d^Ândromède, entre dans une discussion littéraire très longue pour savoir s'il est permis d'employer les stances régulières , et il combat cette opinion en disant qu'Aristote ayant enseigné que dans les tragédies les vers devaient être plus près de la prose possible,les stances irrégulières lui semblent une heureuse innovation, partant qu'il les a hasardées dans les stances de la paix, dans la Toison d'Or et dans le prologue de cette pièce. N^en déplaise au grand Corneille , nous ne pouvons nous ranger à son avis. Que les alexandrins et la tragédie soient censés prose , cela est possible , mais il n'en est pas moins vrai que dans un dialogue solennel comme celui de la tragédie où les interlocuteurs sont des personnages illustres dans rhistoire, cette cadence nous plaît. La consonnance et la symétrie nous plaisent si bien, que jadis le goût français ne pouvait tolérer les rejeta et les enjambemens, qui cependant atteignent le but d'Aristote en tenant le vers si près de la prose, qu'on a peine à distinguer l'un de l'autre, à la lecture. Que les tragiques grecs qui, d'ailleurs, avaient pour exaler leur lyrisme, les chœurs et la musique , aient laissé le vers hexamètre aux épopées et aient fait de leurs pièces une oUa podrida d'iambiques , d'anapestiques , de trochaïques et d'hexamètres même au besoin; que Sénèquc ait suivi cet exemple, que les Espa-

gnols aient mêlé leurs pièces de différentes mesures , que les vers de Shakspeare présentent la même inégalité, on me permettra de penser que le goût français est différent sou» ce rapport du goût des autres peuples. Le bon Corneille invo* quait pour la défense des stances du Gid, de Polyeucte et d^Héraclius, Fexemple de ceux qui, dit-il , ont établi cette règle sur le théâtre et en ont acquis le droit par trente ans de gloire et de succès; puis il avoue naïvement que c'est, comme on dirait maintenant, une ficelle dramatique, qu^il ne faut pas négliger, destinée qu'elle est à faire un effet certain sur les spectateurs : il cite, pour sa défense, Euripide qui n*a pas craint d'habiller ses héros de haillons, ficelles pour exciter la pitié, et Aristophane qui fait faire à Xanthias, dans les Grenouilles, son entrée sur un âne , ficelle pour exciter le rire. Je crois que les stauces peuvent être défendues ou excusées par d'autres motifs ; malgré la critique et la raison pure qui peut jusqu'à un ceitain point être choquée de l'invraisemblance et de la monotonie du rhythme classique, la tragédie s'est toujours tenue ferme sur ses rimes plates, et quand le drame est venu jeter dans le dialogue ses rejets, ses enjambemens et ses manques de repos en rhémistiche, il a toujours -payé son tribut à la régularité en rétablissant la forme pure dans ses monologues : cette solennité inattendue et qui forme contraste avec le laisser-aller du dialogue a

toujours beaucoup plu, et c'est ce qui Fa sauvé dans Tesprit des gens de goât et en a fixé les lambeaux dans leur mémoire. Les alexandrins nobles et réguliers <îtes monologues d'Hernani et de Buy-Blas. sont à la liberté rhythmique du reste de la pièce, ce que les stances du Cid et de Polyeucte étaient au reste de la pièce. Nous n'avons fait que descendre d*un ton , voilà tout. Quant aux pièces en vers mêlés , dût Corneille être offensé de se trouver rapprocbé de Voltaire,, je crois la forme de Tancrède et celle d'Agésilas des fautes de goât. La pbrase française a souvent besoin de procéder par dystiques ou par quatrains. On a voulu en vain le nier, je n'en veux pour preuve que le sonnet , ce poème né en France et que Despréaux, si grand amateur de la forme pure , n'a point trop élevé en disant :

Un lonnet «ans défaut vaut seul un long poème.

TJne seule pièce en vers libres a pu réussir, encore peut-on trouver de la régularité dans son irrégularité; puis c'est une bouffonnerie admirable, si Ton veut, mais des plus folles : je veux parler de T Amphitryon de Molière.

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