CHAPITRE XIX
OON 8ANCHE D'ARAGOIT.
Après les décorations à! Andromède y Corneille revint aux Espagnols, et voulut encore introduire sur la scène française un genre nouveau. Ayant trouvé dans Lopez de Véga, son foumis- )seur favori , le sujet de Don Sanche^ il le transporta sur la scène française : ne chaussant point le cothurne , il rehaussa un peu le brodequin , comme dit Voltaire , qui semble assez approuver ces sortes' de pièces d'un genre mixte , et dont Tintroduction sur la scène française a produit
tant de compositions inutiles et ennuyeuses. C'est en effet à cette classe de pièces qu'appartiennent les drames philosophiques du dix-buitième siècle, que Ton a appelés plus tard drames bourgeois, et que le dix-neuvième siècle, rhabilleur malheureux d'une chose morte, a nommé drame intime. Certes , quelques unes de fies comédies héroïques ont pu avoir de l'intérêt ; la moralité et le talent de quelques auteurs ont pu vaincre les obstacles, mais le genre en lui-même est faux et ne vaut rien. C'est un milieu entre la tragédie et la comédie. Aussi combien d'auteurs , prenant un moyen terme entre le vice et la vertu, ont-ils produit de la sorte des personnages saifs énergie, sans force , sans passions même y d'une moralité douteuse : le vice des méchans peut se trouver dans ces ouvrages sous de sombres couleurs, mais la vertu des bons ne s'y trahit presque jamais que par l'accomplissement des devoirs de la morale humaine , dont le suprême et seul commandement est celui-ci : Tu ne tueras point.
Aussi , malgré le génie de Corneille et quoiqu'il fût de ces esprits d'élite dont nous parlions tout-àl'heure, qui savent imprimer leur cachet dans leurs tnoindres œuvres, Don Sanche ne réussit guère. Cette action si simple qui pose les uns devant les autres trois princesses et trois seigneurs, puis au milieu de cela, Carlos, soldat de fortune, prince * méconnu, dont les exploits ont quelque air de famille avec ceux des Capiiaus et des Matamores,
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ne put trouver grâce auprès des esprits éclairés de ce temps et méaie auprès des protecteurs de Corneille, puisque le suffrage illustre dont parle Corneille dans son Examen , suffrage qui lui fut refusé , n est autre que celui du prince de Condé. Cette simplicité et cette régularité rappelaient aux spectateurs les tableaux de certains maîtres , où le personnage principal est flanqué de droite et de gauche du même nombre de personnages.
En vain le peintre a-t-il voulu varier les poses. Sa science n'a pas évité la monotonie. En vain , de même Corneille, dans son Don Sanche, voulul-il donner à ses trois princesses un caractère différent; en vain essaya-t-il de varier Thumeur de ses trois seigneurs. Don Manrique, don Alvar de Lune et don Lope ne sont que des nuances de la même couleur, que Ton ne peut bien reconnaître au premier abord.
Peut-être tous ces défauts sont-ils ceux de ïel Palacio Confuso, de Lopez de Véga , dont est tirée la pièce de Don Sanche, et pourrait-on peut-être^ accuser CorneHIe d'avoir manqué de goût en choisissant cette pièce : nous ne dirons point avec Voltaire : Pourquoi Corneille choisitil un roman espagnol , une comédie espagnole pour son modèle, au lieu de choisir dans This*toire romaine ou dans l'histoire grecque? Le Cid et Héraclîus seraient là pour nous répondre; mais peut-être Corneille avait-il trop de prédilec-
tîon pour les Espagnols et surtout pour ce Lopez de Véga, à qui il croyait devoir le Menteur.
Tel qu'il est , ce Don Sanche renferme encore de très grandes beautés : n'y avait-il pas même de la hardiesse à faire ces beaux vers de Tacte premier :
Se parc qui voudra dii nom de ses aïeux , Moi je ne veux porter que moi-même en tous lieux. Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait natire, Kt suis assez connu sans les faire connaître. Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois.
Seigneur, pour mes parensjc nomme mes exploits. Ma valeur est ma race , et mon bras est mon père.
Dans ce temps encore , les dramaturges n'avaient point encore Fhabitude d'e;calter le peuple aux dépens des grands, à tout propos, et cette tirade exagérée , tout juste comme il convient à la fierté d'un soldat de fortune et aux idées d'un auteur espagnol, dut produire le plus grand effet.
Le cinquième acte renferme aussi des vers de la plus grande beauté, et la position est bien celle d^un héros de Corneifle. Sanche se croit le fils d'un pêcheur, et nulle puissance au monde, ni les grands, ni ses ennemis même qui traitent cette basse naissance d'imposture, ne peuvent l'empêcher de se jeter dans les bras de cet obscur paysan. On emprisonne le père pour avoir embrassé son fils, et Sanche arrive furieux chez la reine qui l'a fait marqtiis et qui l'aime : il de* mande l'élargissement de son père , et lui dit :
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Je sois fit* d'un pécheur, mais non pas d'un infâme ,
La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme ,
Kl je renonce aux noms de comte et de marquis.
Avec bien plus d'iionnear qu'aux sentiniens de fils.
Rien n'en peut effacer le sacre caractère.
De grâce , commandes qu'on me rende mon père.
Et plus loin :
le sois bien malheureux, si je vous fais pitié' (i)
La jgloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne ; Mais son plus bel éclat serait trop acheté, ' Si je le retenais par une lâcheté.
Si ma naissance est basse , elle est du moins sans tache; Puisque vous la savez , je veux bien qu'on la sache; Sanche , fils d'un pécheur et non d'un imposteur , De deux comtes jadis fut le libérateur.
Sanche, fils d'un pécheur, mettait uaguère en peine Deax illustres rivaux sur le choix de leur reine. Sanche , fils d'un pécheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain. Sanche enfin , malgré lui , dedans cette province , Quoique fils d'un pécheur a passé pour un prince.
Voltaire, dans son commentaire, compare don Sanche Tivec la Laure persécutée et le don Bernard de Cabrère de Rotrou. Nous avons vu ce que c*était que cette Laure persécutée, qui fut représentée la même année qu Horace : don Bernard de Cabrère est une autre comédie héroïque qne fit représenter Rotrou la même année que le Yenceslas, et qui, certes, est encore bien au-
-(t) Ce vers n*a point trouvé grâce devant Voltaire , qui te traite da BMirrait ^oùt espagnol»
dessous de la Laure persécutée. Il s'agit d*un certain don Lope qui, bien que le plus vaillant capitaine de TAragon, ne peut parvenir à se faire récompenser, tantôt parce qu'il perd ses états de service, tantôt parce que le roi est troublé par Famour, tantôt enfin parce que ce monarque s'endort au récit des prouesses de don Lope. Don Bernard de Cabrère est son compagnon d'armes , qui, je ne sais pourquoi , donne son nom à la pièce. Une intrigue mal soutenue et embrouillée serpente à travers tous ces personnages et le dénouement est ridicule.
Voici d'ailleurs quelques vers de cette comédie, c'est le portrait d'une vieille :'
D'abord que j*ai monte , s'ajnslant avec soia ,
Elle a pris ses patins pour me voir de plus loin ;
Pour second ornement, j'ai vn sur ses épaules »
Un abrégé des monts qui séparent les Gaules ;
Son front où l'on dirait que le soc a passé ,
S'élève à hauts sillons sur un œil enfoncé,
Qu'on peut dire un soleil, non parce qu'il éclaire.
Mais parce qu'il est seul et qu'il n'a point de frère,. etc.
Tout cela ne rappelle-t-il pas Içs Passions égarées de Richemont Banchereau dont nous avons parlé au cbapitre de Clitandre, et don Sancbe d'Aragon méritait-il d'entrer un instant en parallèle avec de pareilles rapsodies?
Si Voltaire eût voulu comparer don Sanche à quelque autre pièce digne de soutenir le parallèle, il eût fallu du moins mettre en regard de la
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pièce de Corneille le Don Garcie de Navarre de Molière I pièce qui eut le sort de sa devancière, et qui n*eut point de succès à la représentation. Les deux auteurs, en effet, savent feire pardonner leur genre faux par la beauté de leurs vers et la convenance de leur dialogue. La lec« ture des deux pièces est fort supportable, et le même reproche peut être adressé au résultat de la mise en scène de toutes deux : Tennui. S'il fallait un rapprocliement de plus, toutes deux sont espagnoles et les noms supposés ne font pas plus faute dans Don Garcie de Navarre que dans Don Sanche d'Aragon. Molière savait si bien prendre son bien où il le trouvait, qu'une autre fois encore il a imité le Don Sanche de Corneille. Don Sanche est l'idée mère des Amans magnifi' ques.
CHAPITTE XX.