‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 26 sur 42 · NICOMEDE · texte numérisé non relu

NICOMEDE

c Voici une pièce d^une construction assez extraordinaire, 1 dit Corneille dans son avis au lecteur et dans Texamen de Nicomède; t aussi estce la vingt-unième que j'ai fait voir sur le théâtre, et après y avoir fait réciter quarante mille vers , il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être Tâme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci : la grandeur de courage y règne seule et regarde son malheur d'un ceil si dédaigneux, qu'il n'en saurait arracher une

plainte. Elle y est combattue par sa politique, et noppose à ses artifices qu'une prudence généreuse qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d autre appui que celui de sa vertu et de Tamour quelle imprime dans le cœur de tous les peu* pies. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paraître en ce haut degré est de Justin. »

Ces paroles de Corneille lui-même, mieux que toute espèce de commentaire, peuvent servira juger la pièce de Nicomède. Sang son nom de tragi-comédie , dont la baptisèrent quatre-vingts ans après les comédiens en la reprenant , Voltaire serait assez porté à l'admirer. Mais il lui faudrait une intrigue terrible, au moins comme celle de Rodogune , pour se décider à ne point déclarer Nicomède comédie héroïque, faute de quoi Ni« comède est mis par lui au rang de Don Sanche , et par conséquent, comme nous l'avons vu, com« paré à la Laure persécutée et à Don Bernard de Gabrère.

Pour avoir cette intrigue terrible et arriver au but que propose Voltaire , Corneille n'avait qu'à ne point s'écarter de Justin et à traiter Thistoire comme elle est racontée dans cet historien. Il aurait en un Prusias , roi de Bithynie , déjà assassin d'Annibal, et conspirant la mort de son fils Nicomède; ce fils échappé au poignard de son père et proclamé roi par la révolte , n'aurait eu rien de plus pressé que de faire poursuivre et

traquer Prusias, et aurait commis froidement un parricide par représailles. Etjparce que Corneille, plus fidèle aux lois du bon goAt que ceux qui FaccusenC d*en manquer, a ôté, comme il le dit lui-mémo, Thorreur d'une catastrophe si barbare, parce qu'il a mêlé à tout cela la haine des Romains et le grand nom d'Annibal , mort depuis peu d'années, il me semble injuste de nier la beauté de cette œuvre, et Nicomède, tel qu'il est, est un de ces caractères que Corneille seul savait inventer et mener à bien.

Aussi , comme il nous l'apprend lui-même , la représentatioa n'en déplut pas, tant le public de ce temps-là confondit peu Nicomède avec Don 8anche. La pièce dut même merveilleusement réussir, car, de même que nous l'avons vu pour Je Cid , Scarron , à propos de Nicomède, rend encore justice au génie de Corneille. C'est Nîco" mède qu^il choisit pour faire briller le talent de ses héros (i).

Corneille sentait bien la bonté de sa pièce, car après avoir dit : c Ce ne sont point les moindres vers qui soient partis de ma main et-j'ai sujet d'espérer que la lecture n'ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu'il s'est acquise' jusqu'ici

(1} £q général ScarroD reod pleine ju^iice au mérite de Corneille. Ce n*ei>t qu'avec une sorte de vénération , bien diJFFérente de son ton grotesque ordinaire , qu'il parle de ce j^nind homme. Le poète de la iroupe oe se vanie*t-il pas d'avoir fait la débauche avec Beyt et Saisi» Amand, d'avoir perdu un ami en feu M, Rotrou, et par-detsns tout cela, de connaître Corneille.

et ne le fera point juger indigne de suivre ceux <|ui Font précédé ; > c'est avec une sorte d'orgueil qu'il se félicite d'avoir produit ce héros de sa fa* çon qui sort un peu des règles de la tragédie et 36 pose*t-il en conquérant en disant avec Horace:

£t mibi rcs non me rébus submittere conor.

Les commentateurs et les savans en général n*ont point ratifié le jugement que porta le public sur Don Sancfae. Fontenelle se contente de signaler sa chute. Gaillard dans son Eloge dit : « Don Sanche est jugé un des plus sublimes ca« ractères qu'il ait créés. » Perrault et le P. Tournemine semblent aussi s'élever contre celui qui refusa à la pièce son illustre suffrage et empêcha son succès. Aussi quand il s'agit de Nicomède, sont-ils tous d'accord pour louer la beauté du sujet et le charme de 1 exécution : c'est qu'aussi I^icomède est la dernière pièce que fit Corneille avant Pertharite, cette pièce malheureuse qui nous valut la traduction de l'Imitation de Jésus- Christ. Voltaire seul semble injuste envers cette pièce et la critique avec cette acrimonie, cette sévérité pointilleuse qui présidait à son examen de Théodore et plus tard à celui de Pertharite. A mesure que nous approchons de Racine, Voltaire commence à sacrifier Corneille. Peut-être aussi ne voit-il dans Çicomède qu'une comédie

t9â . HISTOIRE

hëroïqae et est-ce la fausseté du genre qui Fin* digne , auquel cas on pourrait lui répondre : Vous aves raison, le genre qu'introduisit Corneille sur la scène française dans Don Sanohe d^ Aragon, est bâtard et mauvais. Quand lamour en feit la base et que nous ne voyons sur la scène d'autre instruction pour les bommes que les fadeurs débitées par trois galans seigneurs à trois grandes dames espagnoles, certes l'intérêt n'est pas grand, et il faut être Corneille pour trouver le moyen d^entreméler cela de vers sublimes. Mais ici il ne s'agit point de savoir qui épousera telle ou telle princesse : Tamour n'est pour rien dans la pièce de Nicomède. Tout l'intérêt roule sur la politique, et le fier élève d'Ânnibal ne doit intéresser que par sa perpétuelle ironie : aussi la froideur va* t-elle bien à cette sublime conception. Je sais bien qu^entreprendre de cbarmer avec un tel sujet et de pareils moyens des spectateurs français , est une entreprise bien hardie; mais aussi Corneille en a-*t«il plus de gloire d'y avoir réussi et peut* on encore dire avec lui : c II faut que l'événe* ment justifie cette hardiesse, et dans une liberté de cette nature on demeure coupable à moins d'être fort heureux, t Si l'auteur de Nicomède a eu ce bonheur, qu'il exige pour sa justification i à quoi l'attribuer sinon à l'adresse admirable avec laquelle toute cette pièce est soutenue d'un bout à l'autre, aux vers sublimps dont la pièce est parr

semée, ce dont vous convenez vous-même au commentaire sur le quatrième acte(i).

Vous reprochez à Prusias d'être un père dindon , et vous reprochez à Corneille d'avoir ravalé un roi en lui donnant ce caractère d'imbécillité. Corneille, dans le caractère de Prusias, n'a eu que le tort de se rappeler un peu trop le personnage de roi dans l'ancien théâtre, et Prusias est peut-être le dernier de ces monarques parfois bons, mais en général chargés d'un rôle peu brillant dans la pièce , et dont nous avons des exemples dans Pyrame et Thisbé de Théophile , dans Clitandre et dans le Gid de Corneille. Au lieu de chercher à rabaisser Nicomède, laissons-nous aller au charme des beaux vers qui y fourmillent, et au lieu de déclarer Pertharite une œuvre pitoyable , lisons attentivement la pièce, nous y trouverons encore de fort beaux morceaux , comme nous verrons au chapitre suivant..

(i) Ces vers ont arraché un cri d'admiration à Voltaire.

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