‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 27 sur 42 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

PERTIIARITE.

Voici un grand échec subi par Pierre Corneille, Tenfant gâté du succès. Dans un avis au lecteur imprimé en i653, année de Tunique représentation de cette pièce, c'est avec une amère modestie que le vieillard convient lui*méme qu'il est sans doute temps qu'il se retire, que les charmes de ses pièces sont sans doute des charmes surannés; mais au milieu de cet aveu rempli d'hésitation et de doute sur la bonté du jugement public, perce. une certaine conscience de talent, une certaine velléité de se poser contre la foule et de se dire : J'ai pourtant raison, ma pièce est bonne, le peu-

pie cette fois-ci me condamne comme les doumvirs ; mais j*ai conscience d avoir fait une bonne chose :

Victrix causa diis plaçait , sed vicia Catoai.

Aussi Corneille cite-t-il avec soin ses auteurs, Paul Diacre , EryciusPuteanus et son traducteur Antoine du Verdier, et dans son examen de Per« tharite, il finit, après avoir examiné les causes de la chute de la pièce, par convenir avec lui-même que les sentimens en sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés, et que la façon dont le sujet s'explique dans la première scène ne luan* que pas d'artiGce.

Mais on ne se souvint que de la chute de Pertharite , et ceux qui eurent le courage d'en entreprendre la lecture , frappés de quelques vers comme ceux-ci :

Mais quelquefois, madame, avec facilité , On croît des maris morts qui sont pleins de saute -, El lorsqu'on se prépare aux seconds hyménécs, On voit par leur retour des veuves étonnées.

qui semblent plutôt appartenir à La Fontaine dans sa Matrone d'Éphèse qua Corneille dans une tragédie ;

Et comme celui-ci :

Et qui vent vivre aimé n'a qu'à vont en conter,

qui semble une épluchure de Boileau ou de Ré-

gnier; ceux-là, dis-je, se sont réunis pour déclarer Peribarite une pièce mauvaise en tout point et digne en toute façon d*étre ensevelie dans Fou* bli : ils ont jeté le livre avec dédain et n'ont point achevé avec attention la lecture de )a pièce.

Aussi Voltaire, qui était de ceux-là, déclare-t-il que, malgré l'assertion de Corneille, les vers de Pertharite sont presque tous d'une prose comique rimée : plus loin il s'étonne de ce que Corneille tomba si bas, qu^on ne peut supporter ni la conduite^ ni les senlimens, ni la diction de plusieurs de ses dernières pièces : il compare ensuite Corneille à Lulli , et finit par déclarer^que c est à regret qu'il imprimerait la pièce de Pertharite, s'il ne croyait y avoir découvert le germe de la belle tragédie d'Andromaque.

Que Pertharite n'ait point réussi, c'est là un fait constant et qu'on ne peut démentir^ puisque la pièce n'eut qu'une seule représentation; mais qu'elle soit aussi mauvaise que le parterre du temps et Voltaire Font pensé ^ c'est ce que Ton peut contester. D'abord voici des vers qui ne nous semblent point de la prose comique rimée.

C'est Bodelinde qui parle à la scène deuxième du premier acte :

Je ne vova cèle point qu'ayant Tâme royale , L'amonr du sceptre encor me fait votre rivale; Et que je ne puis voir d'un cœar lâche et soumis, La sœnr de mon époux dëshériter mon fils.

Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose A les Touloir finir, m'unîsf ant à leur caase ,

DE P. CORNBILLE. 2^

A remonter au trône oà vont tous mes dijsin, En épousant l'auteur de tous mes déplaisirs ! Non , non , etc • ^ .

Si, malgré -la parole ^t donnée et reçue ^ 11 cessa d'être à vous au moment qu'il m'eut vue , Aux cendres d'un mari tous mes feux réservés , Lui rendent les mépris qne vous en recevez.

L'idée de ce vers : aux cendres d'un mari, est prise fort heureusement au quatrième livre de FEnéide. Je prends encore au troisième acte l'arrivée de Pertharite, ce bon mari qui préfère sa femme à un trône, une des causes de la chute de la pièce, si nous en croyons Corneille lui-même, le meil* leur juge , quoique dans sa propre cause :

H est honteux (dit-il) de feindre oà l'on peut toutes choses, Je suis mort , ai tu veux , je suis mort , si tu l'oses , Si tonte ta vertu peut demeurer d'accord , Que le droit de régner me rend digne de mort.

Puisque le sort trahit ce droit de ma naissance , Jusqu'à te faire un dop de ma toute-puissance, Bègnc sur mes États que le ciel t'a soumis , Peut-être un autre temps me rendra des amis... Use cependant mieux de la faveuf céleste.. «,»

Si Rodelinde enfin tient ton âme charmée , Pour voir qui la mérite , Il ne faut point d*armée. Je suis roi, je suis seul; j'en suis maître , et tu peux Par un illustre effort faire place à tes vœux.

Cet acte troisième finit par un monologua de Garibalde , où je trouve ces six vers :

Ce funeste retour, malgré tout mon projet ,

Va reoilre Grimoald à son premier objet ; Et s'il traite ce prince en héroa magoanitne, N*ayaQi plut de tyran , je n'ai pins de Tictime. Je n*ai rien à venger et ne puis le trahir.

S'il m'ôte les moyens de le faire liaïr.

Dans la scène deuxième du cinquième acte Eduige dit ces vers :

Tu crois donc qu'à te point la couronne m'est c))ir«9 Que j'ose mépriser un comte généreux , Pour m'aitacher au sort d'un t3^n trop heureux ? Aime-moi, si tu veux, mais crois-moi magnanime^ Avec tout cet amour garde-moi ton estime.

Certes , ce ne sont point là des vers médiocres et indignes de tout examen, et Voltaire a eu tort de dire à la fin des quelques remarques faites sur les trois premiers actes : c Je ne ferai plus de remar* ques sur cette malheureuse Pertharite. On n'a besoin de commentaire que sur les ouvrages où le bon est mêlé continuellement avec le mauvais.» Certes s'il est une pièce où le bon et le mauvais se coudoient continuellement , c'est Pertharite , et par cela même la pièce était digne qu'on y fît quelque attention. Si , comme nous l'avons vu, la pièce tomba pour ne plus se relever, quelles furent donc les causes de sa chute? Corneille lui* même prend soin de nous l'apprendre dans son examen de Pertharite : « Ce qui Fa fait avorter au théâtre, dit-ii, a été révénement extraordinaire qui me l'avait fait choisir. On n'y a pu supporter qu'un roi dépouillé de son royaume, après avoir

fait tout son possible pour y rentrer, se voyant sans forces et sans amis, en cède à son vainqueur les droits inutiles , afin de retirer sa femme pri* sonnière de ses mains , tant les vertus de bon mari sont peu à la mode. On n^ a pas aimé la surprise avec laquelle Pertharite se présente au troisième acte, quoique le bruit de son retour ^oit répandu dès le»premier, ni que Grimoald reporte toutes ses affections à Ëduige, sitôt qu'il a reconnu que la vie de Pertharite, qu'il avait cru mort jusque-là ^ le mettait dans l'impossibilité de réussir auprès de Rodelinde. J'ai parlé ailleurs de l'inégalité de l'emploi des personnages qui donne à Rodelinde le premier rang dans les trois premiers actes , et la réduit au second ou au troisième dans les deux derniers. »

Voilà en effet les principales causes de la dinte de Pertharite ; ajoutons qu'elle était peu dans les mœurs du temps, et qu'on y vit avec déplaisir tin tyran débonnaire n'ayant d'autre tort que d'être usurpateur, tort qui fait toujours tache -dans la vie la plus glorieuse , mais que souvent la gloire pardonne à ses amans. Mais ce qui aurait dû faire excuser ces choses, c'est le caractère de Rodelinde, caractère de femme dont Corneille a seul eu le secret , et dont Pulchérie, dans Héraclius, est le modèle. Rodelinde est une femme jeune ^ enthousiaste, passionnée, mais appliquant sa passion à ses devoirs, aimantson mari avec passion, sa patrie plus que son mari , et prête à sacrifier ses plus chèrfs

affections , si le bien public semble murmurer à son oreille le mot devoir. C'est là le beau côté de la femme , comme la passion mesquine et criarde en est le mauvais côté : celle-ci mène aux spasmes, aux attaques de nerfs et à Tadultère; celle-là, au contraire ^ fait triompher Tesprit de la chair, con* quiert souvent des royaumes et meurt quelquefois martyre de son devoir. D'un côté, c'est la femme forte de l'Ecriture pu la Jeanne-d'Arc de notre .France; de l'autre, c'est une coquette luttant sans énergie contre une passion de boudoir. Depuis Corneille , nul n'a eu le secret de ces caractères de femmes, si grandioses, si entiers, si emphatiques même, dont l'histoire nous a pourtant. :oonservé tant de si nobles modèles , et nul n'a compris que les héroïnes de notre poète étaient plus véritablement femmes que ces longues figures amaigries , blondes ou brunes , saules pleu^ reurs ou colporteurs de vengeances mesquines que termine le lâche poignard ou l'infâme poison. Mais encore une fois, les marquis et les précieuses du temps savaient trop bien leur carte de tendre pour applaudir à ces grands sentimens. Le beau sujet, en effet, à mettre devant les yeux de prétendans à la verUgalant&rie que Henri lY, en train de conquérir son royaume et jetant toutà*coup son épée de victorieux aux pieds du duc de Mayenne, à condition que celui-ci lui rendrait ta femme qu'il tient captive. Tel est pourtant à pen près le sujet de Perthairite. Corneille ne consuûait

pas ayeuglément le goût de son siècle , il voulait lui imposer ses productions ; mais le public est un tyran capricieux qui veut être incessamment flatté par ses favoris, et nous avons vu que c'est là tout le secret de la Sophonisbe de Mairet , cette produc* tion que Voltaire a complaisamment critiquée et louée en mainte occasion outre mesure , pour dénigrer à son aise la production de Corneille, malgré la supériorité incontestable de celle-ci, au moins quant à l'ordonnance et aux caractères de la pièce , comme nous le verrons en son lieu. Quant à cette assertion de Voltaire , que Racine aurait pris l'idée de son Andromaque dans Per< tharite, le commentateur de Corneille, en voulant feindre Timpartialité et donner à Corneille la priorité d'idées, a fait cette fois à Racine une sorte d'affront gratuit. Racine, qui était certainement un esprit supérieur, et, pour me servir d'une expression du temps, un homme dune vaste lecture, connaissait, à n'en pas douter, et avait lu avec plus d'attention que Voltaire les vers d'un homme qu'il admirait et dont il recommandait la lecture à son fils. Thémistocle pouvait se croire aussi vaillant et aussi grand que Mit tiade , mais ses lauriers l'empêchaient de dormir. Mais de là jusqu'à supposer que Racine ait fait du grand Corneille ce que Virgile fît d'Ennius et Molière de Cymno-Bergerac et de Scarron, il y a loin. Racine, épris de la littérature grecque. Racine, qui avait à Port-Royal traduit Théagène

et Ghariclée, prit Aadromaque où il prit Iphigé« nie, dans Homère et dans le.$ tragiques grecs } en un mot, il eut cette fois la prétention de surpasser Euripide, mais nullement celle de balancer Corneille.

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