‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 40 sur 42 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

^OIÊSIES SACRÉES. •— TRADUCTION DTN FO^BIg DE SAUTT BOHAYJBNTtTRE. — TRADUCTION DBS PSAUMES.

La traduetion de l*Ioiitation de Jë$u««(%rtst n'est point le seul Mâme sur lequel Charjpentier eât pu broder sa fable absurde , et il eAt pu cou( aussi bien attribuer à des pëuiteDees de coiïf essipii la traduction d'un poème de saint Bonarenture, en l'honneur de la sainte Vierge, la yersién des bym* nés de saint Victor et la traduction de quelques psaumes de David. Cela eût encoret comme nous lavons dit , prouvé qm Corneille allait eeuvent à

M& HISTOIES

confesse et faisait ses pénitences en conscience. Dans une préface au lecteur, mise au devant de la traduction du poème de saint Bonaventure,ii prend, du reste, soin de nous informer lui-même pourquoi il a traduit ce petit ouvrage.

c La pièce que je traduis, dit-il, n*a pas Télévation d'un docteur de l'Église; mais elle a la simplicité d*un saint , et sent assez le zèle de son siècle (i). >

Et plus loin :

c Si ce coup d'essai ne déplatt pas , il m'en-^ hardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette nature , pour satisfaire en quelque sorte à l'obligation que nous avons tous d'employer à la gloire de Dieu du moins une partie des talens que nous en avons reçus. Je suis si peu versé dans la théologie et dans la dévotion , que je n'ose me fier à moi-même quand il en faut parler. Je les regarde comme des routes inconnues, où je m'égarerais aisément, si je ne m'assurais de bons guides, et ce n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si fécond pour les choses dn monde et si stérile pour celles de Dieu. Peut-être l'a-t-il ainsi voulu pour me donner d'autant plus de quoi m'bumilier devant lui et rabattre cette vanité si naturelle à ceux qui se mêlent d'écrire quand ils ont eu quelques succès avantageux. >

" (i) Corneille, qui traduisait San tcoil, ne senîble-t-il pas airoir de* yiné la beauté et la «implicite des hymnes du Bréviaire Romain?

Le poème traduit est assez long, les idées et les figures n ont pas une suite et une liaison bien intimes ; mais de temps à autre on y remarque des strophes empreintes d'une véritable poésie. On pourra juger de l'original et de la traduction par quelques exemples.

Comme dans toutes les hymnes , le commence* raent est un salut ; puis s'adressant à la vierge Marie, saint Bonaventure dit :

llatrem natum , patrem nata

Stella solem genuisti «

iDcreatum res creata

Fonteni rivus emisiiti ,

Vas figulum peperisli;

Virgo manens illibata

Per te nobis , Matar Chrislt

Ett perdita viu data.

Toutes ces antithèses ne semblent-elles pas la source où Coffin et Santeuil ont puisé leurs plus belles hymnes parisiennes ? Qu'on se rappelle le stupete gentes de ce dernier, et que Ton compare* Voici la version de Corneille :

Prodige qni renverse et confond la nature !

Le père de sa fille est le fils & son tour.

Une étoile ici-bas met le soleil au jour. s

Le Crëatenr de tout nait d'une créature ,

La source part ainsi de son propre ruisseau;

L'ouvrier est produit par le même vaisseau ,

Que sa main a formé de terre , Et toujours viei^e et mère g un accord étemel. De ces deux noms en toi qui partout sont en guerre f Fait grâce et rend la vie à l'homme crimiocl.

Plus loin on lit cette strophe pleine de fraîcheur :

Ilosa decens , rosa munda , Rota récent sintspinâ, ' Rosa floreas et fecimda Rosa , çratià divinâ»

Facta ccelomm regina , Non est noe erit tecnnda Tibi , rei medicina Nostris cœptis obseconda.

Rose sans flétrissure et sans aucune épine ,

Rose incomparable en fratchèur.

Rose salutaire au pécheur, * Rose enfin toute belle et tout-à-fiût divine ,

La grâce dont jadis la prodigalité Versa tons ses trésors sur ta fécondité , N'a fait et ne fera jamais rien de semblable, Par elle on te voit reine et de» deux et des saints , Par elle sers ici de remède an coupable , Et seconde Teffort de nos ineillenrs desseins.

Ces strophes et leur traduction sont san$ doute fort belles : mais en Toici une dont la traduction ^nt surtout son Corneille :

Arbor et lignam vitale In Paradisi medio Plantaris spirituale Çujus fractus iruitto Replet emnia gaadie Nunquàm fuit née est taie Nec erit procnl dulMo LigsMim ità eommodale.

Durant les premiers jours qu'admirait (a sature , La vie avait son arbare , et ses fruits précieux » «, Remplissant tout TEden d'un air délicieux ,

A nos premiers parens s'of&aient pour noucritujra: Aiosi le digne fruit fue tes flancs ont porté ,

Remplit (ont l'univers de sainte volupté , Et s'offre chaque jour pour nourriture aux âmes; II n'est point d'arbre égal et jamais il n'en fut» Et jamais ne sera de plantes» ni de femmes, Qui portent de tels fruits pour le commun salut.

Ces citations suffiront pour donner une idée du poème et de la traduction ; seulement, à partir de la dix-septième strophe , saint Bonaventure compare la Vierge à un arc, et à cet arc qu'il fait rayonner dans les nues il donne trois couleurs : le bleu , type de la virginité } le rouge , figure de la c]barité, et le blanc, symbole de la pureté. Certes, saint Bonaventure et Corneille, qui le traduisait, ne se doutaient guères que ces trois couleurs devaient un jour rayonner sur le drapeau de la déesse de la Raison.

Parmi les psaumes qu'a traduits Pierre Corneille , s'en trouvent deux dont Malherbe a également fait la paraphrase. Ce sont les psaumes 8 et 128. Corneille, dans sa traduction , est toujours ce même homme qui , comme il le dit luiTméme, sent le besoin d'un guide dans les affaires de dévotion : sa traduction est vraiment remarquable comme exactitude. Malherbe, au contraire, se prélasse avec ampleur dans les idées du Psalmiste. Il garde pour la fin de ses strophes les vers et les pensées à effet. Quant aux vers , ils sont également beaux de part et d'autre. Le Psalmiste dit :

Domine Deus noster, guàm admirabile est nomen tuum in universâ terra.

TraductSpn de Corneille :

Dieu , notre sonverain, toat-puissant et tout bon « Auteur de la nature et maître du tonnerre.

Que la g^loire de ton saint nom Ett rendue admirable aux deux bouts de la terre !

Traduction de Malherbe :

O sajuesse étemelle , h qui cet nnivers Doit le nombre infini des miracles divers Qu'on voit également sur la terre et sur l'onde «

Mon Dieu , mon Créateur, Que ta magnificence étonne tout le monde , Et que le ciel est bas an prix de ta hauteur !

Le Psaliniste avait dit dans le second verset :

Qukm elevata est magnificentia tua » super cœlos.

Sixième verset :

Minuisti eum paulo minus ab angelis, glorlâ et honore coronasti eum et contituisti eum super opéra mànuum tuarum.

Traduction de Corneille :

Un peu moindre que l'ange , il t'a plu le former» De gloire et de grandeur tu combles sa naissance ,

Et ce qu'il te plut d'animer»

Fut aussitôt par toi soumis à sa puissance.

Traduction de Malherbe :

Il n'est £siblesse égale à nos infirmités ( Nos plus sages discoars ne sont que vanités ; Et nos sens corrompus n'ont go(it qu'à des ordures. Toutefois , ô bon Dieu ,

DE T. ÈORNEILLE. ^9

Nous te tommes si chers , qu'entfe têt créatures , Si l'aoge a le premier, l'homme a le second lieu i

Dans lô psaume 128, nous avons les mêmes •remarques à faire. Cette» liborté que s'arrogeait Malherbe de paraphraser et d'arranger le texte à sa façon lui a fait faire une des plus belles strophes qui soient au monde et lui a fait tourner la difficulté de rendre une expression magnifique sans la vaincre.

Voici le verset troisième du psaume :

Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores :

prolongaventnt iniquitaîem meam,

Malherbe a dit simplement :

... El le contre aiguise s'imprime sar la terre

Moins avant que leur guerre N'errait iqiprimer ses outrages sur moi.

Corneille traduit :

Les mëchans ont forgé var nos do» plus de crimes , Qu'au désert tous l'es ans n'en portent nos victimes; Et n'ont fait, pour tout fruit de leur méchanceté, Qu'augmenter leur iniquité.

Si j'en crois la traduction vulgaire , ceci est un contre-sens : n^aisj^aime mieux le contre-sens de Corneille que lé sens vulgaire.

Le Psalmiste dit plus loin aux versets sixième et septième :

Fiant sicutfenwn tectorum, quodpriusquàm evel" latur, exaruit.

450 HisTôite

De (fua Hùn implevit mantm^ '^êam {jûi metit: et sinum suum qui manipulos colligiL

Traduction de Corneille :

Q«'iU devienneiit pareds h ce fbin inutile ,

Qui sur le haut des toits pousse un tuyau débile »

Bt ne se montre an yeux que pour le toir slksber,

Atant qu'on iVn puisse amiolier.

Qtt'lls deviennent pareils à ces méchantes herbes , . Dont jamais moissonneur n*à ramassé de gerbes , Que tient le glaneur même indignes de la main»

Et n'en daigne rcÉiplir tes seine

Malherbe dit : * r * • .

La gloire des méchans est pareille à cette herbe Qui , sans porter jamais ni javelle ni gerbe , Grott sur le toit pourt^ d*uùe vieille maison : On la voit sèche et morte aussitôt qu'elle est née ,

Et vivre une journée • •

Est réputé pour elle une longue saison.

Voilà sans doute une strophe magnifique. Nombre, pensée, cadence, tout est parfeit et symétrique : tput en un mot est malherbien, comme disait Charles du Perrier; mais je ne puis m'ernpécher de regretter le touir anathématique de Toriginsd et la rigoureuse exactitude de Corneille.

J'aurais bien voulu pouvoir comparer la traduction de Corneille avec une paraphrase de Claude de Malleville , mais je n'ai pu les trouver.sur le même terrain. II est surtout à regretter que Cor* neille n'ait pas traduit le psaume 1 43, dont Malleville a fait une si belle paraphrase*. Mais lespa-

rapbrases de Malleville existaient quand Corneille traduisit ses psaumes et peut-être eu&*il cette fois^ par modestie , peur de la comparaison.

Nous serons plus heureux vis-à-vis d'un autre poète, dont tout le monde connaît les traductions et les paraphrases, Jean-Baptiste Rousseau. Il n'est personne qui ne puisse éveiller dans ses souvenirs classiques la paraphrase du psaume 1 8 : Coeli enarrant gl&riéun Dei,

La fidélité dans les endroits traduits est égale de part et d'autre. Ainsi voici la traduction de Comeillei du verset a : Dies diei éructât verbum^etc.

Le jour prend soin d'apprendre au jour qui lui loccède

Ce que sa parole a produit , Et la nuit qui Ta su de la nuit qui iui cède,

L'enseigne è celle qui la suit.

La strophe de Corneille n'a-t-elle pas plus de grâce que le petit vers sautillant de Jean*Baptiste Rousseau , et ne rend-elle pas mieux l'en* chainement qui est dans la pensée du Psalmiste? ' Corneille a fait toutes ses traductions de psaumes avec la même conscience , la même fidélité, s'adonnant à son travail, comme un écolier à une version donnée, et travaillant pour la plus grande gloire de Dieu, différant en cette manière de traduire de tous ceux qui ont traduit ou imité les psaumes, Marot^ Malherhe, Malle* ville , Jean-Baptiste Rousseau et même Racine, qui, dans ses choeurs, a pris soin d'éplucher l'É^

criture, ne s'apercevantpas qu'à côté des pensées qu il prenait se trouraient d'aussi magnifiques images que celles qu'il se donnait tant de peine à trouver ailleurs.

Souvent en paraphrasant et en choisissant , on trouve , comme nous l'avons vu , de magnifiques strophes ; mais aussi le plus souvent il faut dire avec un auteur moderne, c que c'est profaner de pareilles créations que de les amplifier, et que les plus belles choses du monde , ajoutées par le talent , peuvent gâter une inspiration du génie (i). >

Admirons donc encore dans cette circonstance l'extrême bon sens de Pierre Corneille, qui, comme un autre et plus que tout autre , aurait pu trouver en lui-même des pensées et des inspirations , et qui s'est contenté de traduire servilement le texte.

(i) M. Tîssot. Leçons de Iktératore.

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