‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 31 sur 84 · S£CO^U ACTE · texte numérisé non relu

S£CO^U ACTE

Le duelto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion ; dès qu'il n’est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le eoôite répète trop souvent ;

Pace e gioj*.

Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux qui a le malheur d’être trop connu ;

La biondina in sondoletia.

Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne; ce serait un livre dans un livre. C’est comme, en peinture, le style du Parmigianino opposé au style sage et sévère du Dominiquin ou du Poussin ; cette musique est comme l’écho affaibli du bonheur voluptueux dont on jouissait à Venise vers l’an 1760. En suivant et vériGant, par des exemples, les conséquences de cet aperçu , je ferais uu traité de politique '. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde qui chante le mieux les airs vénitiens ; sa vocalisation était l’opposé du genre français. Si nous avions Aunaturel dans les arts, c'est cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame Brauchu.

1. Voir les Mémoires de Corlo Cozzi , et son éternelle querelle avec le sigDOr Gratarol; rien de si opposé à Giacopo Ortiz. Voir lesOËuvres du iDadame Albrizzi.

(fr:UVKi:S Dli STKNDHAI..

üaus uu tiléâtre bien réglé, Rosine changerait l’air de sa le^oii à toutes les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l’a jamais été, nous donnait toujours l’air de Tancréde:

Di iniili palpiti,

arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque ; on voyait à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s’agiter en cadence.

Kossini raconte lui-même qu’il a voulu donner un échantillon de la musique ancienne, dans l’air du tuteur :

Qoaudo mi sel viciiu.

Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, àjoute-t-il. Probablement il est de bonne foi. C’est en effet de la musique de Pergolèse ou de Logrosino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la gloire succombait alors sous les efforts des jésuites^

Le grand quintetto de l’arrivée et du renvoi de Basile est un morceau capital. Le quintetto dé Paisiello est un chef-d’œuvre de grâce et de simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par toute l’Italie? A la dernière reprise du Barbier de Paisiello, à la Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce fut le seul. J’engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la même soirée ; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, eu un quart d’heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau, l'unanimité du conseil que l’on donne à Basile , allez vous coucher, et c’est fce qui provoque un rire délicieux et inextinguible comme celui des dieux. 11 y a beaucoup de vérité dramatique dans :

EUi, (lollorc, imn parola, de Rossini ; dans

Slete giallu corne un mono ;

dans

Ouesia c fcbbre scarlaiiina.

VlK'Dt: RüSSlM.

lo3

Remarquez que ce a'est jamais ou presque jamais clans les moments de sentiment cjue l’on peut faire compliment à Rossiui sur la vérité dramatique; c’est peut-être une des causes de son grand succès. Il est piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l’unique base du succès de tous les romans.

Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur, qu’on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si trompé.

Il y a beaucoup d’esprit dans l’air de la vieille gouvernante Berta :

Il vecchio ccrca inoglie.

C’est un des airs que Rossiui cbaute avec le plus de grdec et de comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la fortune d’un opéra de Morlaclii*, ou de tel autre de ses rivaux.

Je trouve la tempête du second acte du Barbier, fort inférieure à celle de la Cenerentola. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre chez Bartholo; ou le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un scélérat et avec raison, puisqu’il a remis sa lettre à Bartholo. Almaviva la détrompe eu tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un tel moment. J’hésitais à dire que le chef-d’œuvre de la pièce est, à mes yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les scènes d’amour de Quentin Durward:

Zitti, zitti , piano, piano.

J’apprends qu’à Vienne, où l'on a eu le bonheur d’entendre à • la fois Davide, madame Fodor et Lablache (1823', ou fait toujours répéter ce petit morceau. J’ai le respect le plus senti pour le goilt musical des Viennois ; ils ont eu la gloire de former Haydn

4. Voir une brochure fort plaisante d’un M. Mayer, de Venise, qui nous apprend qne M. Morlachi di Penigia est le grand maître de l’époque. Un homme d’esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux depuis que Rossini a refusé son poème des Mhinienne», nons assure, de son côté; que le grand maître de l’ciioquc, c’est M. Spontini. Uue va dire M. Berton de l'Institut?

ΟVIUiS DE STENDHAL.

et Mozart. Métastase, qui habita quaruute ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la haute société; eiillu les grands seigneurs les plus riches de l’Europe, et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d’étre directeurs de TOpéra.

Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie, et défaut bien futile, c'est qu’il fait perdre un temps inflni dans un moment où l’action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur d’autres paroles et ailleurs , et il sera sublime de tous points. Il exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il conviendrait à un libretto extrait d’uné des jolies comédies de Lope de Vega.

J’espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, ou ne manquera pas de la Jeter au feu. Voyez le cas que l’on fait aujourd’hui des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de Mérilde, cette jolie petite lille de dix ans qui aime tant Rossini, mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique sera l’éclipse totale du bon vieux goût français : quel dommage! les progrès faits depuis quatre .ans par le public de Louvois, sont fort alarmants; j’en juge par des témoins irrécusables et mathématiques , les livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l’an 1833 . Le parti des vieilleries n’a qu’une ressource, c’est de chasser les Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique.

CIUPITRE XVll

ou rUBLlC, BELATIVEMEM AUX. BEAUX-AUTS.

11 y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste, c’est ce qui fait que jamais la faculté du mépris n’y a été en plus grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent Cicéron, qui sont abonnés à lu Quotidienne, etc., etc., auront beau dire, ils ne me persuaderont Jamais qu’ils aiment d'autre musique que les refrains vulgaires et sautillants d’un pont-neuf. Ces gens, qui me sont précieux comme les restes vénérables et curieux d’une génération qui disparait et de mœurs qui s’éteignent, sont à jamais perdus pour la musique italienne. Paris, c’est-à-dir^ le public qui juge souverainement eu France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution, une vaste réunion d’oisifs Je supplie qu’on arrête sa pensée pour un seul instant sur cette considération unique, mais d’une immense conséquence : le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.

Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l’état militaire, et trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l’on était classé pour la vie. Après les premiers pas d’un jeune homme entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place que sou père lui avait achetée, tout était terminé pour hii, il n’avait plus qu’à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable, immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour lui. Si quelque chose pouvait , par impossible , altérer cet arrangement , c’était la considération personnelle que ce jeune homme parvenait quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d’un horloger, devint le fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de France.

UiUVHiiS UE STENDHAL.

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Toute la vie se passait en public; ou vivait, ou mourait en public. Le F'rançais de 1780 ne savait exister qu’au milieu d’un salon * ; celui d’aujourd’hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un peuple qui passait sa jouniée à parler ou à écouter, l’esprit devint naturellement le premier des avantages ; un jeune homme en entrant dans le monde, ne désirait pas d’être maréchal de France, mais d’être d’Alembert®.

Le gouvernement , fort doux , se fût bien gardé d’enchaîner M. Magallon au bras d’un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires , il s’établit dans les arts un goût factice et faux *. Comme la passion ou l’intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un , devenait tous les jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et clairement quelque chose , mais bien d’être agréable par ellemême et d’offrir Un tour piquant. Dès qu’il ne se rencontra plus dans la nation de goût vif pour rien , on put s’apercevoir que Yattention avait perdu de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une égale légèreté*. Aussitôt qu’il y avait à faire la moindre combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière. Bappelez-vous la bagarre des Champs-Elysées le jour du feu d’artiGce à l’occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain , le prévôt des marchands, directeur de la fête, n’en alla pas moins étaler son cordon bleu à l’Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu, qui , la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui périssaient , s’écriait d’un ton piteux : « Messieurs , « Messieurs, sauvez un maréchal de France*. »

4. Un homme, s’il n'est pas marié, diiie trois cenis rois par au chez le raslaDratenr; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se passait à souper, et l'on ne sonpe plus.

3. Mémoires de Marmontel , de Morellet. Lettres de madame Du OeO'ant cl de luadenioiselle de Lespinasse.

3. Nous l'apiielons factice et faux en 48^3, mais il était fort naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la quantité ÿémolion possible dans chaque liomme ( ce qui fait le domaine des arts) était fort restreinte.

4. Voir les Mémoires tie Bezeiival , hataillc de Fillingliausen. Ratailles des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzon, détails de son expédition en Amérique.

5. Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la [lartie supprimée par des éditeurs prudents.

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