‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 49 sur 84 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

DK I- ADMUIATION EN EHANCE, OU OU GUANO OPEUA.

Je suis allé ce soir au Devin du f-'Utage (5 mars <823); c’est une imitation assez gauche de la musique qu’on avait en Italie vers l’an 1730. Cette musique fit place, Jadis, aux chefs-d’œuvre de Pergolèse et de Logrosino, qui furent remplacés par ceux des Sacchini et des Piccini, qui ont été effacés par ceux des Guglieimi et des Paisiello, qui à leur tour pâlissent devant Rossini et Mozart.

En France, nous n’allons pas si vite; rien de ce qui est généralement reçu ne peut passer peu à peu. Il faut bataille. Je veux admirer aujourd’hui ce que J'ai admiré hier ; autrement, de • quoi parlerai-je demain.^' Un chef-d’œuvre reconqu tel a beau m’ennuyer, il n’en est pas moins délicieux ; c’est moi qui suis dans mon tort d'être ennuyé. Le valet de chambre de la maison paternelle nous dit dès l’âge de dix ans, eu nous mettant des papillotes ; « Monsieur, il faut souffrir pour être beau. «

Tout change en Europe, tout a été bouleversé ; le public de l’Opéra seul a la gloire d’être resté immobile. Il Ut, dans le temps une fort belle résistance à Rousseau. Les violons voulurent bravement le tuer comme ennemi de l'honneur national'. Paris tout entier prit parti; ou parla de lettre de cachet. C’est comme il y a un an à la Porte Saint-Martin; les Journaux libéraux persuadèrent auîf calicots qu’il fallait siffler Shakspeare, parce que c’est un aide de camp du duc de Wellington.

Notre bon sens littéraire n'a pas fait un pas depuis 17G5; c'est toujours sur l’honneur national que notre vanité s’appuie. Nous sommes si vains, que nous prétendons à l'orgueil.

t. Vhouneuruatioual! graml arguiiiciil musical du JUimrd'aujaurd'Imi, cdmiuC des eimcmis de Rousseau eu 1765 ; c'est tout iMinneraent l’art d’eu appeler aux jiassiotti des geus trop ocatpis pour avoir une opinion.

Dioiîi.'ed by Googio

228 (tUVlUiS DE STENDHAL.

Voyez les chaugements qui ont eu lieu dans l’État depuis 1765; Louis XVI appelle la philosophie au conseil, elle y entre sous les traits de l’immortel Turgot; la légèreté puérile du vieux Maurepas succède: vient ensuite l’importance linancière et la suffisance bourgeoise de rhonnête Necker; sous Mirabeau, la France veut la monarchie constitutionnelle; sous Danton elle passe à la terreur , et l’étranger n’entre pas. Une cinquantaine de voleurs s’emparent du timon de l’État. Les beaux jours de Frascati paraissent. l’endant ce temps, nos années se donnaient le plaisir nerveux de gagner des batailles et de faire fuir des Autrichiens.

Nous étions aux concerts de la rue de Cléry, lorsqu’un jeune héros s’empare de la France et fait son Ironheur pendant trois ans. Un homme aimable lui présente une lettre sur le revers de son cltapeau à plumes; le grand homme perd la tête et s’écrie : I! n'y a que ces gens-là qui sachent servir'! Cette lettre lui fait plus de plaisir que dix victoires. Il part de là pour ressusciter les oripeaux monarchiques à la Louis XIV. Toute la France court après les baronnies et les cordons. Lassée de l’insolence des

comtes de l’Empire, elle reçoit Louis avec transports

Que de changements ! L’opinion publique a varié au moins vingt fois depuis 1765. Une seule classe est restée immobile comme pour consoler V orgueil national; c’est le public de l’Opéra. Lui seul peut décliner avec dignité la girouette fatale que nous voyons voltiger sur tant de têtes. On y diantait faux ce soir comme il y a soixante ans.

Ce soir, en revenant du Devin du Village, j’ai ouvert machinalement un volume de l’emphatique Rousseau. C’étaient ses écrits sur la musique. J’ai été frappé; tout ce qu’il dit en 1765 est encore brillant de jeunesse et de vérité en 1823. L’orchestre français, qui se croit toujours le premier orchestre du monde, ne peut pas plus exécuter un crescendo de Rossipi aujourd’hui qu’alors. Fidèle aux oreilles doublées de parchemin de nos braves aïeux, il meurt toujours de peur de commencer trop doucement, et méprise les nuances comme des preuves de manque de vigueur. Le physique du talent a changé : nul doute que nos violini.stes, nos violoncelles, nos contre-basses n’exécutent aujourd’hui'des choses impossibles en 1765; mais la por/ie morale du talent, si je puis m’exprimer ainsi , est toujours la même. (Test connue un homme sans fortune qui fait un héritage im-

mense d’un parent mort dans les Indes ; ses moyens d’action et d’influence ont changé , mais son caractère est resté le même ; bien plus, enhardi par son opulence nouvelle, ce caractère n’éclatera que d’une manière plus effrontée. Nos symphonistes ont hérité, eux, du talent delà main. Rossini va passera Paris pour aller à Londres; vous les verrez lui disputer le temps des morceaux qu’il a créés, et prétendre le savoir mieux que lui. Pris individuellement , ce sont des artistes , et peut-être les plus habiles de l’Europe; réunissez-les eu corps, c’est toujours l’orchestre de 1763. La science musicale nous inonde de toutes parts, et le sentiment est à sec. Je suis poursuivi par de jeunes prodiges de dix ans et demi qui exécutent des concertos, et les grands violinistes réunis en orchestre ne peuvent pas exécuter l’accompagnement du duetto à’Armide.

Le mécanisme se perfectiomie * et l’art tombe. On dirait que plus ces gens-ci deviennent savants, plus leurs cœurs se racornissent. Ce que Rousseau a écrit sur la , politique et sur l’organisation des sociétés a vieilli d’un siècle ; mais ce qu’il a écrit sur la musique, art plus difflcile pour des Français, est encore brillant de fraîcheur et de vérité. Un vieux métromane déclare que Spontini et Nicolo sont les musiciens français par excellence, et il ne voit pas dans la forme même de leurs noms que Spontini est de Jesi, Nicolo de Malte, et qu’ils ne sont venus eu France qu’après s’être essayés vingt fois en Italie. L’absurdité lutte de toutes parts avec la prétention ; mais la prétention l’emporte.

Serait-ce que le peuple français est, dans le fait, l’un des moins légers de l’univers ? Les philosophes qui lui ont décerné si souvent ce titre de léger, ont-ils pénétré plus avant que la forme de son habit ou la coupe de ses cheveux ?

Les Allemands , que nous appelons graves pour nous moquer, ont changé trois fois au moins de philosophie et de système dramatique depuis trente ans. Nous, nous sommes toujours pour la musique française de Spontini et pour V honneur national; et nous le ipettons bravement à défendre le Liégeois Grétry contre le Pesarese Rossini.

En 1765, liOuis XV, tout homme d’esprit qu’il était, dit au

Il y a (inclnuc icnips que, dans Tancréde, l’orchestre de Louvois exécuta sans difliculté, et sur le simple avertissement de son chef , le duetto Ah ! se de’ mali mki, un demi-loii plus haut que la noie écrite ; il est en uf , on le chante eu rc. En 1765, le biilonuier de l'Opéra criait ; Messieurs, aUeiUim au démanché!

OtUVRES UE STENDHAL.

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duc d'Ayei), qui se moquait du Siège de Calait, tragédie de Du Belloy : Je vous crogais meilleur Français. Ou sait la réponse du duc. Napoléon lui-inéine, dans ses Mémoires, eiu|)orté pr la bonne habitude de mentir, trouve digne de blâme le Français qui, en écrivant l'histoire, avoue des choses peu favorables à la France. (Notes sur l'ouvrage du général Rogniat.) Si son règne eût duré, il eût ilètruU tous les monuments de l'histoire militaire de son temps, de manière à être maître absolu de la vérité. Anecdote curieuse de la bataille de Marengo, du général Faltongue ; le brave militaire qui me l'a contée ne parle pas, par délicatesse. Quant à moi, j’aime tendrement le. héros; je méprise le despote donnant audience à son chef de police.

Dans les révolutions de l’État, il n’y a ps eu légèreté Chez les Français; il y a eu constance à l’intérêt d’argent eu littérature. il y a constauce à l'intérêt de vanité. On est sûr de n’étre pis sifllé en répétant une phrase de La Harpe ; et l’on passe, même au Marais, pour up homme d'iuünimeut d’esprit si on put la répéter avec une légère variante. Ce que j’ai admiré hier, je veux l'admirer aujourd'hui, mon admiration est mon bien; autrement il faudrait changer tous les jours le foud de ma conversation , et Je m’exposerais à des objections non prévues , devant lesquelles je purrais rester court ; quel horrible danger!

En France, les classes inférieures admirent bonnement tout ce qu’admire Paris, et jadis tout ce qu’admirait la cour. Les sociétés particulières, qui sentent qu’elles ne sont ps à la tête de la mode, se gardent bien d'admettre aucune véritable diseussion sur ce qu’elles ont accepté comme étant de bon ton. Elles reçoivent leurs opinions de Paris, de ce Paris que la pix)vince abhorre en silence et avec respect. Remarquez que tout ce qui a un pu d’énergie à Paris, est né eu province, et en débarque à dix-sept ans, avec le fanatisme des opinions littéraires à la mode eu 1760.

On voit que dans les Arts, l’extrême vanité exclut la légèreté ; U faut sou//rir pour être beau. Personne n’ose en appeler à sa propre sensation ; en province surtout , où ce crime est irrémissible.

Ces pensées malsonnantes et téméraires m'assiégeaient ce soir à l’Opéra, en voyant quelques spectateurs gens de goût,

t. Le lendemain da 18 kramaire, deux mille gens riches avaient intérêt à le louer.

VIE UE UOSSIM.

euDuyes morlelleiiieut par le Deoin^ u avoir pas assez de courage moral pour être siucères avec eux-mêmes ' : tant c’est une terrible cliose en France que d’être seul de son opinion.

J’entrai un soir de l’été dernier chez Tortoni. Je trouvai les amateurs de glaces les uns sur les autres. Contrarié de me voir sans petite table, je dis à Tortoni, avec qui J’étais en liaison d’italien • « Vous êtes bien singulier de ne pas louer les maisons « voisines de la votre ; au moins l’on pourrait s’asseoir chez « vous. — Non son cosi niaffo! Ho! Je connais les Frain^ais, « ils n’aiment à se trouver que là où l’on s’étouffe ; voyez à ma O porte la promenade du boulevard de Gand. »

Non corrigé par cette réponse Judicieuse de l'italien, je dis;iis dernièrement à l’un des directeurs de YOpéru-lluffa : « Votre « théâtre se meurt de monotonie ; engagez trois chanteurs de n plus à trente mille francs, et Jouez une fois par semaine au « grand Opéra. — Nous n’aurions pas un chat; nos banquettes « resteraient désertes , personne ne vopdrait de udj, loges , ce « serait étouffer de nos propres mains la mode qui nous permet « de dépenser, pour notre cher Opéra français , tout fc que «notre pauvre budget de la maison accorde pouf l’Opéran Euffa. * »

Je pense qu’il est difficile de trouver deux observations de mreurs plus futiles que les précédentes. On court chez Tortoni, où l’on étouffe, comme l’on va aux Français, où l’on bâille; c’est le même principe. Le meme homme est mû par le même penchant, à deux heures ditïérentes de la Journée; quand à sept heures il psse près des Français, il se dit : Allons revoir cette admirable Iphigénie. Il prend son billet eu répétant à mi-voix ;

Jamais tphigéoie, en Aniide immolée,

iN’a coûlé tant de pleurs à la Grèce assemblée,

1. Ce sont les classes inferieures de la société et les provinciaux nuuvellemeiil débarques, admirateurs nés du tout ce qui cotte éicn cher, qui garnisseut les bauqueites <lu grand Opéra. Ajouicz-y dans les loges quelques Anglais arriraiit de leurs terres, et au balcon quelques gens de plaisir qui viennent admirer les danseuses; voilà, avec les six cent mille francs du gouvernement, ce qui sontiont l'Opera. Le premier ministère de bon sens mettra les Italiens rue Lepelletier, vers l'an iS30.

2. Nous n’aurions personne si nous agrandissions notre théâtre; voilà ce que tout le monde répète qnaïul on représente qu’on est au supplice dans les loges, et que les deux maisons voisines appartenant à l’administration , l’on pourrait changer les corridors en loges à l'italienne, et faire d’antres corridors latéraux.

ÜEUVHES DE STENDHAL.

Uue (lüns riieureox specUirle !i nos yeux élaté,

Lu a fait, sous son nom, verser la Cliampniêlé.

SoiLKKV , ÉpUre il Bacine.

Comment, après ua suffrage aussi illustre, oser trouver ridicule ime rame inutile qui fatigue vaiuemeut une mer immobile ? Notre liomme n’est jamais allé eu bateau à vapeur.

Un Parisien de la vieille roche ne va pas prendre une glace chez Tortoui parce qu’il fait chaud, quel motif vulgaire ! mais pour faire uue action qui est de bon tou , pour être vu dans un lieu fréquenté par la haute société, pour voir aussi un peu cette haute société, et enfin, mais bien ennn, parce qu'il y a un petit plaisir à prendre une glace quand le thermomètre est à 2.5 degrés.

Supposez que l’on trouve encore quelques places à huit heures à la salle Louvois; ce n’est donc plus un lieu où la bonne compagnie s’étouffe, ce n’est plus qu’un théâtre commode ; je n'y vais pas. , '

Espagne et en Italie, chacun méprise le voisin, et a l’orgueil sauvage d’être de sa propre opinion. C’est ce qui fait qu’on n’y sait pas yivre.

' Tout ce'qui précède donne l’histoire de la réception qu’on a faite en France à Rossini ; depuis le jour où un directeur adroit défigura Yltaliana in Algérie jusqu’au jour où, pour le Barbier de Séville , on l’opposa habilement à Paisiello, on espérait dégoûter de Rossini. Le coup était habile et bien calculé d’après les habitudes littéraires de la nation. Les gens de lettres, qui regardent comme une annexe de leur titre le privilège de juger des tableaux et de la musique, ne manquèrent pas, fidèles au métier, de faire des articles furibonds en faveur du compositeur d’il y a trente ans, contre le compositeur d’aujourd'hui. 11 leur semblait encore parler de Racine et de Boileau, opposés à Schiller et à Byron. Ils ne tarirent pas sur l’audacieuse témérité d’un jeune homme qui osait remettre en question la gloire d’un ancien'. Heureusement pour Rossini les temps de Geoffroy étaient passés ; aucun journal n’avait la vogue, et les pauvres littérateurs estimables , privés de l’avantage de parler tout seuls, furent tout étonnés de voir que le public se moquait d’eux.

I. Voir la Remmnée des prciiiiors jours Uc sriiiembrc t819, uùUiul i|uc Je puis m'en souvenir, cl les autres journaux.

VIE DE ROSSIM.

Le Barbier de Séville a fait connaître Rossini à Paris, neuf petites années après que ce compositeur faisait les délices de l’Italie et d’une grande partie de l’Allemagne. Le Tancréde avait paru à Vienne immédiatement après le congrès. Trois ans plus tard, la Gazza ladra avait un succès fou à Berlin, et l’on y imprimait des volumes pour ou contre l’ouverture de cet opéra.

La moitié du mérite de Rossini apparut aux Parisiens, au grand désespoir de certaines personnes, à l'époque où madame Fodor prit le rôle de madame de Regnis dans le Barbier; la seconde moitié, quand madame Pasta a chanté dans Otello et Tancréde. '' .. . ■

CIIUMTRE \\V

M-;s i)Ki;x amMeuks.

On m’a présenté, il y a quelque temps, à un vieux commis expéditionnaire du bureau de la guerre, doué d’une justesse d’oreille tellement parfaite, que si, passant devant un atelier de tailleurs de pierre, établi dans le voisinage de quelque bâtisse considérable, on lui demande l’indication exacte des sons rendus par deux pierres frappées par le marteau de deux ouvriers voisins, il indique cà l’instant ces sons avec une justesse qui n’est jamais en défaut, et leur assigne, sans la moindre hésitation, le nom musical qu’ils doivent porter. Si cet homme vient à entendre un orgue de Barbarie qui joue faux, selon la coutume, il énonce à mesure les notes que fait entendre l’instrument fatal. Il apprécie avec le même bonheur les cris d’une poulie mal arrangée au haut d'une grue qui élève péniblement un poids considérable, ou les gémissements de la roue mal graissée d’un tombereau de campagne. 11 est inutile d’ajouter que mon nouvel ami indiqueà l’instant la plus petite faute commise dans un orchestre considérable; il nomme la fausse note exécutée et l’instrument coupable. La personne qui me présentait m’engagea à chanter un air; soit effet du hasard, soit fait exprès , cet air présenta plusieurs sons douteux, qu’un musicien qui se trouvait présent reconnut , avec étonnement dans l’air noté que le vieil expéditionnaire présenta deux minutes après au chanteur malheureux. Cet homme singulier écrit un air qu’on vient de chanter, comme un enfant écrit une fable de La Fontaine, si quelque ami de la famille vient à la lui demander pour éprouver son savoir. Si l’air que vous chantez est long, l’expéditionnaire, qui craint d’oublier, prie que l’on s’arrête jusqu’à ce qu’il ait eu le temps d’écrire ce qa’il a déjà entendu. Je supprime d’autres épreuves , desquelles mou ami sort également à sou avantage. Tous les sons de la na-

ture ne sont pour lui qu’un langage fort clair (quant au son), qu'il écrit sans difliculté, mais aussi sans y rien comprendre. Il est, je crois, difflcile de rencontrer une oreille meilleure appréciatrice des sons, et en même temps plus insensible au charme qu’ils peuvent avoir.

Ce pauvre expéditionnaire, qui, comme le M. Bellemain de F Intérieur d'vn Bureau , a une bonne physionomie tranquille et heureuse, et compte trente ou quarante ans d’assiduité, est le plus sec et le moins sensible des hommes. Les sons ne sont pour lui que du bruit; la musique est un langage qu’il entend tort bien, mais qui n’a aucun sens. Il préfère, je crois, à toutes les symphonies, le bruit des pierres de taille frappées par le marteau des maçons. On a fait l’expérienee de lui envoyer, le même jour, des billets pour Louvois et pour l'Odéon, pour le grand Opéra et pour la Porte Saint-Martin t toujours il a préféré le théâtre où l’on ne chantait pas. Il me semble que la musique ne lui fait aucun plaisir , autre que celui de donner exercice à son talent pour l'appréciation des sons; cet art ne dit absolument " rien à son âme ; et d'ailleurs il n’a point d’âme. Dès qu’on entreprend une conversation un peu élevée avec lui, et que l’on cite quelque trait un peu au-dessus du niveau le plus ordinaire, il * répète avec simplicité et plusieurs fois de suite : romanesque! romanesque ! C’est l’homme prosaïque par excellence.

Par opposition, tout le monde a connu à la cour du prinCe Eugène, vice-roi d’Italie, M. le comte C****, jeune Vénitien de la plus héroïque bravoure, et qui, à force de belles actions, était devenu officier d’ordonnance du prince. Non - seulement cet aimable jeune homme était hors d’état d’apprécier les sons, mais il ne pouvait dire quatre notes de suite sans chanter faux d’une manière épouvantable. Ce qui frappait d’étonnement, c'est que, chantant aussi faux, il aimait la musique avec une passion remarquable même en Italie. Au milieu de tous les genres de succès , on voyait que la musique faisait une partie nécessaire et considérable de son bonheur. On m’assure que M. le comte de Galleuberg, qui, pendant que Rossini triomphait à San-Carlo par la musique de ses opéras , y composait la musique des ballets joués entre tes deux actes des opéras de Rossini, et avait des succès presque comparables à ceux du jeune maestro, a la plus grande peine du monde à distinguer un son faux d’un sou juste.

Ces cas extrêmes sont rares , mais iis forment avec les nuabces

ŒUVRES DE STENDHAL

intermédiaires toutes les classes d'amateurs. T.,es uns, et ce sont les pédants de la musique, pédants aussi furieux qu’un savant en us avec sou âme dévouée à la vanité , à l’argent et au travail , les uns ont une aptitude étonnante pour percevoir les sons et leurs modes différents ; mais ces sons ne représentent pour eux aucun mouvement de l’âme, ne leur rappellent aucune passion ou nuance de passion. Ces gens sont , en musique, les connaisseurs les plus savants et les plus imperturbables ; n’étant jamais trahis par aucun moment d’entraînement , ce qu’ils ont une fois appris, ils n’en sont jamais distraits, et surtout ils n’ont jamais à rougir de certaines exagérations qui , hasardées devant des gens qui ne sont pas faits pour les entendre, font ensuite tant de honte aux amateurs véritables.

Ceux-ci , auprès des autres , ont l’air d’ignorants , et ils ont parfois des moments bien ridicules-, c’est lorsqu'ils font des efforts étonnants de pédantisme et de mensonge pour avoir l’air de se connaître un peu en notes et en classiflcation des sons. En France, ils n’ouvrent guère la bouche pour parler de l’art divin auquel ils doivent les plaisirs les plus vif^, sans prêter le flanc à '' la plaisanterie par quelque balourdise savante; c’est d’ordinaire quelque idée qu’ils ont prise dans Reicha , et qu’ils n’ont retenue qu’à moitié. A Louvois , je reconnais ces deux classes d’amateurs d’un côté do la salle à l’autre; il y a toujours, par exemple, quelque désordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis que celle de l’amateur pédant est un chef-d’œuvre d’esprit d’ordre et de soins, même un jour de première représentation , où c’est une affaire que d’avoir une place passable. Le pauvTe amateur sensible a ordinairement l’imprudence d’entreprendre de parler dans ses moments d’émotion , et c’est alors qu’il s’expose aux plaisanteries triomphantes des gens froids; sa colère redouble leur bonheur ; les noms , les dates , tout lui manque, tandis que le pédant sec brille à ses côtés et à ses dépens , en récitant , avec moins de disgrâce que de coutume, l’historique de la science, tous les détails du chant des actrices qui ont paru depuis vingt ans au théâtre italien , toutes les dates des débuts ou des mises en scène, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s’expose au ridicule, parce qu’il y a encore en lui un peu du caractère français. Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet éteignoir de tout enthousiasme et de toute sensibilité ? Les autres. Voyez l’amateur de San-Carlo et de la Scala ; tout entier à l’émo-

■ il-i Oï r;;ogle

lion qu’il éprouve, ne songeant pas à juger et encore moins à faire une jolie phrase sur ce qu’il entend, il ne s’inquiète nullement de son voisin , et ne songe guère à faire effet sur lui ; il ne sait pas même s’il a un voisin. Plongé dans une extase contemplative, il n’a que de la 'colère et de l’impatience à donner aux autres qui viendraient l’empêcher de jouir de son âme. Parfois il laisse échapper une exclanàation , et puis retombe dans son morne et profond silence. S’il marque la mesure, s’il fait un mouvement , c’est que dans de certains passages le mouvement augmente le plaisir. Sa bouche est à demi ouverte, tous les traits de sa Ggure portent l’empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de l’absence d’animation ; il n’y a d’âme que dans ses yeux, et encore si on l’a averti de cette vérité, dans sa haine pour les autres, il se cache les yeux , de la main.

Beaucoup de chanteurs célèbres appartiennent à la classe d’amateurs dont j’ai présenté le prototype dans le commis appréciateur juré des sons rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le hasard a mis l’oreille, une voix superbe et une forte poitrine.

Si, avec le temps, ils acquièrent quelque esprit, ils jouent le sentiment, l’enthousiasme; ils parlent souvent de génie, et placent sur leur bureau d’acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n’ont pas même besoin d’esprit pour arriver à cet extérieur; leurs phrases leur sont données par le journal , et le buste est l’affaire du marchand de meubles.

Tel amateür, au contraire, ne connaît rien aux notes : et cependant la plupart de leurs combinaisons , même les plus simples , représentent à ses yeux , avec Jorcé et clarté, une nuance de sentiment. Rien n’égale, pour lui, l’évidence de ce langage; et comme il n’est pas gâté par le rappel à volonté, ce pauvre dilettante est hors d’état de résister à sa force entraînante. Mozart est le maître souverain de son âme; avec vingt mesures, il va le plonger dans la rêverie, et lui faire prendre du côté tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien écrasé par un fiacre dans la rue de Richelieu.

A ^a|)les, j'allais quelquefois après l’opéra, vei*s minuit ou nue heure, dans une soeiété de vieux amateurs qui se réunissait sur une terrasse du quai de Chiaja, au liant d'un palais. On avait hissé d’asser. grands orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vésuve, qui, chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placés sur cette terrasse extrêmement élevée, nous attendions la brise délicieuse qui ne manque guère de s’élever aussitôt après minuit. Le bruit des tiiules de la mer qui venaient se briser a vingt pas de la porte du palais, ajoutait encore, sous ce climat brillant, au sentiment de bieu-clrc. Notre Ûme était admirablement disposée à parler musique et à reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du cœur, qui fait renaître pour ainsi dire les sensations , soit par le moyen plus direct d’un piano qui était caché dans un des coins de la terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimai-Qsa avait été l’ami de la plupart de mes vieux amateurs; iis parlaient souvent des méchancetés que Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient l’admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello^ ce génie si gracieux, a été un vilain homme, et Cimarosa n’a jamais connu le bonheur de Rossiui qui règne comme un dieu sur l’Italie et sur le mondé musical. Mes amis admiraient cette vogue étonnante; ils cherchaient à l’expliquer. J’entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands maîtres de la fin du dernier siècle ; Anfossi , Piccini , Galuppi , Guglielmi , Portogallo, Zingarelli , Sacchini , etc., etc. On n’accordait presque à Rossini que du style, l’art d’écrire d’une manière actuellement amusante; mais pour les idées, pour le fond des choses , ou mettait l’infini entre lui et la plupart

de ces grands maîtres. Je ne connais point leurs opéras ; où trouver aujourd’hui des voix qui pussent les chanter' ? Je n’ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus célèbres. .l'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j’entends porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumières et l'esprit desquels j’ai uu respect luHni ; mais je suis entraîné malgré moi, dans les arts, par une mauvaise habitude que j’ai rapportée de la politique : c’eSt de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire que ce que j’ai vu. Par exemple, avant de passer eu Angleterre, je croyais Taltna le premier acteur tragiqiie de notre temps; mais j’ai vu A'eqn.

Nous étions, à Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le mérite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui , eurent plus de mérite et moins de bonheur, lorsqu’on nous aur . nonça à San-Carlo, Mosè, sujet sacré (1818). J’avoue que je m’acheminai vers Sau-Carlo avec de grands préjugés contre les plaies d'Egypte. Les sujets pris des Écritures saintes peuvent être agréables dans un pays biblique tel que l’Angleterre *, ou bien en Italie, où ils sont sanctifiés par tout ce qu’il y a de plus ravissant dans les beaux-arts , par le souvenir des chefs-d’œuvre de Raphaël , de Miehel-Auge et du Corrége. Pour moi , littérairement et humainement parlant, j’estime les livres saiirts comme une espèce de c*** d* Al***, très-curieux à cause de leur assez grande antiquité, à cause de la naïveté des mœurs , et surtout à cause du yraiidiose du style. Politiquement, je les considère beaucoup comme les soutiens de l’aristocratie et des belles livrées de tant de pairs d’Angleterre ; mais c’est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des plaies d’Égypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-nés des Égyptiens, opéré pendant la nuit par l’ange du Seigneur, mon âme lie inévitablement le sou- ■

1. Voir ci-après les chapitres reiatifs aa chant tei qu’il était en 1770 et tel qu’il est aiijourd’lmi , chapitres dont ]’ai recueilli les idées dans les conversations dont je viens de parler. •

3. Par respect pour la Bible, l’on n’a |>as osé donner tloise i Londres, au théâtre dit Roi ( l’Opéra-ltalien ). On a fait de la niusii|ue de MoUe un Pierre l'Ermile, ls-23. Cet essai me pl»tt; j’espère qu’on fera des /i'/re//f passables pour quatre ou cinq opéras de Rossini dont les situations ar.ineiles sont lelleinent absuriles qu’elles rebntent l'imaginaiion. On trouverait liitilcileineni une page dans les trente journaux littéraires d’Angleterre qui ne suit saoctitiee par quelque allusion h la Bible. Que dirai- je de M. Irving? un tel être est impossible en France, même b Toulouse.

ŒUVRES DE STENDHAL

venir des douze ou quinze p*** au milieu desquels j’ai passé ma jeunesse dans le temps de la terreur.

J’arrivai donc à San-Carlo, on ne peut pas plus mal disposé, et comme un homme que l’on prétendrait égayer par le spectacle ' des bdclters de l’inquisition , pourvus de victimes par les tours d’adresse de M. Comte.

La pièce commence par ce qu’on appelle Iz plaie des ténèbres, plaie un peu trop facile à exécuter à la scène, et par là assez ridicule; il suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de la toile ; les pauvres Égyptiens formés en groupes sur un théâtre immense, et affligés de la plaie de l’éteignoir, sont en prière. Je n’eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction , que je ne vis plus qu’un grand peuple plongé dans la douleur; par exemple, âlarseille en prière à l'annonce de la peste de 1720, Le roi Pharaon, vaincu par les gémissements de ses peuples , s’écrie :

Ycnga Mosè ! '

Benedetti , chargé du rôle de Moïse, parut avec un costume simple et sublime, qu’il avait imité de la statue de MicheL-Ange à San Pktro in Fincoli, à Rome; il n’eut pas adressé vingt paroles à l’Éternel, que les lumières de mon esprit s’éclipsèrent; je ne vis plus un charlatan changeant sa canne en serpent, et se jouant d’une dupe, mais un grand homme ministre du Tout- Puissant , et faisant trembler un vil tyran sur son trône. Je me souviens encore de l’effet de ces paroles :

Eterno , immenso , incomprensibil Dio !

Cette entrée de Moïse rappelle tout ce qu’il y a de plus sublime dans Haydn , ©t'peut-être le rappelle trop. A cette époque, Rossiiù n’avait rien fait d’aussi savant que cette introduction , qui s’étend jusqu’à la moitié du premier acte, et dans laquelle il ose répéter vingt-six fois de suite la même forme de chaut. Ce trait de hardiesse et de patience dut coûter infiniment à un génie aussi vif. Dans ce morceau, Rossiui.déploie toute la science de Winter ou de Weigl réunie à une abondance d’idées ' qui çffraierait ces Bons Allemands; ils se croiraient devenus fous. Le génie de

i. Abondance d'idées en répétant vingt-six fois de suite le même chant l Excellente critique. . " * '

VIlî DE ROSSINF.

Rossiui semble plutôt avoir deviné la science que l’avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succès de cet opéra à Naples fut immense, et de plus éminemment français. Tout bon Parisien , en couvrant d’applaudissements une scène de Racine ou de Voltaire, jouit intérieurement, et s’applaudit encore plus luiméme de ses connaissances en littérature et de la sûreté de sou goût. A chaque vers de Racine, il passe en revue toutes lés bonnes raisons que lui ont données les rhéteurs français , MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault, etc., etc., pour le trouver admirable. On n’est guère savant à Naples qu’en musique ; c’est pourquoi , ce soir-là , sur l’annonce d’un opéra fort savant , l’amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance à applaudir de la science. Je voyais autour de moi , sous.vingt formes différentes, 1a vanité ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L’un se récriait sur un accord des violoncelles , un autre sur. une note de cor donnée à propos ; . quelques-uns , déjà envieux de Rossini , tout en élevant aux nues son introduction , applaudissaient d’un air malin , et comme pour donner à entendre qu’il pouvait bien l’avoir dérobée à quelque maître allemand. La fin du premier acte.se passa sans encombre; c’est la plaie de feu, représentée par un petit feu d’artifice. Le second acte, qui roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli ; on porta aux nues un duetto magnifique; les bravo maestro, evviva Rossini / partaient de tous les points de la salle. Le prince royal , fils du pharaon d’Égypte, aime en secret une jeune juive ; Moïse, faisant partir tout son peuple, la jeune juive vient dire à sou amant un éternel adieu. C’est un des grands sujets de duetto dont la nature ait doté la musique. Si Rossini ne s’est pas élevé à la hauteur de la situation dans

Principessa avvenluraia,

sou essai du moins la rappelle vivement à l’âme du 'spectateur. Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantèrent avec beaucoup de talent et d’adresse ; comme le maestro, ils manquèrent un peu d’entraînement et de pathétique.

Au troisième acte, je ne me rappelle plus comment le poète Totola avait amené le passage de la mer Rouge, sans réfléchir que ce passage n’était pas d’aussi facile exécution que la plaie des ténèbres. Par l’effet de la place qu’ocCupe le parterre, il ne peut, dans aucun théâtre, apercevoir la mer' que dans le loin-

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Uî ŒUVRES DE STENDHAL.

tain; ici il la fallait de toute nécessité sur le second plan, puisqu'il s’agit de la passer. Le machiniste de San-Carin, voulant résoudre un problème insoluble, avait fait des choses incroyables de ridicule. I.e parterre voyait la mer élevée de cinq a six pieds au-dessus de ses rivages ; les loges , plongeant sur les vagues , apercevaient à plein les petits lazzaroni qui les faisaient s’ouvrir à la voix de Moïse. A Paris, rien de plus simple ’ ; mais à Naples, comme les décorations sont souvent magnifiques, l’âme éveillée à ce genre de beauté, refuse de se soumettre aux absurdités trop grossières , et se trouve fort sensible au ridicule. On rit beaucoup ; la joie était si franche, qu'on ne put se fâcher et siffler. On n’entendit guère la fln de la pièce ; tout le monde revenait à parler de l'admirable introduction.

Le lendemain il fut avéré qu'elle était de Je ne sais plus quel maître allemand. Pour moi. Je me souviens fort bien que J’y trouvais trop d’esprit et des tours d’orchestre écrits trop à la sans-souci , si l’on veut me passer ce mot si bien à sa place en parlant de Rossini , pour la croire germanique. Cependant , comme en fait de plagiat l’on peut tout attendre de la paresse de Rossini la veille d’une première représentation , Je doutais comme les autres , lorsque six semaines après arriva la réponse du pauvre diable de compositeur allemand dont J’ai oublié le nom , lequel protestait 4 avec toute la bonne foi de son pays, que de sa vie ni de ses Jours il n’avait eu le bonheur de faire l'admirable introduction qu’on lui avait envoyée. Alors le succès de Moïse prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus charmés d’applaudir de la science et de l’harmonie.

La saison suivante on reprit Mosé, et, m’a-t-on dit, avec le même enthousiasme pour le premier acte, et les mêmes éclats de rire au passage de la mer Rouge. J’étais absent. Je me trouvai à Naples lorsqu'il fut question de la troisième reprise. La veille du jour où l’on devait donner Moïse, un de mes amis se rencontra , sur le midi, chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme à l’ordinaire, donnant audience à une vingtaine d’amis , lorsque, pour la plus grande Joie de la société , parut le poète Totola, lequel, sans saluer personne, s’écria : Maestro ! maestro ! ho salvato l’atto terzo. — E che hai Jattot etc. « Maître!

t. Nous sommes accoulûmés !i voir les moiiugaès foire ombre sur le ciel ; première scène de Doh Juan , à la reprise de scptemitre <833.

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ME DE KOSSINI.

« maitpe ! j’ai sauvé le troisième acte. — Eli ! que diable as-tu « pu faire, mon pauvre ami ? répondit Rossini en imitant la « manière moitié burlesque, moitié pédante de l'homme de let- « très ; on nous rira au nez comme à l’ordinaire. — Maestro, « J’ai fait une prière pour les Hébreu^ avant le passage de la « mer Rouge. » Là-dessus le pauvre poète crotté tire de sa poche un grand pli de papiers arrangés comme des papiers de procès; il les remet à Rossini qui se met à lire quelques griffonnages écrits à mi-marge sur le papier principal- Le pauvre poète ^luait eu souriant pendant cette lecture : maestro, è lamro d’un ora, répétait-il à voix basse à tous moments. Rossini le regarde : « È lavoro d’un ora, hel Le pauvre poète, tout tremblant et craignant plus que jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et le regardant avec un rire forcé ; Si signor, si signor maestro! « Hé bien, si tu as rais une heure pour écrire cette « prière, moi je vais en faire la musique en un quart d’heure. * A ces mots Rossini saute de son lit, s’assied à une table tout eu chemise, et compose la musique de la prière de Moïse en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation continuant entre les amis, et à très-haute voix, comme c’est l’usage du pays. << Tiens, voilà ta musique, » dit-il au poète, qui disparaît, et il saute dans sou lit eu riant avec nous de l’air effaré du Totola. Le lendemain, je ne manquai pas de me rendre à San-Carlo. Memes transports au premier acte; au troisième, quand arriva le fameux passage de la mer Rouge, mêmes plaisanteries et même envie de rire. Les rires commençaient déjà à s’établir au parterre, lorsque l’on vit Moïse commencer un air nouveau :

, Dal tDO stellalo soglio.

C’était une prière que tout le peuple répète en chœur après Moïse. Surpris de cette nouveauté, le parterre écouta et les rires cessèrent tout à fait. Ce chœur, fort beau, était en mineur; Aaron continue, le peuple chanté après lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mêmes vœux, le peuple répond ; à cet instant tous se Jettent à genoux et répètent la même prière avec enthousiasme : le prodige est opéré, la mer s’ouvre pour laisser un chemin au peuple protégé du Seigneur. Cette dernière partie est en majeur

i. C'esi ainsi qu'il faut exécuter cet upera'; le miracle doit s’opérer dorant la prière, a un signe de Moïse qui se tourne vers la mer. '

OKUVRES DE STENDHAL,

On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui retentit dans toute la salle; on eût dit qu’elle croulait. Les spectateurs des loges, debout et le corps penché en dehors pour applaudir, criaient à tue-téte : bello ! bellq! o che bello ! Jamais je n’ai vu une telle fureur, ni un tel succès , d’autant plus grand qu’on s’apprêtait à rire et à se moquer. Le succès de la Gazza ladra à Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille à cause du climat. Heureux peuple ! ce n’était plus un applaudissement à la française et de vanité satisfaite^ comme au premier acte : c’étaient des cœurs inondés de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le bonheur à pleines mains. Qu’on nie, après une telle soirée, que la musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J’ai presque les larmes aux yeux en pensant à cetfe prière.

Les Allemands trouvent que Moïse est le chef-d’œuvre de Rossini ; rien de plus sincère que cette louange ; le maître italien a daigné parler leur langue ; il a été savant, il a sacrifié à l’harmonie.

Quant à moi. Moïse me paraît souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je n’aie eu beaucoup de plaisir aux dix premières représentations , et qu’une fois par mois, étant bien disposé, cet opéra chanté supérieurement ne me fit passer une agréable soirée ; mais il me semble peu dramatique. Les passions n’y sont pas représentées avec une certaine suite, et je ne sais à qui m’intéresser’. Les bons ouvrages de Rossini, même médiocrement chantés, me font un plaisir vif trente fois de suite.

Il me semble que , malgré l’école allemande, qui a une succursale au Conservatoire de Paris, et malgré les noms tudesques qui remplissent les orchestres et les salons , cet opéra n’a dû son demi-succès qu’à madame Pasta, qui a un peu relevé le rôle de la jeune Juive Elcia. Son turban y a eu un grand succès ; elle a chanté supérieurement le duetto

Ah ! se puni cosi lasciarmi ^ !

t. Les passions et les amours vulgaires qui remplissent chaque année des centaines de romans nouveaux, sont ce qu’il faut h la musique; clic se charge, h proportion du génie du maestro, de leur Oter l’air vulgaire et de les élever au sublime. Le superbe poème de Job, le Lévite i’Éphratm, l’épisode de Rulh, .sont faciles h arranger en operu stria. Je ne parle pas, par respect, de 1a mort de Jésus, l’un des plus beaux .'ujets que l’on puisse présenter aux pcnples modernes. L’auteur a essayé une tragédie iulitulne /« Passion de Jésus.

2. Du solo de clarinette si touchant cl si noble dans l’ouverture A'Otelio , Uossini a lait un air pour Oiiride. . ■ , . .

VIE DE UOSSINI.

24îi

L’introduction a réussi, grûce au chant délicieux de Zuchelli et à la belle voix de Levasseur, chargé du rôle de Moïse. La prière a enlevé tous les cœurs : les jours où l’on est bien disposé, l’on ne peut s’empêcher de chanter cette prière à mi-voix toute la soirée.

Moïse fut le premier opéra de Rossini qui lui fut payé d’une manière convenable, il lui valut 4,200 francs; Tancréde VLa\si\\. été payé que 600 francs, et Otello cent louis. L’usage en Italie est qu’une partition reste pendant deux ans la propriété de V imprésario qui a fait travailler le compositeur, après quoi elle tombe dans le domaine public. C’est en vertu de cette législation ridicule que le marchand de musique Ricordi, de Milan, s’est enrichi par les opéras de Rossini, qui ont-laissé leur auteur dans une assez grande pauvreté. Loin de retirer un bénéfice annuel de ses opéras, comme cela aurait lieu eu France, Rossini est obligé d’avoir recours à la complaisance des impresari ', si, durant les deux premières années , il veut faire donner ses ouvrages sur un autre théâtre que celui pour lequel ils ont été faits et d’ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien.

Il n’y a pas de doute qu’en trois Jours Rossini ne fit un opéra de Feydeau , et encore fort chargé de musique (8 à 9 morceaux). Ou lui a souvent conseillé de venir en France, refaire la musique de tous les opéras comiques de Sedaine, d’Hèle, Alarmontel et autres bons écrivains qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini .se serait établi une fortune de deux cents louis de rente, somme fort importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand^ Du reste, le conseil de venir à Paris était détestable. Si Rossini eût vécu six ans parmi nous, il ne serait plus qu’im homme vulgaire ; il aurait trois croix de plus, beaucoup moins de gaieté et nul génie; son âme aurait perdu de sou ressort. Voyez, non pas nos grands , artistes, je ne veux pas faire de satire, mais par exemple, la vie de Goélhe écrite par lui-même, et particulièrement YHistoire de l’expédition de Champagne ; voilà ce que gagnent les hommes de génie à se rapprocher des cours, Canova refusa de vivre à celle de Napoléon ; Rossini à Paris eût eu des relations

I. Je deinnnde larilon au leciear d’avoir coascrTc iiliisieiirs mnis ilalicns; je ne Irouve pas en France d’usages currcspoiidauls, et toute traduction ciU tic fort inexacte.

OI'IliVRES DK STKNDHAI-.

uontiuuelleü uv'eu la cour; il u'a eu des rap|>orts qu'avec des impresari et des chanteurs, et Rossiui, pauvre artiste italien, a oeut fois plus de dignité dans sa manière de penser et de Juste fierté, que Goethe, philosophe célèbre. Un prince n'est pour lui qu’un homme revêtu d’une magistrature plus ou moins élevée, et dont il ^'acquitte plus ou moins bien.

Il faudrait en France que Rossini fût un homme à reparties , un homme aimable avec les femmes, que sais-je ? un politique. Kn Italie, la société lui a permis de u’étre qu’une chose ; un musicien. Un gilet noir, un habit bleu et une cravate tous les matins, voilà, par exemple, un costume qu’on ne lui ferait pas abandonner pour le présenter à la plus grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l’a pas empêché d’être assez bien venu des femmes; eu France, on eût dit ; C’est un ours. Aussi avons-nous des artistes cliarmants , qui sont tout au monde, excepté faiseurs de chefspd’oeuvre.

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