‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 52 sur 84 · VIE PE ROSSINI · texte numérisé non relu

VIE PE ROSSINI

Ce qui peut détruire les arts chez une nation ou les empêcher de naître, c'est la quantité de ces juges dont l’âme manque de sensibilité et de folie romanesque^ mais qui du reste ont étudié avec l’exactitude mathématique et la persévérance d’un caractère froid tout ce qui a été dit ou écrit sur l’art malheureux qu’ils affligent de leur culte. Nous trouvons iei jlans la nature, la réalité d’une image qui est devenue un lieu commun dans nos théories poétiques ; l’excès de la civilisation arrêtant les progrès des beaux-arts*. Je me refuse les applications odieuses de ces considérations générales, et J’arrive brusquement à l’histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la carrière (1810), de tous les beaux-arts, le chant était peut-être celui qui avait le plus ressenti les effets funestes d’une époque de guerres sublimes et de réactions cruelles. Dans la haute Italie, à Milan, à Brescia, à Rergame, à Venise, depuis 1797*, on songeait à toute autre chose qu’à la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n’avait encore produit, en 1810, aucun sujet distingué.

A Naples, il n’existait plus un seul de ces Conservatoires célèbres qui depuis si longtemps fournissaient à l’Europe les maestri et les chanteurs en possession de faire naître ses transports et de lui révéler le pouvoir de la musique. Le chant ne s’enseignait plus que dans quelques églises obscures; et les deux derniers hommes de génie que Naples eût produits, les compositeurs Orgitano et Manfrorci, avaient été enlevés au commencement de leur carrière. Rien ne se présentait pour leur succéder, et l’on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le silence de la nullité ou les essais décolorés de la plus incurable médiocrité.

Babini , ce grand chanteur qui est resté sans rival , avait vu Rossini; mais sa voix affaiblie par l’âge, n’avait pu que lui raconter les miracles qu’elle produisuit autrefois. Grescentini brillait à Saint-Cloud, où il faisait commettre à Napoléon* la

4 . Les compnsitears sifOés sont les enneniis les plus dangereux de la musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les jeunes femmes de vingt-cinq ans.

3. Mémorial de Sainte-Hélène, de M. le comte de Las-Cases, tome IV; révoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergainc, de Vérone, etc.; te tout suivi, eu 4799, de treize mois d’une réaction féroce. Aventures curieuses des patriotes dép''rtés aux Bouches dn Cattaro, décrites par M. Apostoli, de Padoue, dans ses Leltere Sirmiensi, 1809.

3. Natnm pâli et agere forlia, vers fait pour saint Ignace de Loyola.

ΆVRES DE STENDHAL.

seule étourderie que ce grand homme ait à se reprocher dans son gouvernement civil; mais, quoique chevalier de la couronne de fer, il était perdu pour l’Italie.

Marchesi n'était plus au théâtre.

Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la décadence d’un art qui avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mépris ne devait pas être inondée l’âme de ce véritable artiste , lui qui jamais ne s’était permis un sou ou un mouvement sans le calculer sur les besoins actuels de l’âme du spectateur, le but unique de tous ses efforts, lorsqu'il voyait un chanteur n’avoir pour toute ambition que le mérite mécanique de devenir le rival heureux d’un violon', dans une variation à trente-deux biscromes par mesure 1 L’art le plus touchant autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple métier. Après les Babiui , les Pacchiarotti , les Marchesi et les Crescentini , l’art du chant est tombé à ce point de misère qu’il n’est plus aujourd’hui que l’exécution fidèle et inanimée de la note. Voilà en 1823 quel est le point extrême de l’habileté d’un chanteur. Mais ïoltavino', le gros tambour, le serpenteau des églises, ont la même ambition, et y arrivent à peu près avec le même succès. L’on a banni l’invention du moment, d’un art où les plus beaux effets s’obtiennent souvent par l’improvisation du chanteur; et c’est Rossini que j’accuse de ce grand changement.

1. Plus lard , madame Catalan! a chanté les variations de Hode; il est vrai que le ciel a onhiié de placer un cœur dans le voisinage de ce gosier sublime.

Page 1