‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 58 sur 84 · CHAPITRE XXXlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXlll

EXCUSES. — OBIGNALITÉ DES VOIX, EFFACÉE PAB BOSSIM.

Rien n’étant si futile que la musique, je sens bien qu’il est fort possible que le lecteur se scandalise de me voir faire gravement un nombre infîni de petites remarques, ou raconter quelques anecdotes sans chute piquante, et d’ailleurs surchargées de ces grands mots de beau idéal, de bonheur, de sublime, de sensibilité, que je prodigue trop.

Ce manque d’intérêt sérieux me plaît dans la musique; je suis las des intérêts sérieux, et je regrette le temps où les colonels faisaient de la tapisserie, et où l’on jouait au bilboquet dans les salons. J’ai vu mon siècle, il est avant tout menteur ' ; d'après cette idée , si j’ai eu un soin constant , c’est de ne rien exagérer par le style, et d’éviter avant tout d’obtenir quelque effet par une suite de considérations et d’images d’une chaleur un peu forcée, et qui font dire à la fin de la période : Voilà une belle page. D’abord, entré fort tard dans le champ de la littérature, le ciel m’a tout à fait refusé le talent de parer une idée et d’exagérer avec grâce; ensuite, à mes yeux, il n’y a rien de pis que l’exagération dans les intérêts tendres de la vie. On obtient un effet d’un moment qui, un quart d’heure après, crée un sentiment de répugnance; et le lendemain on ne reprend pas le livre; on se dirait presque : Je n’ai pas assez de vivacité dans le cœur aujourd’hui [high spirits) pour me plaire à être trompé avec esprit. Ce n’est pas, ce me semble, pour donner des jouissances dans les moments où l'âme est pleine de feu et de bonheur que sont faits les beaùx-arts ; alors on n’a que faire de leur secours, et il n’y a qu’un sot qui ouvre un livre quand il est heureux. La tâche des

« . Je viens de rencontrer un jeune lioninie de vingt-deux uns , qui a fait une tragédie reçue aux Français ; son grand soin, en me parlant, a clé de se moquer beaucoup du système tragique dans lequel il a travaillé.

beaux-arts est de bleu plus longue durée, et bien mieux calculée sur les chances ordinaires de la vie. T..es beaux-arts sont faits pour consoler. C’est quand r.1me a des regrets, c’est durant les premières tristesses des jours d’automne de la vie, c’est quand on voit la méfiance s’élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la campagne, qu’il est bon d’avoir recours à la musique,

Or, ce que l’on abhorre le plus dans cette situation de l’âme, c’est l’exagération. Partout où J’ai rencontré une idée susceptible de donner une période à chute brillante, j’ai diminué ce qui me semble la vérité, pour que le petit plaisir du moment ne causât pas méfiance et dégoût un quart d’heure après. Une femme d’un esprit délicat qui venait de perdre un ami intime, osait dire, avec toute la liberté du discours familier, à unamiquilui restait :L’espritde monsieur un tel était pour moi, lorsque j’avais du chagrin, comme ces bons sophas de velours, bien élastiques, où dans les moments de fatigue l’on a tant de plaisir à se placer bien à son aise. Voilà un peu le genre de plaisir et de consolation que j’ai trouvé dans la musique. Cet art donne des regrets tendres eu procurant la vue du bonheur; et faire voir le bonheur, quoique en songe, c’est presque donner de l’espérance. J’ai vingt fois quitté les livres d’un des hommes rares que la France ait produits, je me disais ; Ce n’est qu’un rhéteur. N’ayant pas la plus petite étincelle de sa rare éloquence, j’ai surtout cherché à éviter le défaut qui me rend Rousseau illisible'. Alais revenons à cet art charmant pour lequel il a écrit des pages brûlantes.

Les dilettanti passionnés, nés du temps de Rossini, et pour ainsi dire fils de la révolution qu'il a faite, me permettront de leur raconter les avantages qui dérivaient pour l’expression, c’està-dire, en d’autres termes, pour le plaisir du spectateur, du respect pour les droits des chanteurs dignes de ce nom.

Les voix humaines n’ont pas moins de diversités entre elles que les physionomies. Ces diversités, que nous trouvons dans les voix parlées, deviennent cent fois plus frappantes encore dans les voix qui chantent.

Le lecteur a-t-il jamais fait attention au son de voix de made-

1. Il me semble qa'ii Genève l’on fait assez peu de cas de Uousscau ; en revanche, la réputation de ce Voltaire si léger, si moquenr, si anti-religieux, si anii-Genevuis, me semble croître chaque jour: c'est qu'aprés lout Voltaire a üiii par mourir avec quatre-vingt mille livres de rente.

ŒUVRES DE STENDHAL

inoiseRe Mars? Où trouver une voix chantante qui tienne la centième partie des miracles que promet cette voix lorsqu’elle nous dit un mot tendre de Marivaux ?

L’attendrissement, l’étonnement, la terreur, etc., vont produire des changements différents dans les voix de ces trois femmes avec lesquelles nous parlons musique; et l’ attendrissement, par exemple, dans une de ces voix, qui en parlant n’a rien de fort remarquable, va produire une espèce de son délicieux, et qui, en un clin d’œil, par un effet électrique et nerveux disposera tout un auditoire à la mélancolie. Avec le système de Rossini, cette variété, cette nuance particulière des voix ne paraîtra jamais. Toutes les voix chantent plus ou moins bien la même musique; voilà tout : donc l’art est appauvri '.

Toutes les voix ont dans leur son naturel (dans leur métallo) une correspondance plus ou moins manifeste avec l’expression de tel ou tel sentiment. J’entends par métallo le timbre d’une voix, sa qualité native, laquelle est tout à fait indépendante du talent que le chanteur qui emploie cette voix peut avoir ou ne pas avoir.

Une voix pure ou voilée, faible ou forte, pleine ou sottile, criarde ou à sourdines ®, possède en soi des éléments naturels d’expressions diverses , et par elles - mêmes plus ou moins agréables.

Pourvu qu’une voix soit juste et puisse soutenir le son d'une manière ferme, on peut avaneer qu’Ou trouvera tôt ou tard le moyen de la rendre agréable, au moins pour quelques instants. Il suffit que le compositeur veuille bien se donner la peine de trouver une cantilène dans les invervalles expressifs de cette voix. Il faut d’abord que la situation donnée par le poète ne soit pas contraire à la qualité native de cette voix. Est-elle douce, tendre, touchante ; si la situation est impérieuse et forte comme celles du rôle de V Élisabeth de Rossini, il est évident que la voix dont nous parlons, ne trouvera jamais l’occasion de briller et de faire plaisir. Tout le talent possible, toute la sensibilité que peut avoir un chanteur, ne font rien au métallo de sa voix. On n’arrive aux miracles dans cet art qu’autaut qu’une voix assouplie

4. Il UC S'agit pas lie la voix parliculière {tour laquelle Rossini a uulé tous les «gréiueuls. Madeiiioiselle Collirand doii à Rossini uue partie de sa gloire.

3. Ou dirait eu italien : Vnu voce pura o relata, debole o forte, pieiia o sottile, stridiita 0 smortala.

par de longues études trouve une situation qui requiert précisément le métallo (la nuance d’expression native, le timbre) qu’elle possède. C’est parce que toutes ces circonstances, si difficiles à réunir qu’on ne peut en quelque sorte jamais les prévoir, se rencontraient pour son boniieur, que le public de la Scala faisait répéter cinq fois de suite le même air à Pacchiarotti

Une fois l’originalité des voix admise, on voit paraître pour les compositeurs le devoir de tirer parti des qualités natives de chaque voix, et par conséquent d’éviter ses inconvénients. Quel maestro serait assez peu adroit pour confier à madame Fodor un récitatif passionné, ou à madame Pasta un air surchargé de petits ornements rapides et brillants? De là vient l’usage si commun eu Italie pour les chanteurs du second ordre * de voyager avec des airs appelés di boule (de bagage, qu’on porte avec soi comme un vêtement). Quelque musique qu’uii maestro compose et donne à chanter à ces artistes du second ordre, ils trouvent toujours le secret d’y placer, en tout ou en partie, leurs airs de boule, ce qui fait un sujet éternel de plaisanterie dans les théâtres d’Italie.

Toutefois, par cette pratique, ces chanteurs peu habiles atteignent le grand but de tous les arts : ils /ont plaisir. Voyezvous la distance immense où nous sommes de notre orchestre de Louvois, et du système actuel de la musique dans cette salle?

Par l’effet d’uii simple changement dans le mouvement, la phrase principale d’un air peut présenter un sens presque entièrement différent. Telle phrase qui peignait la fureur n’exprimera plus que le dédain, et cependant, malgré ce changement dans l’expression , la voix du pauvre chanteur, accoutumé à cette phrase, la chantera encore fort bien, et de manière à faire grand plaisir. (J’est que cette phrase principale s’accorde mieux que toute autre ; 1“ avec les qualités natives de la voix du chanteur; 2® avec le genre de sensibilité qu’il tient de la nature; 3“ eplin, avec le degré d’habileté qu’il a pu acquérir dans les Conservatoires. Par ce système, l’on n’a jamais de chant stentato

1. l'accliiaroui lui-uèiiiea bien voulu me donner ces idées en nie inouinint son joli jardin anglais et sa tour du cardinal Itembo, près le Pralo délia Valle, à l’adoue, 1817. Voir le Voyage intitulé Rome, Naples et Florence en 1817.

3. El bien souvent du premier; Crivelli et Velluti ne voyageut plus qu'avec i'Jsoliiia de Morlacbi , opéra qu’ils donnenl partout.

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(forcé) ; c’est le grand défaut du chant de Feydeau, gui toutefois est de quarante ans moins barbare que celui du grand Opéra.

On voit que l’on peut être chanteur du premier ordre et ne pas savoir lire la musique. Le talent de lire est un talent tout à fait différent', et qui ne requiert que de la patience et un caractère méthodique et froid.

Un seul opéra, quelquefois un seul air, fait, en Italie, la fortune d’un chanteur médiocre; celle d’un artiste du premier ordre tenait, avant Rossini, à dix ou douze airs tout au plus. L’art du chant est si délicat, le plaisir tient à si peu de chose, qu’un chanteur n’aura jamais de succès véritable qu’autant qu’il réunira dans un air toutes les convenances que nous avons indiquées plusieurs fois. Rien n’est donc mieux calculé pour le plaisir des spectateurs que les airs di baule. On peut suivre de l’œil la vérité de ce principe jusque dans l’art théâtral ; avec combien de rôles mademoiselle Mars et Talma ont-ils fait leur réputation? Le système des airs di baule est fort bien inventé, non-seulement par rapport à la médiocrité naturelle des talents dans un art si difficile, mais aussi par rapport à l’extrême médiocrité des ressources de beaucoup de petites villes d’Italie qui, malgré la pauvreté de leur budget, ne laissent pas d'avoir chaque année deux ou trois opéras très-passables au moyen des airs di baule, et de la réunion de deux ou trois chanteurs médiocres qui chantent fort bien un air ou deux chacun

Dès que le maestro oublie d’avoir égard au métallo des voix de ses chanteurs (aux qualités natives de leurs voix), au genre de sensibilité qu’ils portent dans leurs rôles, au degré de talent qu’ils ont acquis comme chanteurs (à la bravura), il court le risque presque certain d’arriver, après tous ses efforts, à un opéra chanté correctement, mais qui ne fera de plaisir à per- ' sonne.

Supposons un chanteur qui ne puisse exécuter que d’une mananière forcée (sfenfa/a) les volute, les arpeggi, les salti descen-

1. En llalie, on appelle ces chanleurs qui lisent diflldlemenl , orecchianli ; la qualité contraire est exprimée par le mot professore. On vous dira ù Florence : Zucheili k un professore ; ce qui ne veut nullement dire que Zucheili donne des leçons, mais qu'il sait fort bien la musique.

3. J’ai trouvé, en octobre 1832, un opéra charmant à Varése, ville de Lombardie aussi grande que Saint-Cloud , et dont Ips babilauts sont remarquables par une obligeance parfaite envers les etrangers.

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