CHAPITRE
L’ITALIANA IN ALGEBI.
Mais parlons de l’italiana, non pas telle que des gens adroits nous l’ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini , mais telle qu'elle parut en Italie, lorsqu’elle vint placer son jeune auteur au premier rang des maestrl.
I.es reflets de l’arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à s’évanouir que les reflets de la musique; comme tout le cliarme dépend de l’imagination , et que la musique en soi n’a rien de réel, il suffit d’une association involontaire d’idées désagréables pour empêcher à jamais l’effet d’un chef-d’œuvre dans un pays. Tel est le sort de Cltaliana à Paris; elle y a été tellement gûtée qu’elle n’y fera jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec l’idée qu’on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait fatal partout à la meil* leure musique du monde; que sera-ce chez un peuple où chacun dirait volontiers à son voisin : « Monsieur, faites-moi l’amitié de « me dire si j’ai du plaisir? »
L’ouverture de ritaliana est délicieuse, mais elle est trop gaie; c’est un grand défaut.
L’introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la douleur d’une pauvre femme délaissée. Iæ chant qui fixe les yeux sur cet état de l’ânie,
AU ! lo sposo or pin non m'ama ,
est délicieux, et cette douleur n’a rien de tragique.
Arrêtons-nous sur ce peu de mots : c’est tout simplement la perfection du genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cett* louange, et Rossini lui-même a bientôt cessé d’y prétendre. Quand il écrivait l'Italiana in Algeri, ûl était dans la fleur du génie et de la jeunesse : il ne craignait pas de se ré-
VIE DE ROSSINl.
péter; il ne cherchait pas à faire de la musique /or/e; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le plus gai de l’Italie et peutêtre du monde, et certainement le moins pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens c’est qu’ils veulent avant tout, en musique, des chants agréables et plus légers que passionnés. Ils furent servis à souhait dans l’Italiana; jamais peuple n’a joui d’un spectacle plus couforme à sou caractère; et de tous les opéras qui ont jamais existé, c’est celui qui devait plaire le plus à des Vénitiens.
Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu’on jouait en même temps ntaliana in Algeri à Brescia , à Vérone, à Venise, à Vicence et à T révise.
Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple, cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup d’honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait une certaine verve dans l’exécution, un brio, un entrainement général que l'on ne trouve jamais à l’Opéra dans nos climats raisonneurs, .le voyais cette espèce de folie musicale s’emparer de l’orchestre et des spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès d’applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant de joie dans un chétif tliéîltre où rien assurément n’était au-dessus du médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n’était fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le réel et le triste de la vie. Il n’y avait -certainement pas une tête dans la salle qui s’avisîU Ae juger ce qu’on voyait. Le chant, les décorations, l’exécution vive de l’orchestre, le jeu des acteurs rempli d'improvisations, rien n’était fait pour arrêter ici-bas l’imagination du spectateur, qui, pour peu qu’il fiU bien disposé, se trouvait bientôt dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai. INIais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grdce dans un récit.
IVous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique.
I.e caracièrc vénUien est esquissé avec toute la grâce et l'elTct («ssible dans un roman de Sclilllcr, intitulé armoires du comte d'O. Voici un problème moral digne de toute l'attention des pbllosopbes. I.e pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l’Kurope, était relui qui avait les lois écrites les pins atroces. Voir les cojisiitutioiis de l'inqtiisition d'Ëtnl daus VlUstoirê de Véhise de .M. Uaru. Ix pays le moins gai du monde, c’est assurément Boston, justement relui où le gouvernement est à peu près pai fait. Le mut de l'énigme ne serait-il pas Hclighn ?
ŒUVRES UE STENDHAL
Les auteurs, enhardis, inspirés par .les applaudissements excessifs et par les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple, ils u'auraient jamais osé hasarder le lendemain, .l’ai vu le délicieux bouffe Paccini, qui jouait inesser Taddeo à Sau-Benedelto, à Venise, nous avouer, à la fin d’une soirée de graud succès et de haute folie, que la plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a de plus gai au monde, n’était rien pour lui, mis eu parallèle avec une telle représentation.
Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus naturel eu Italie que le chant de Mustafa :
Cara, lu’bai roilo il timpano.
-C’est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n’y a rien d’humiliant pour l’amour-propre, rien de moqueur.
Remarquez que je parle tpujours de la musique et jamais des paroles, que je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d’un opéra. Je prends la situation du poète, et ne lui demande qu’un seul mot, un seul, |)Our me nommer le sentiment. Par exemple, je vois dans Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l’ensemble des paroles me gâterait tout cela. Qu’y faire ? Il vaudrait mieux sans ' doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le libretlo, il serait charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que l’art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d’un grand poète. Seulement, il ne faut pas avoir l’imprudence de lire le libretto. A Vicence, je vis qu’on le parcourait la première soirée pour prendre une idée de l’action. A chaque morceau on lisait le premier vers qui homme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne vint à l’idée de personne d’ouvrir ce petit volume couvert de papier d’or.
Madame B***, à Venise, redoutant encore l’effet désagréable du libretto-, ne l’admettait pas dans sa loge, même à la première représentation: On lui faisait un sommaire de l’action en quarante lignes, et ensuite, par n*?* 1,2, 3, 4, etc., on lui donnait en quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau
VIE UE nossiNi.
d'ensemble-, par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de Lindor, coquetterie d’Isabelle à l’égard du bey, et ce petit extrait était suivi du premier vers de l’air ou du duetto. Je vis que tout le monde trouvait cette idée fort commode. C’est ainsi qu’on devrait imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel mot prendre pour éviter l’orgueil... pour les amateurs qui aiment la musique comme on l’aime à Venise.
La cavatine de Lindor, l’amant aimé, dans l’italiana in Algeri.
Languir per nna bella,
est d’une fraîcheur parfaite. L’effet est puissant et la musique est simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n’oublierai jamais l’effet qu’y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul ténor qui existe aujourd’hui. C’était un des plus grands triomphes de la musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure, sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de cette cavatine, c’est qu’il n’y a pas trop de passion; elle n’est pas trop dramatique. L’action commence seulement. Nous ne sommes point obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées , nous sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s’empare de nous. C’est la musique la plus physique que je connaisse.
Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir qu’on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité il serait moins vif. ^ -
Le duetto entre Lindor et Mustafa
Se incUnassi a prcndcr moglie
est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des Débats ont trouvé l’action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si elle n’était pas folle elle ne conviendrait plus à ce genre de musique, qui n’est elle-même qu’une folie organisée et complète'. Si nos littérateurs estimables veulent du raisonnable
1. Voir l’elTct analogue cherché par Méla.siase dans le drame sérieux. Vies de Haydn, de Mozart et de Métaelaae.
OEUVRES PE STENDHAL
et du passionné, renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passioQ ue se présente que de temps à autre, conmie pour nous délasser de la.gaieté, et c’est alors, pour le dire en passant, que l’effet de la peinture d’un sentiment tendre est irrésistible; il a les charmés réunis de l'imprévu et du contraste. Comme à l’Opéra, quand la musique est bonne, l’âme ne peut pas être à demi occupée d’une pa.ssion, la passion continue nous occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou de l’opéra buffa.
La réplique de Mustafa
Sono duc Sicile
à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu’il pourrait aimer, est à mourir de rire. La réflexion de Lindor
D' ogui parte io qui m’inciampo
est de la plus belle musique que l’on ait jamais faite. On ne saurait trouver plus de fraîdieur. La contre-partie de Mustafa
Caro, amico, non c’ è scampo
est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand défaut musical. Ce chaut de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne sont autre chose que des batteries destinées uniquement à faire briller la cantüène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait 4’art de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l’oreille, si par hasard l’attention s’égarait jusqu’à s’en occuper. Ici, si, à une quatrième ou cinquième représentation, l’oreille songe à la seconde partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu’une musique de concert par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de Rossini avec le même regret qu’on remarque, dans une jolie figure de dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l’œil, qui deviendra une ride dix ans plus tard.
Rossini, au lieu défaire de la musique dramatique, eut pour la première fois, dans ce duelto^ la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne faire que de la musique de concert.
L’air d’Isabelle
Cruda sorte 1 amnr tiranno
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VIE DR ROSSINl.
est faible et sans génie. En revanclie, où trouver des louanges dignes du fameux duetto
Ai capricci dclla sorte ?
J’v vois une élégance que peut-être l’on cliercherait en vain dans Ciinarosa. C’est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le musicien par excellence d’un auditoire français. Ce genre de mérite, tout à fait nouveau eu musique, tient peut-être à ce qu’il y a moins de passion dans ce duetto queCimarosa n'en edt mis. La transition est délicieuse.
Messer Taddeo
Ride il babbeo
est délicieuse.
Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs. Le libretto est bien fait, eu ce qu’il nous donne deux scènes de récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos yeux.
Il y a un repos admirable dans la grande scène où le bey Mustafa reçoit Isabelle^ c’est le chant du chœur :
Oh I clic rara bellà.
Voilà un trait de génie, un instant de musique d’église dans un opéra buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l’a fait bien court.
La cantilène i '
Maltrattata délia sorte
est un chef-d’œuvre de coquetterie; c’est suivant moi, la première fois que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs. Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l’amour véritable dans la bouche de ses coquettes. C’est peutêtre la seule faute que ce grand homme ait à se reprocher en peignant les cœurs de femmes. Il fallait dans l'air d’Isabelle qu’il y eût à la fois assez d’amour pour tromper la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public.
Le quartette de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent. Remarquez le trait :
Ab! ebi lia mai Taddeo?
GO
ŒUVRES DE STENDHAL
Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est capable, et il est peint avecioute la largeur de pinceau possible.
Jamais, au contraire, il n'y eut de cbant plus frais et plus délicat que celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son amie :
Pria di dividerci da vol , signore-
Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que Mozart et Cimarosa peuvent envier.
Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs estimables la critique qu’ils ont fuite de la (in de ce finale.
Il est bien vrai que le bey dit :
Cotue scoppio di caiinone La niia lesta fa bombù ;
que Taddeo dit aussi ;
Sono corne una cornacchia Chc spennata fa crà, crï '.
Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmonteî ou M. Étienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats,- charmants pour ce finale, et la musique cepeudaut être comme celle de Dalayrac ou de Mondonville? C’est comme si l'on s’avisait de louer, dans la Transfiguration, le soin qu’a pris Raphaël de peindre ce tableau sur une toile très-line et de première qualité de Hollande.
A Venise, à la fin de ce finale chanté par Paccini, Galli et la Marcolini, les spectateurs ne pouvaient pas respirer, et s’essuyaient les yeux.
L’impression est bien celle que les gens de goût attendent d’un opéra buffa; elle est extrêmement forte, c’est donc un chefd’œuvre. On n’était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu’à exprimer les détails de ce raisonnement; tout le monde s’écriait en mourant de rire : Sublime! divin !
Ce qui caractérise ce chef-d’œu,vre, c’est l’extrême rapidité et
t. Telle que le relentissemcDl du canon, nia lète fait bon... bon.
Taddeo. — Je suis comme une corneille qni, après avoir perdu ses plumes, fait ctii, ci'à. — Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles que pour les faire.
VIE DE RüSSlNI.
l’absence de l’emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots; mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux paroles? Rousseau s’est chargé de la réponse. On trouve celte phrase italienne dans un certain endroit de ses OEuvres : Zanetto, lascia le donne, e studia la maternatica