CHAPITRE XXXVIIl
BIANCA E FALIEBO.
INous avons vu Kossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans In nuit du 4 octobre I8i9. Le 26 décembre de la même année, il fit représenter à Milan Bianca e Faliero. C’est à peu près le sujet du comte de Carmagnola, tragédie de M. Man-' zoni La scène est à Venise. Le conseil des Dix condamne à mort un jeune général dont il se défie parce qu’il est vainqueur ; usais Faliero est aimé de Bianca, la fille du doge. Madame Camporesi chanta supérieurement le rôle de Bianca ; celui de Faliero était rempli par madame Caroliua Bassi, la seule cantatrice qui approche un peu de madame Pasta. La décoration représentant la salle du conseil des Dix fut d’une vérité parfaite. On se sentait ' frémir au milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue eu velours violet, et éclairée seulement par quelques rares bougies dans des flambeaux d’or. On se voyait en présence du despotisme tout-puissant et inexorable. Notre insensibilité ou notre pauvreté a beau dire, de belles décorations sont le meilleur commentaire de la musique dramatique ; elles décident l’imagination à faire les premiers pas dans le pays des illusions. Rien ne dispose mieux à être touché par la musique que ce léger frémissement de plaisir que l’on sent à la Scala au lever de la toile, à la première vue d’une décoration magnifique.
Celle de la salle du conseil des Dix, dans Bianca e Faliero, était un chef-d’œuvre de M. Sanquirico. Quant à la partition de Rossini , tout était réminiscence ; il ne fut pas applaudi , il fut
i. M. Fanriel, écrivain du goût ie plus pur, et, de pius, homme d’esprit, vient de nous donner nne excelientc traduction du Comte de Carmagnola (1823). Que ne donneraient pas ies amatcnrs pour avoir un Shakspeare traduit de ce style I C’est dans le Comte de Carmagnola que se trouve la plus belle ode qui ait encore été faite an xix* siècle, du moins à mon avis :
I fratelli hanuo ucctso i fratellil
300 ŒUVRES DE STENDHAL
presque sifflé. Le public se montra sévère; im air fort difflcile et chanté avec une perfection froide par madame Camporesi, ne le désarma pas. Cet air fut appelé l’air de guirlande, parce que Bianca le chante en tenant une guirlande à la main. Il n’y eut qu’un morceau neuf dans liianca e Faliero, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette surtout, sont au nombre des plus belles inspirations qu’aucun maître ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n’est avec vérité, du moins avec une pleine conviction , il n’y a rien dans Olello ou dans la Gazza ladra de comparable à ce quartetto ; c’est un moment de génie qui dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans être aussi profondément triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus belles choses de Tancrède ou de Sigillara.
' A peine ce morceau avait-il paru, qu’on le plaça dans la musique d'un ballet joué au même théâtre. Le même public l’entendit ainsi pendant six mois de suite, tous les soirs, sans en être jamais rassasié; toujours à ce moment l’on faisait silence.
Lorsque je redoute d’avoir placé quelques exagérations dans le présent livre sur la musique, je n’ai qu’à me chanter la cantilène de ce quartetto , et aussitôt je me sens plein de courage ; une voix intérieure me dit ; Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux ?
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