CHAPITRE XXXIX
ODOABDO E CBISTINA.
L’année qui précéda Bianca e Faliero, Rossini avait joué un bien mauvais tour à un imprésario de Venise ; le public de Milan ne l'ignorait pas, et la crainte d’applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup dans le froid accueil fait à Bianca. Au prin* temps de 1819, l’imprésario du théâtre de San Benedetto à Venise, avait engagé Rossini moyennant quatre ou ciuq cents sequins ; prix énorme eu Italie. libretto que l’imprésario envoya à Naples était intitulé : Odoardo e Cristina.
Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Ch*^, ne se détermina à quitter Naples que quinze jours avant celui où le théâtre de Venise devait ouvrir. Pour faire prendre patience à l'imprésario, il lui avait expédié de temps à autre quantité de beaux morceaux de musique. A la vérité les paroles étaient un peu différentes de celles qu’on avait envoyées de Venise ; mais qui fait attention aux paroles d’un opéra séria ? C’est toujours félicita, felice ognora, crude stelle, etc. ; et à Venise personne ne lit un libretto serio, pas même, je crois, l’imprésario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement avant la première représentation. L’opéra commence, il est applaudi avec transport ; mais par malheur il y avait au parterre un négociant napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs. Grand étonnement des voisins. Ou lui demande où il a entendu la musique nouvelle. « Hé ! ce qu’on vous joue, leur « dit-il, c’est Ricciardo e Zoraida et Ermione que nous avons « applaudis à Naples il y a six mois ; je me demande seulement « pourquoi vous avez changé le titre. De la plus belle phrase du « duetto de Ricciardo,
Ah naii in ver noi siemo ,
» Rossini eu a fait la cavatine de votre opéra nouveau ; il n’a pas « même changé les paroles. » - •
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Dans l’entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se répand bien vite au café, où les premiers diletanti du pays étaient occupés à motiver leur admiration. A, Milan, la vanité nationale eût été furibonde ; à Venise on se mit à rire. Le charmant Ancilio (poète célèbre) fit sur-le-champ un sonetto sur le malheür de Venise et le bonheur de mademoiselle Ch***. Cependant l’imprésario, furieux, et que ce bruit fatal allait ruiner, cherche Rossiui ; il le trouve ; « Que t’ai-je promis ? lui répond O celui-ci d’un grand sang-froid , de te faire de la musique qui « fût applaudie. Celle-ci a réussi, e tanto basta. Au reste, si tu « avais le sens commun, ne te serais-tu pas aperçu , aux bords « des cahiers de musique tout roussis par le temps, que c’était de « la vieille musique que je t'envoyais de Naples? Va, pour un « imprésario qui doit être fripon et demi, tu n’es qu’un sot. »
De la part de tout autre, cette réponse eiU mérité un coup de stylet; mais rimpresario aimait la musique. Ravi de celle qu’il venait d’entendre pour la première fois, il pardonna les faiblesses de l’amour à un homme de génie ’.
Cette idée expéditive qui vint à Rossini pour Venise n’était que le parti eMrévie de sa manière de faire. L’essentiel pour lui, depuis quelques années, c’est de donner ses opéras en des lieux différents; il'y ajoute alors uu ou deux morceaux réellement nouveaux ; tout le reste n’offre qu’une forme nouvelle donnée h d’anciennes idées. C’est ainsi que le sentiment de. la nouveauté, si essentiel au beau mu.vfco/, manque souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d’ailleurs si piquante et si vive.
De là l’extrême difficulté de répondre à cette question : Quel est le plus bel opéra de Rossini ?
Je laisse à part la question de la préférence que l’on peut accorder à la simplicité du style de Tancrède sur le luxe et les roulades changées en motifs du style de Ricciardo e Zoraide.
Dans l’ouverture du Barbier^ il y a un petit passage fort agréable, lié bien ! ce motif est déjà dans Tancrède, et Rossini l’a repris plus tard dans Elisabeth. A cette dernière fois, il en a fait un duetto, et c’est celle des trois tentatives où il a le mieux
1. On m’écrit de Turin que madame Pasia y a donné Odoardo e CristiHO avec le plus grand succès (4822). On a placé dans Odoardo les plus beaux morceaux des opéras de Rossini, inconnus b Turin.
réussi. C’est donc sous la fonne de duetjo qu’il faut avoir le bonheur de rencontrer cette charmante idée pour la première fois ; mais il faut implorer le hasard. Si vous l’avez déjà vue dans le Barbier ou dans rancréde, il se peut très-bien que le duetto vous impatiente. Si j’avais un piano et quelqu’un pour 'en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces transformations de Rossini. t * -
Il y aurait un travail curieux à faire ; ce serait la liste de tous les morceaux de musique réellement différents des opéras de Rossini, et ensuite la liste des morceaux bâtis sur la même idée avec l’indication du duetto ou de l’air où elle est présentée avec le plus de bonheur.
J’ai vu à Naples , dans le cercle de mes connaissances , vingt jeunes gens en état de faire ce travail en deux jours , et avec au- ^ tant de facilité qu’on écrirait à Londres un morceau de critique sur le onzième chant de Don Juan; ou à Paris, un grand article profond sur le crédit public , ou une diatribe plaisante sur les tours de page joués par le ministre à tel président du conseil. 11 y a, à Naples, cent jeunes gens courant la société qui, au besoin, écriraient un opéra-comique comme Ser Marc ytntonio ou le Baron de Dolsheim, et cela eu six semaines. La différence, c’est que ces opéras ne coûteraient que quinze jours aux maestri qui ont reçu une éducation régulière dans les conservatoires.
Mes amis de Naples disaient qu’il n’y a rien au monde de si facile que de ressusciter cinquante chefs-d’œuvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il faut d’abord attendre qu’ils soient complètement oubliés; ce sera une affaire faite en 1825. On ne joue plus à Naples, de tous les opéras de Paisiello, que la Seuffiara : alors, quelque manœuvre élégant et spirituel , quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour cause de santé, M. Pavesi, par exemple, prendra le Pirro de Paisiello, supprimera les récitatifs, renforcera l’accompagnement, et ajoutera des finales. travail le plus important sera de transformer dans chaque ncte, le morceau le plus original en finales. Peut-être que, chemin faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands maîtres actuels. Quel dommage pour moi si l’on allait déterrer le beau quartetto de Bianca e Faliero!
Au point où il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois guère que Nap 'es ou Milan qui soient dignes
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de le siffler , partout ailleurs ce sera de la haiue , mais non pas un jugement. Il a passé l’année 1822 à Vienne; ce sera Londres qui le possédera, dit-on, en 1824. A Londres, Rossini, loin du théâtre ordinaire de sa gloire , n’en aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour nouvelle; sou défaut naturel va se renforcer.
Pour le piquer d’honneur, l’imprésario de Londres devrait lui proposer de mettre en musique lés libretti de Don Juan ou du Mariage secret.