ECO.ND ACTE
Dans le second acte, rien de plus vif que l’entrée de J'addeo : Ail! signor MusUta !
L’auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation est forte, elle «st expliquée en peu de mots, fort clairement et d’une manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus gai que l’air et la pantomime
Viva il gran Kalmakan!
mais il faut pour cela que l’on ose exécuter la pantomime, et c’est ce qu’on n’a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffeusif; mais la dignité!
La fin de l’air
Pull bisogiia far uii ronlo
égale les plus jolies idées bouffes deCimaro.sa, et cependant c’est un style tout à fait différent, beaucoup plus d’esprit, et beaucoup moins de chaleur.
Je vous engage à étudier l’accompagnement et la cantilène du raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L’expression des paroles
Se ricuso... il paie è pronto,
E SC accetto... è miu dovere,
Kalmakan , sigiiore, io resto
est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et que l’étude et l’application empêchent de trouver, loin
4. Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les mathématiques.
(Confessions.)
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de les fournir à l’imagination d’un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit Jamais citez les Allemands.
Il n’y avait qu’une manière de finir un air aussi gai. l.a poétique de l'art l'aurait dit à tous les compositeurs vulgaires : il faut un moment de tristesse; mais comment être profondément triste , en même temps très-simple, et de toute nécessité fort rapide.^ Rossini a répondu par la phrase sublime e|;.si facile en apparence :
Ah ! Taddeo quant' era meglio Che tu audassi in foodo al mar!
Il n’est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là. L’effet est si profond, qu'il y a des jours où l’on a pitié de Taddeo, en dépit de sa qualité si ridicule d’amant non préféré.
Après un air et un chœur si comiques, il fallait un long repos, et il a été ménagé avec beaucoup d’art par l’auteur du libretto.
L’air d’Isabelle
Per 11 che adoro
devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n’a pas été aussi heureux (|ue dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et redoublées d’Isabelle laissent tranquille et froide l’imagination du spectateur. Le fond de l’étoffe est si pauvre, que l’on voit malgré soi que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la magnilicence et l’effet.
Rossini retrouve tout son génie dans le quintetio :
Vi presento di mia mauo Ser Tliadüco Kalniakan.
C’est peut-être le chef-d’œuvre de la pièce. Toute cette musique èst éminemment dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai que le trait d’Isabelle :
Il tuo maso è failo a posla.
Rien de plus coquet et de plus trompeur que Aggradlsco O luio signore.
Les éternumeuts du pauvre Mustafa ont fait rire m^me à Paris. L’obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par
Cbe siranata fla cbe sroppia Non loi tuoTo via ili i)aà.
A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l’excessive gaieté, 1|ue l’üme se repose sur la délicieuse phrase :
Üi due sciorcbi uniti insienie.
Mais à la fin, le cbant du pauvre Mustafa est faible et commun :
Tu pur rai prendi a gioco
n’est encore que des batteries de clarinette; c’est de la musique d’écolier ou de paresseux.
Kn revanche, le terzetto papafaci est de la plus grande force ; le contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa ;
Cbe vuol poi sigiiiflcar?
. . . .A color cbe mai non sanno
est délicieux pour l’oreille; voilà de ces effets tout à fait indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne veulent voir la musique qu’à travers les paroles.
Rien de plus gai et de plus entrainant que la fin du terzetto :
Fra gli ainnri e le bellezzc.
Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble, délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste :
Se mai torno a iiiiei pacsi.
La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette autre bonne raison qu'un des cliefs de Louvois disait naguère à quelques dilettanti ;
« Enfin, Messieurs, notre théâtre n’est pas un théâtre du bou- « levard pour y faire des bouffonneries. »
J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d’importance; tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se^ire donner du plaisir pour leur argent. Ils n’en font pas moins cInQue
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soir des phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a rhonneur de leur ouvrir ses portes. Il n’y a rien de comparable à ceci dans toute l’Italie^ se diseut-ils entre eux. Pourquoi troubler leur joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie vis à-vis de quelques grappes d’uu petit raisin vert et assez aigrelet qu’on nous apportait au dessert dans un cliâteau près d’Édimbourg. A quoi bon en médire? N’aurait-il pas été méchant d’attrister le riche amateur qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans desserres chaudes immenses? Ce brave homme n’avait jamais vu de chasselas de Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d’esprit qu’il ne convient à un millionnaire possesseur de serres chaudes, s’il eût pu comprendre qu’absolument parlant, dans un pays où le raisin croit en plain air, il peut être supérieur à celui qu’il cultive à si grands frais. Si j’eusse pris la parole, j’aurais joué le rôle ridicule d’un jardinier qui apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture ; il propose sa méthode, et il n’y a que lui pour jurer de son excellence.
La bonhomie du public de Louvois, qui n’a pas le courage de se faire donner complètes les pièces de Rossini, est d’autant plus exemplaire qu’il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux. Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à qui l’on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu’on voulût bien ne pas mutiler ses œuvres, et les entendre au moins une fois telles qu’il les a faites. Mais que deviendrait la place d’arrangeur et ses privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s’est tout doucement laissé priver; en revanche, il n’use pas mal de celui d’applaudir. J’ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter à la fois dans l’opéra italien des Nozze di Figaro. Quel triomphe flatteur pour \' honneur national ! Il a beaucoup applaudi ; il avait entre autres plaisirs celui de la variété : chacune de ces demoiselles chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux n’oseiont pas dire, de peur de hasarder leur popularité.
Le génie, dans l'ifaliana in Jlgeri, finit avec le magnifique terzetto qu’on a trouvé trop gai pour Paris. L’air de la fin est à la fois un tour de force en faveur de madame MarcoUni; où tréuvcr une prima donna d’une poitrine assez robuste pour
VIE DE RüSSlNI.
chanter un grand air à roulades à la fin d’une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner l’Italiana ; à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté cet air-là comme tous les autres.
Cet air est en même temps un monument historique. Quoi ! un monument historique dans le final d’un opéra buffa ? — Hélas! oui, Messieurs, cela est peut-être contre les règles, mais cela n’çn a pas moins l’audace d'être.
Pensa alla palria, e intrepido Il (MO dovcre adenipi;
Pensa clie vide Iialia Kisplcndere gll eseinpi D'ardireedi valor'. ' »
Kapoléou venait de recréer le patriotisme, baniii d’Italie, sous peine de vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis eu 1530. Rossini sut lire dans l’âme de ses auditeurs, et donner à leur imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie
Intrepido il Ino dover adenipi , qu’il songe à les délasser par
Sciocco In ridi ancora.
Ici la bassesse d’un certain parti qui protestait contre la renaissance des sentiments généreux et profonds en Italie , fut flétrie par le chant.
Vanne mi fai dispeito,
toujours couvert d’applaudissements aux premières représentations.
nivedrem le patrie arene
est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de l’autre amour.
1. Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir; pense i|uc l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sulilimes de valeur et de dévouement.
ŒUVRES DE STENDHAL
Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra- Partout ailleurs qu’à Paris, où je crois qu’il y a haute trahison, ce chefd’œuvre n’a jamais ennuyé. Figurez-vous Andromaqiie donnée aux Français, et l’aimable iMonrose remplissant le rôle d’Oreste ; c'est à peu près l’équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie personne doit se réserver pour les rôles d’Aménaïde ou de Juliette, dans lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu’à nos yeux.
Voilà, me direz-vous, des raisonnemeuls bien longs et surtout bien sérieux sur un jeu d’enfant, sur un opéra buffa. — Je conviens de tout, et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation. Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l’art de faire des qliàteaux de cartes qui puissent s’élever jusqu’au second étage sans qu’un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un grand sérieux à une chose si intéressante pour eux ? Voyez en moi l’un de ces enfants. Certainement vous n’acquerrez pas des idées bien nettes ou bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un cœur, vous acquerrez des plaisirs.