L STENDHAL ET ROSSINI
des sentiments qu'ils n'éprouvent pas. Il convient, de la meilleure grâce du monde, qu'il s'est sans doute montré injuste envers les opéras de la seconde manière de Rossini : « Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations qu'aucun de mes devanciers, en proclamant que la perfection de l'union de la mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de Tancrède. Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la Gazza îadra et Otello qui me présentent des sensations moins douces et peut-être plus fortes. » On ne saurait rêver un critique de meilleure foi que Stendhal, ni moins systématique. Ses perpétuelles contradictions contribuent à donner à l'ouvrage une incohérence amusante. Il aime Rossini, mais fait ses réserves. Il n'aime pas beaucoup le Rossini bruyant de la Gazza Iadra et préfère l'esprit, le charme délicat, la grâce et la malice de Vltaliana ou de Tancredi. Il reproche surtout à Rossini d'avoir attenté aux prérogatives de l'interprète.
Beyle a pu entendre en Italie Velluti et deux ou trois chanteurs ayant conservé la méthode et la tradition du Bel Canto. Il a été charmé. Certes, peu importe alors la musique qui se chante, on ne pense plus à l'auteur, mais au virtuose qui fait passer son âme dans son chant. Velluti avec sa voix, Paganini avec son violon, Liszt sur son
PREFACE Ll
clavier, transfigurent les thèmes qu'ils prennent pour prétexte de leurs sublimes improvisations. Beyle en était charmé, comme nous le serions encore s'il se retrouvait de tels artistes, mais Rossini se plaignait de ne pas reconnaître sa musique. Et puis, tout chanteur prétendait suivre l'exemple qui lui venait de si haut. La plus médiocre prima donna brodait de trilles, de traits et de fioritures l'air qui lui était donné et dont elle ne laissait bientôt plus rien subsister. Rossini fit la part du feu. Il écrivit lui-même les ornements du chant et exigea que ses interprètes chantassent les airs tels qu'il les avait notés et non autrement. Stendhal ne peut se consoler de cette réforme et donne tort à Rossini, tout en reconnaissant les inconvénients que présentait, pour la musique, l'excès de liberté dont abusaient les virtuoses. Avec l'ancien système, l'interprète pouvait exprimer la nuance subtile de sentiment dont son ftme était capable, au moment précis où il entrait en scène ; maintenant, il doit chercher à retrouver le sentiment que le compositeur a voulu traduire ; dès lors, il chante avec moins de sensibilité. Or, pour Stendhal, la sensibilité est tout, dans la musique. « La bonne musique n'est que notre émotion. » Certes, il ne la juge pas en technicien, il éprouve un mépris profond pour ceux qui ne s'intéressent qu'au « physique des sons ». D faut que la musique suscite en lui des émotions, des rêveries. « Toute musique qui me laisse penser