LU STENDHAL ET ROSSINI
à la musique, déclare-t-il, est médiocre pour moi. • Aussi, avec quelle autorité et, disons-le, quel bon sens il justifie Rossini des crocs-en-jambe donnés parfois aux règles sacro-saintes de la musique 1 Ces règles, qui oppriment le génie des artistes, sont « des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit ou d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au creuset de l'expérience ». La sûre méthode, la logique impeccable de son maître Tracy l'empêche de croire sur parole à la valeur des règles. Le Père Mattei répondait à Rossini qui lui demandait de bien vouloir lui donner les raisons de ses corrections : « On doit écrire ainsi ! b Beyle s'insurge contre ce dogmatisme sous lequel il flaire une mystification : a Si l'on a la scandaleuse témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être des règles, que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au Conservatoire ? » Tant pis pour la grammaire, si un artiste comme Rossini pèche contre ses lois.
Stendhal aime et sent trop vivement la musique pour s'abaisser à en étudier minutieusement les rouages démontés. Que lui importe la mécanique : le son qu'elle rend, seul, l'émeut.
Peu d'hommes furent plus que lui sensibles aux nuances de l'expression musicale. Il se plaît à en définir, avec des mots, l'imprécise complexité, n retrouve, dans la musique, la passion qu'il a le
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plus subtilement disséquée: Tamour^. Déjà, dans le livre qu'il avait consacré aux phénomènes de la a cristallisation », Beyle avait dû souvent recourir à des citations d'airs de Mozart, de Cimarosa, de Rossiniy pour peindre avec plus d'exactitude une nuance sentimentale. En analysant les opéras de- Rossini, il continue son œuvre de psychologue et, pour nous mettre en mesure de mieux saisir le sens^ de la musique, il conte des anecdotes en lesquelles se manifestent des sentiments semblables à ceux qu'elle exprime. Il y a entre le livre De V Amouret la Vie de Rossini une étroite parenté et les théories formulées dans le premier se trouvent illustrées et commentées par des exemples musicaux dans le second.
Pour Stendhal, on ne saurait rien comprendre à la musique italienne, si l'on ne se rend pas un compte exact des qualités du sol dont elle jaillit. Comme il l'écrivait à un ami : « Cette espèce d'écume qu'on nomme Beaux- Arts est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la fermentation. » C'est, en somme, toute la théorie de l'influence des milieux, si brillamment reprise et illustrée par Taine de manière systématique.
1. Dès 1808, on trouve dans sa correspondance des phrases de ce genre : t La musique me plut comme exprimant l'Amour... • (I, 328). — Cf. la Préface de la Vie de Haydn^. par M. Romain Rolland, en laquelle la sensibilité de StendhaL est si finement analysée.
Roinifi \t »•
t.iy STENDHAL ET ROSSINI
Stendhal, pour nous révéler la signification de la musique rossinienne, ou, plus exactement, de la musique italienne durant l'ère de Rossini, nous trace un tableau des mœurs contemporaines en évoquant, à chaque page, le souvenir des mœurs ^u temps passé qui ont contribué à former celles du présent. Rien de plus vivant que cet élément du livre de Stendhal. Â dire vrai, il ne fait souvent que répéter ce qu'il a déjà dit dans Rome^ Naples et Florence, mais on n'a pas le courage de s'en plaindre. Il est tel tableau, le récit de la représentation, à Côme, de Demetrio e Polibio, par exemple, qui peut prendre rang parmi les meilleures pages de Stendhal.
Persuadé qu'on ne saurait étudier la musique ^'un peuple en faisant abstraction du pays, des coutumes, des idées, des passions de ce peuple, il cherche à donner une impression d'ensemble et veut faire comprendre l'Italie aux Français, à travers la musique de Rossini.
Tout le livre est écrit avec la préoccupation du pubUc français auquel il est destiné. Beyle, fidèle à son rôle de « bon cosaque auxiliaire », harcelant de sa lance les traînards de la colonne, cherche à piquer la curiosité de ses compatriotes, à leur donner le désir de mieux connaître le beau pays 4' Italie, où l'on vit, où l'on aime autrement qu'en France. Comme tous ceux qui ont longtemps vécu ji l'étranger, il enrage contre la suffisance et le tran-
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quiUe orgueil de ceux qui, n'ayant jamais dépassé Saint-Cloud, demeurent persuadés qu'il n'est rien sous le soleil qui vaille ce qui se fait à Paris. Comme le note si bien Sainte-Beuve, Stendhal sollicite moins le grand public que les artistes et surtout les critiques, c de sortir du cercle académique et trop 'étroitement français et de se mettre au fait du dehors ».
Par mépris du patriotisme d^aniichamhre^ il crie leurs vérités aux musiciens français. Emporté par l'ardeur de la lutte, il va trop loin et se montre injuste parfois ; mais qui aurait le cœur de lui reprocher d'avoir pris le parti de Rossini contre Berton ? Ces reproches qu'il adresse aux orchestres bruyants, aux chanteurs inexpressifs et sans voix, ne semblent que trop fondés, si l'on en juge par ce que soufiFrent nos oreilles encore aujourd'hui dans les saUes de nos théfttres lyriques.
Stendhal ne se borne pas à accabler de sarcasmes le public de Feydeau et de Louvois, aux a oreilles doublées de parchemin », il ne manque aucune occa» sion de partir en guerre contre les vices nationaux, contre les défauts, selon lui, français par excellence : la vanité, la peur du ridicule, le manque de naturel, le matérialisme artistique... Il exagère beaucoup, mais quel admirable prédicateur d'idéaUsme que cet épicurien 1 Les âmes nobles ne sauraient échapper à son empire, a J'ai parcouru la Vie de Rossinif confie Eugène Delacroix aux feuillets de son.