LVIII STENDHAL ET B088INI
coup que de les amuser, que de leur donner nxk plaisir plus facile, plus aimable, mais qui les distrait des réalités quotidiennes et les jette dans un monde d'illusions agréables.
Notre siècle a subi la fascination des monuments grandioses érigés par les romantiques. II imagine difficilement que, hors du café-concert, on puisse écouter de la musique autrement que plongé en un recueillement extatique, qu'on puisse prendre un plaisir très vif à savourer des airs joyeux et tendres, en causant et dégustant des sorbets durant les récitatifs sans importance. On écoute aujourd'hui le Barbier^ ainsi que Parsifalj d'un bout à l'autre, religieusement. Combien rirait Stendhal et que ne dirait-il pas de ces gens qui vont à l'Opéra comme au prêche !
Certes, il est de la musique qui n'est qu'une su* blime prière, il en est qui nous introduit dans des* sanctuaires mystérieux, il en est qui nous emplit d'une horreur sacrée, qui nous initie à des voluptés,. à des douleurs, à des joies surhumaines, il en est qui nous prend, qui nous porte, qui nous roule dans ses flots irrésistiblement et nous abandonne sur la grève, brisés comme au retour d'un long évanouissement. Mais n'y a-t-il donc place que pour une telle musique, et faut-il que l'admiration passionnée qu'elle suscite chez des artistes bien doués, mais dépourvus du génie nécessaire, nous vaille encore longtemps cet amas d'œuvres honorables, respec»
PRéFAGE LIX
tables, témoignant du plus noble idéale mais qu'on ne saurait entendre sans bftiller ? ^ Stendhal enseigne et sa parole a été entendue de quelquesuns : n y a place pour un art moins sévère, moins dogmatique. De grftce, messieurs les compositeurs, laissez l'appareil suranné des sonates, des fugues et des canons ; ne vous obstinez pas à ressusciter une langue morte. A quoi sert d'écrire des vers latins ? Cela est bon au collège. Vous n'êtes plus, que je sache, des écoliers. Ne vous hypnotisez pas dans la contemplation du passé. Soyez de votre temps, n n'est pas donné à tout le monde de naître géant. Si la nature ne vous a façonnés ainsi, proportionnez votre effort à vos forces. En voulant plonger les hommes en extase, vous risquez de les endormir. Fuyez l'ennui, le pédantisme, l'affectation. La vie est pénible, encombrée de difficultés, aidez les hommes à s'en évader par l'imagination. Méditez Texemple de Rossini qui, ne se sentant la puissance, ni l'envie de prendre, comme Beethoven, le Destin à la gorge, préféra lui faire les cornes. Son rire éclatant dissipe les ombres. On oublie les
1. La présente préface venait de paraître dans la Revue -critique des idées et des livres (10 et 25 juiUet 1920) quand on me signala que la thèse que je défendais dans ma conclusion avait été soutenue bien longtemps avant moi et de la manière la plus brillante par M. Maurice Barrés, dans un article de la Revue illustrée de 1885. M. Maurice Barrés a bien voulu m'autoriser à reproduire ce délicieux article, oublié de tous et de lui-même, dans le 1^' numéro de la Revue Musicale (novembre 1920).