Voir TAvant-Propos dcg Notes d'un Dilettante
Laissez aller votre pensée comme cet insecte qu'on lâche en l'air avec un fil à la patte.
SocRATE. Nuée» d'Aristophane.
AoiiiNi !•
PRÉFACE
Depuis la mort de Napoléon, il s^est trouvé un autre honïïè~^û^uel on parle tous les jours & Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne, à Paris comme à Calcutta*.
La gloire de cet homme ne connaît d*autre8 bornes que celles de la civilisation, et il n'a pas trente-deux ans ! Je vais essayer de tracer une -esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette hauteur.
Les titres du conteur & la confiance du lecteur, «ont d'avoir habité huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses chefs-d'œuvre ; Tauleur a fait des courses de cent milles pour se trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux ; il a su, dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la sodété, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de Rossini.
L'auteur de l'Ouvrage suivant en a déjà fait
deux OU trois autres, toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit jjue qu and on se mêlait d'écrire, il fallait emj)lo2[er lesjr^^ oratoires, académiques, etc. ] qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.; qu'iL^n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux. ilen*y arriver jamais.
Le pré sent livre n'est doncjjas^un livre. A la chute de Napoléon, l'écrivain des pages suivantes,, qui trouvait de la duperie à passer sa jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se trouvant en Italie lors des grands succès de Rossini, il eut l'occasion d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne.
Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite \ voilà ce qui forme la brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite, elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite «aprésence desjp^^ raconte.
Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.
Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant ! et d'un homme comme Rossini, dont lai vie ne laisse d'autres traces que le ^souvenir des
PREFACE
sensations agréables dont il remplit tous les cœurs 1 Je voudrais bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez d'inexactitudes dans cette Vie de Rossini pour le fâcher un peu, et l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple, que tel grand seigneur envié. •Le seigneur a gagné un gros lot en argent à la loterie de la nature, * lui y^ ^agné un nom qui ne peut
plus périr, du génie, et surtout du bonheur.
^ I 1 — Il — . ■ . ■ M»
Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais * ; c'est une école de musique qu'il a vue près de la place Beauveau *, qui a donné à l'auteur l'audace d'imprimer en France.
Montmorency, 30 septembre 1823. *
Rossini I. 1.
Le 11 janvier 1801, Gimarosa mourut à Venise^ des suites des traitements barbares * qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait fait jeter la reine Caroline.
Paesiello n'est mort qu'en 1816 * ; mais on peut dire que depuis les dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du Roi Théodore * et de la Scuffiara ♦.
Gimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui joignent à une extrême richesse, une extrême régularité. —
Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du Matrimonio segretOy et entre autres le second :
lo ti laacio perché uniti.
Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de concevoir ; remarquez cependant qu'ils sont réguliers, et d'une régularité que notre esprit peut saisir : c'est min grand mal ;) dès qu'on en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte prévoir la suite et le développement 3e ceux dont on entend le début.fTout le mal est dans ce
►•**^^'^^ il ^— M
y^mot prcwir^fet c'est de la que nous verrons dans peu sortir le style et Ja gloire .de Rp^^ifti-
Paesiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa ; il n' évoque pas dans l'âme du spec» tateur les images qui donnent des jo uissances aux passi ons profondes , ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la grâce ; mais il a excellé dans ce genre ; sa grâce est celle du Corrége, tendre, rare* ment piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je citerai comme exemple connu à Paris le quartetto de la Molinara,
lorsque le notaire Pistofolo se charge si plaisamment de faire à la meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal, ses rivaux.
La manière bien remarquable de Paesiello est de répéter plusieurs fois le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur.
Rien au monde n'est plus opposé au style de
INTRODUCTION \f
Cimarosa, étincelant de verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se répète, mais ce n'est pas exprès ; et ce qui fait le comble de la grâce chez Paesiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter, de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable, que seul parmi les modernes il a mérité d'être comparé aux deux grands maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du xix® siècle. En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses dont nous ne nous doutions pas auparavant.
Réfléchir sur les beaux-arts fait sentir.
DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE d'iTALIE.
En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter ; or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de l'harmonie avec sa voix seule.
Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et de la musique italienne. Un jeime Italien plein d'une passion, après y avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus poignante, se met à chanter à mi-voix un
air de Rossinii et il choisit, sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque rapport à la situation de son âme ; bientôt, au lieu de le chanter à mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter, l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet échoie son ftme le console; son chant est, si l'on veutj^comme un miroir dans lequel il s'observe : son ftme était irritée contre le destin, il n'y avait que de la colère ; elle va finir par avoir pitié d'ellemême.
A mesure que le jeune Italien se distrait par son chant, il remarque cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi ; il s'y complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau, il n'y a qu'un pas ; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux habitants de l'Italie méridionale une voix' très forte, le plus souvent ils n'ont pas besoin de piano pour composer \ J'ai connu vingt jeunes gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétentions qu'à Londres on fait une lettre, ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant chez eux le soir, ils se mettent
1. C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs pour la plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le royaume de Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce beau pays, le chant national nommé la Caifajola, «t le PestagaUc, particulier aux Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me dit : La musica è il lamento dell' amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai 1819.
au pianOi et, sous ce délicieux climat, passent une j "-partie de la nuit à chanter et à improviser *. | Leur esprit est à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur ; ils ont donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori,' mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait ét^ moins active ; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction possible dès qu'on improvise au piano, et Ton ne songe qu'à l'expression ; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons.
Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement ; mais l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour ce genre de talent est fort rare dans les pays du Midi, et ne s'allie guère à une tête ardente *• Tout le temps que l'on joue du violon ou de la flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non pas à ce qu'îb expriment. Notez
ce mot, il explique encore le secret des deux musiques.
Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu. près comme d'autres faisaient de leurs enfants des castrats ; mais de nos jours, le talent de la musique instrumentale s'est tout à fait réfugié dans la tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie, il suffit à ces âmes rêveuses de la beauté des sons, même sans mélodie, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination vagabonde.
Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner Don Juan ; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet opéra, pendant le souper de Don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de l'Opéra, rue Lepeletier, jouer admirablement, à la première vue, une symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo d^Armide, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de superbes talents, cultivés avec une pati ence à toute épreuve, et pas de génie musical.
A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix
unanime, que les étrangers vantaient beaucoup trop l'œuvre de Mozart, et que le morceau des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et digne de la barbarie tudesque.
Le despotisme minutieux ^ qui depuis deux siècles enlace et étouffe le génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les journaux au dernier degré de grossièreté * et de bassesse ; on appelle un homme un scélérat, un âne, \m voleur, etc., à peu près comme à Londres ', et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il imprime. Ordinairement en Italie,, le journaliste est lui-même l'un des principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur. Or, en Italie comme
1. En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très jeune alors, M. Toni, qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du gouvernement vénitien à Vérone ; il y vivait heureux et content d'un petit emploi de 1.800 fv. et faisait la cour à la Princesse P***. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à Venise ; après trois mois de finesses et de sollicitations, il put adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des dix, qui lui dit : « Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un habit bleu ? nous vous avons cru jacobin. » L'année 1822 a été témoin, à Milan, de traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis libéraux d'un^ homme qui aime trop le Dante, cessent peu à peu de le voir aussi fréquemment.
2. Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient d'affubler le célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui existe, la Re^me d'Edimbourg.
en France, comme partout, ropinion publique sur les spectacles ne peut se former que par les journaux ; c'est une pensée qui s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à la seconde.
Je «demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Viganô, par les turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui impriment.
Je me trouvais il y a quelques années (1816) ^ans une des plus grandes villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de célébrer l'arrivée dans leurs murs de la princesse Beatrix d'Esté *, belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur, un opéra entièrement nouveau, paroles et musique ; c'est le plus grand honneur qu'on puisse rendre •en Italie. Le poète imagina d'arranger en opéra
une comédie de Goldoni^ intitulée Torquato Taaao, On fait la musique en huit jours, la pièce est mise^ en répétition, tout marche rapidement ; la veillo même de la représentation, le chambellan de la princesse vint dire aux citoyens distingués qui. tenaient à honneur de chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une^ princesse de la maison d'Esté, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des torts envers cette iUustre famille.
Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à celui du Tasse.
La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en excitant leur imagination ^ à produire certaines images analogues aux passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect, mais sûr, la musique d'un pays^ doit prendre la nuance du gouvernement qui forme les ftmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la tyrannie ne permettant en Italie que^ l'amour, la musique n'a commencé à être belliqueuse que dans Tancrède *, postérieur de dix ans aux prodiges d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces^ grandes journées eussent réveiUé l'Italie ^, le nom de la guerre et des armes n'était employé en mu-
1. Voir dang la correspondance de Napoléon, année 1796, l'esprit public de Milan et de Breseia. Vingt-quatre coquins habillés de rouge, chargés de la police de la ville, formaient toute l'armée milanaise. Voir, dans les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que Napoléon avait fait de ce peuple.
«ique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraientils pu trouver du charme à rêver aux sensations guerrières ?
Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire sur-le-champ le sublime : AllonSy enfants de la patrie, et le Chant du départ. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens, ils n'ont rien fait d*égal ; c'est qu'ils copient, à l'aveugle, l'expression de l'amour, et que l'amour, en France, n'est qu'une passion secondaire que la vanité et Y esprit se chargen t il'étouffer.
Quoi qu il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense que tout le monde est -d'accord que la musique n'a d'effet que par l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement y l'imagination, c'est la mémoire *. A l'instant qu'en intendant un bel air, je me rappelle les illusions •et le petit roman qu'il avait fait naître en moi â la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon cœur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté •de l'exécution par exemple.
Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une
dame qui se trouvait à la campagne : « L'on va donner Tancrède au théfttre Louvois ; ce n'est qu'à la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir comprise, eDe s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète sera notre saturaiion^ si j'ose m'exprimer ainsi. » On ne saurait, en musique, être fidèle à ses ancienne sadmir ations . Si Tancrède ravit encore après quarante représentations, ce sera un autre public ; une autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les articles des journaux ; ou bien, c'est que l'on est si mal à ce théfttre, le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées, que la fatigue se montre ^bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à chaque soirée qu'un acte d'un opéra ; au lieu de quarante représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier Tancrède,
Une chose fort triste, qui est peut-être une. vérité, c'est que le beau idéal change tous les trente ans, en musique. De là vient que, cherchant à donner une idée de la rév olution opérée par Rossini,
Rottna. I. 2
il a été inutile de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paesiello K
Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire n'avaient plus le charme de V imprévu. Le vieux et aimable Pacchiarotti * me contait, à Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Londres, qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter, chaque soirée, jusqu'à cinq fois, un certain air de Cimarosa ; j'avoue que pour ajouter foi à un tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires. Comment le cœur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec cette fureur ?
Si un air que nous avons entendu il y a dix ans nous fait encore plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées agréables dont alors notre imagination était heureuse ; mais ce n'est plus en produisant une ivresse nouvelle *.
1. Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a donné une excellente histoire de la musique *• Je trouve que ce bel ouvrage est gâté par un peu d'obscurité. Peutêtre que le voile désagréable qui s'interpose notre notre œil et les idées de l'auteur vient de ce qu'il ne nons a pas dit bien clairement quel était son credo en musique. Peutêtre aurait-il dû donnev des exemples de ce qu'il trouve beau, sublime, médiocre, etc.
Une tige de pervenche rappelait aussi à Jean« Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse.
Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de rftme, et lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur Latta^Rook, ou la Jérusalem, c'est qu'il s'y mêle un plaisir physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins ; à l'autre extrémité de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale, l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de nos plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra BufiFa, donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les éprouver encore.
Tout est, au contraire, incertitude et imagina-
tion en musique j l'opéra qui vous a fait le plus yif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours après, et n y plus trouver que l'ennui le glus jlat, ou un agacement désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à voix glapissante ; ou il fait étouffant dans la salle ; ou l'un de vos voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance tdllement^^j3>lîyaiquej^ que l'on vbîf * que j 'arrive
à des conditions de plaisir presque triviales à écrire.
C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée où Ton a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou littéraire pour expliquer pourquoi VElisabetta * ne fait aucun plaisir : c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plaisir musical cette espèce de draw'back (difficulté de naître) ; ensuite on écoute avec pédanterie ; on se jait un devoir de tout . entendre. Se faire un devoir l quelle phrase anglaise, quelle idée aiîU:iïij[;^iç€ile ! C'est conmie^ se fc i^^ "" devoir d'avoir soif.
Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par exemple, durant le premier final de Cosi fan tuUe de Mozart), ce plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire ; c'est ainsi que quelques baies de beliadonay cueillies par erreur dans un jardin, le forcent à être fou.
Cotugno *, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de Moïse : « Entre autres louanges
INTRODUCTION 2t
« que l'on peut donner à votre héros, mettez. « ceUe d'assassin. Je puis vous citer plus de quaa rante attaques de fièvre cérébrale nerveuse, a ou de convulsions violentes, chez des jeunesa femmes trop éprises de la musique, qui n'ont « pas d'autre cause que la prière des Hébreux « au troisième acte, avec son superbe changement « de ton. »
Le même philosophe, car ce grand médecin.
Cotugno était digne de ce titre, disait que le demijour était nécessaire à la musique. La lumièretrop vive irrite le nerf optique ; or la vie ne peut pas se trouver à la fois présente au nerf optiquo et au nerf auditif. Vous avez le choix des deux plaisirs ; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno, qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain. Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe. Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical.
Je suis bien loin de prétendre affirmer cette
ROMINI. I. 2.
théorie du philosophe napolitain, je n'ai peutêtre pas même assez de science pour la répéter correctement.
Tout ce que je sais par l'expérience de quelques amis intimes, c'est qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces images.
Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir <iont on vient de faire la découverte.
Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique, lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination ^ës^îmages séduisantes relatives à la passion qui nous occupe * -dans le moment. On voit bien que ^ tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que plu^ un homme est solidément raisonnable, moins il ei| est susceptible. ^j — Il n'y a de réel dans la musique que l'état où j^ I elle laisse jjâme *, et j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la rêverie et aux passions tendres.
INTRODUCTIOr« 23^
HI8TOIRB DE L'iNTERRiGNB APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812.
Après Cimarosa, et lorsque Paesiello eut cessé* de travailler, la musique languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais dire le plaisir musical languit ; il y avait bien toujours des transports et de l'admiration folle dans les saUes de spectacle,' mais c'est comme il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, mémo en lisant les romans de Ducray-Duminil *, ou des mouchoirs agités et des ifwal pour la joyeuse entrée même des plus mauvais souverains.
Rossîni a écrit avant 1812 ; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan.
Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'œil sur les compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812.
Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie, uniquement parce que tous^ les grands théâtres ont l'obligation de donner des opéras nouveaux à certaines époques de l'année ; sans quoi, sous prétexte d'admirer les anciens| compositeurs, les pédants du pays n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies^J
naissants ; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes.
L'Italie n'est le pays du beau dans^Jei^ts^lçs genres que parce qu'on y éprouyjg le beso in du nouveau dans le beau idéal, et que, chacun n'écoutant que son propre cœur, les pédants ^ jouissent
de tout le mépris qu ils méritent.
<^ Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër.
Mayer *, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est fixé à Bergame, ^ donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. n eut du succès, parce qu'il présentait au public iine petite nouveauté qui surprenait et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs, les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en Allemagne, n ne savait guère faire chanter la voix iiumaine, mais il faisait parler les instruments.
Sa Lodoîska, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue admirablement chantée à Schœnbrunn en 1809, par la charmante Balzanûni, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir une des cantatrices les^ plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini devait son talent à sa iaideur.
Les due GiorncUe de Mayer sont de 1801 ; en 1802, il donna î Misteri Eleusini^ qui se firent la réputa-
tion qu*a aujourd'hui Don Juan. Don Juan n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire. / Misteri Eleusini passèrent pour l'œuvre musicale la plus forte et la plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on allait de la mélodie à l'harmonie *.
Les maîtres italiens quittaient le facile et le simple pour le composé et le savant *. MM. Mayer •et Paër osant faire en grand, avec hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres maestri essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de génie ; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'il avaient réellement beaucoup de talent.
Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une musique d'opéra devant, À ce qu'il parait, se borner à trente ans, ces maîtres -ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en 1820, MM. Mayer et PaSr figureraient dans les annales de la musique au rang •des Léo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres de premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. Ginevra di Scozia est -de 1803 ; c'est l'épisode d^Ariodant, qui forme l'un 4es chants les plus admirables du délicieux OrlandOf de l'Arioste. L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il écrit comme
il faut écrire pour un peuple musicien ; à l'autre extrémité du clavier poétique, je vois le petit abbé Demie.
Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs de passion et de jalousie d'Ariodant et de la belle Ecossaise, qu'il croit infi* dèle, sont forts presque uniquement en effets d'harmonie et en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la patrie de Mozart ; mais en 1823, par exemple,, ce sentiment leur fait voir l'histoire de toute 1» révolution française et de ses suites, dans VApoca-lypse \
JLe sentiment des Allemands, , trop dégagé des }iens terrestre^ , et trop nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en France le genre niais *. Les têtes qui éprouvent des passions en^ Allemagne manquant de logique, sup-^ posent bientôt l'existence de ce dont elles ont ^ besoin.
Le sujet d*Ariodant est si beau pour la musique,, que Mayer a trouvé trois ou quatre inspirations ; par exemple, le chœur chanté par les pieux solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir,.