‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 55 sur 87 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'italiana in algeri.

Mais parlons de Vltaliaruiy non pas telle que des «gens adroits * nous l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais teUe qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune -auteur au premier rang des maestri.

Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à s'évanouir que les effets de la musique * ; ^coga me tout le charme dépend d e l'im agination, et que la musique en so i n'a rien de • réel, il suffit d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à jamais l'effet d'un chef-d'œuvre dans un pays. Tel est le sort de Vltaliana à Paris ; elle y a été teUement gâtée <iu'elle n'y fera jamais un certain plaisir. Tout le inonde arrivera au spectacle avec l'idée qu'on va

voir quelque chose de médiocre, ^e seul préjugé serait fatal partout à la meilleure musique da mo nde ; que sera-ce chez un peuple o ù chacun, ^rait volontiers à son voisin ; « M onsieur, faites* moi l'amiti é de me dire si j'ai du plaisi rj^»

L'ouverture de Vltaliana est délicieuse, mais elle- ^ est (çog^gaie ; c'est im grand défaut.

L'introduction est admirable ; elle peint juste, et avec profondeur, la douleur d'une pauvre fenmiedélaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet état de l'ftme,

Il mio spoao non più m'ama *,

est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique.^ Arrêtons-nous sur ce peu de mots : c'est tout, simplement la perfection du genre bouffe. Aucun* autre compositeur vivant ne mérite cette louange,, et Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait Vltaliana in Algérie il était dansla fleur du génie et de la jeunesse ; il ne craignait pas de se répéter ; il ne cherchait pas à faire de la musique forte ; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens \ c'est qu'ils veulent

1. Le caractère yénitien est esquissé avec toute la grâceet l'effet possible dans un roman de SobilleVg intitulé Mémoires du comte d'O, Voici un problème moral digne detoute l'attention des philosophes. Le pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l'Europe, était celui qu>

avant tout, en musique, des chants agréables et plus légers que passionnés. Ils furent servis à souhait 4ans Yltaliana ; jamais peuple n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère ; et de tous les opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à des Vénitiens.

Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait en même temps Yludiana in Algeri k Brescia, à Vérone, à Venise, à Vicence •et à Trévise.

n faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple, cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres ; mais il y avait une certaine verve dans l'exécution, un brioj im entraînement général que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je voyais cette espèce de foUe musicale s'emparer de l'orchestre et des spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant de joie dans un chétif théfttre où rien assurément n'était au-dessus du médiocre. Je ne saurais expliquer le comment

.avait les lois écrites les plus atroces. Voir les constitutions de l'inquisition d'État dans VHUtoire de Venise de M. Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston, justement celui où le gouvernement est à peu près parfait. lie mot de l'énigme ne serait-il pas Religion ?

[de tout cela. Jtien n'étaiL fait daiig ccv charmant spectacle pour rapp eler \e\ réelpt lejtristejde la vie. U n'y avait certaine ment pas une tète dans la sali» flui s'avisât de juger ce qu'on voyait. Le chant, les décorations, l'exécution vive de l'orchestre, le Jea des acteurs re mpli d'im provisations, rien n'était fait pour furrè ter ici-bas l'imagination d u specta« teur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trou-

rvâit bientôt dans un autre monde que le nôtre^ et dans un monde bien autrement gai. Mais tout

cela veut être vu, et a fort mauvaise grftce dans un récit.

Nous étions tous livrés aux plus folles illusionsde la musique. Les acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par les cris des. spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple, ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux bouffe Paccini^ qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a deplus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une telle représentation.

Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus naturel en Italie que le chant de Mustafa :

Cara, m'hai roUo il timpano.

C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse ; mais il n'y a rien d'humiliant pour Tamour-propre, nen de moqueur.

Remarquez que je parle toujours de la musique •et jamais des paroles, que je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un opéra. Je prends la situation du poète, et ne lui •demande qu'un seul mot, un seul, pour me nommer le sentiment ; par exemple, je vois dans Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et, en sa qualité de souverain, ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble des paroles me gftterait tout cela. Qu'y faire ? Il vaudrait mieux sans doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le libretto ; il serait charmant comme la musique ; on pourrait le lire sans se désenchanter le moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d'un grand poète. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le libretto. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée pour prendre une idée de l'action ; à chaque morceau, on lisait le premier vers t[ui nomme la passion ou la nuance de sentiment -que la musique doit peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert -de papier d'or.

Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet

désagréable du libretto, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante lignes y. et ensuite, par n^ 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau d'ensemble ; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de Lindor,. coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey ; et ce petit extrait était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la musique comme on l'aime à Venise.

La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans Vlta^ Uana in Algérie

Languir per una hella,

est d'ime fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est simple ; cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul ténor qui existe aujour»^ d'hui. C'était un des plus grands triomphes de la musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure, sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de cette cava--

tine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion ; elle n'est pas trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare -de nous. C'est la musique la plus physique que je connaisse.

Ce moment délicieux est renouvelé un instant après ; mais si le plaisir qu'on nous propose était •exactement de même nature, de toute nécessité il serait moins vif.

Le duetto entre Lindor et Mustafa :

Se incUnassi a prender mogUêt

-est aussi agréable que la cavatine, mais déjà il a une nuance de plus de dramatique et de sérieux ; Lindor se défend de prendre la femme que le bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des Débats ont trouvé l'action de la pièce""IoIIê, sans voir, 1^8 pauvres geyij^, qi^ft si fille n'était pas f oUe elle ne conviendrait plus à ce genre de musique, qui n'est elle-même qu'une folie organisée et compiète^ Si nos littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné, renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se présente que de temps à autre, comme pour nous

1. Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le ^rame sérieux. VUs de Haydn, de Motart et de Métastase, p. 374.

délasser de la gaieté, et c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un sentiment tendre est irrésistible ; il a les charmes réunis de l'imprévu et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'ftme ne peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous^ occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou de l'opéra buffa.

La réplique de Mustafa :

Son due atelle,

à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer, est à mourir de rire. La réflexion de Lindor :

D'ogni parie io qui m'inciampo,

est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite ; on ne saurait trouver plus de fraîcheur. La. contre-partie de Mustafa :

Caro amico, non c*è scampo,

est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette ; ce ne sont autre chose que des batteries destinées uniquement à faire briller la cantilène délicieuse confiée aa ténor. Cimarosa avait l'art de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper^

Ici, si, à une quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de «concert par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de dix-huit «ans, un léger pli de la peau, près de l'œil, qui deviendra une ride dix ans plus tard.

Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première fois, dans ce dueitOy la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne faire que de la miisique de concert.

L'air d'Isabelle :

Cruda sorte I amor tiranno,

est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du fameux duetto :

Ai capricci deUa sorte ?

J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans Cimarosa; c'est cette élégance n oble et simple qui fait de Rossini le musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre •de mérite, tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis. La transition :

Messer Taddeo...

Ride il babbeo,

•est délicieuse.

Rossini. I. 7

Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs ; le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux scènes de récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos yeux.

11 y a un repos admirable dans la grande scène où le bey Mustafa reçoit Isabelle ; c'est le chant du. chœur :

Oh I che rara beltà.

Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra bufla ;jn ais Rossini ayant ^peur d'ennuyer, l'a fait bien court.

La cantilène :

Maltrattata dalla aorte,

est un chef-d'œuvre de coquetterie : c'est, suivant moi, la première fois que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs. Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans la bouche de ses coquettes. C'est peutêtre la seule faute que ce grand homme ait à se reprocher en peignant les cœurs de femmes. Il fallait dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public.

Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent. Remarquez le trait :

Ah I chi sa mai, Taddeo ?

Voflà le véritable style bouffe, voilà le comique <loiit la musique est capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible.

Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat * que celui de Lindor qui entre, i l'instant, avec la femme délaissée et son amie :

Pria di dividerci da t>oi, signore.

Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que Mozart et Cimarosa peuvent envier.

Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale.

Il est bien vrai que le bey dit :

Corne acoppio di carmone La mia testa fa bumhùm, *

^ue Taddeo dit aussi :

Sono corne una cornacchia Che apennata fa crà, crà i.

-Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M. Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats, charmants

1. Telle que le retentisBement du canon, ma tête fait bon... bon.

Taddeo. — Je suis comme une corneille qui, après avoiv perdu tes plumes, fait crà, crà. — Il faut juste autant d'esf>rit pour critiquer ces paroles que pour les faire.

pour ce finale, et la musique cependant être commecelle de Dalayrac ou de Mondonville ? C'est comme si Ton s'avisait de louer, dans la Transfiguralion^ le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau sur une toile très fine et de première qualité d» Hollande.

A Venise, à la fin de ce finale chanté par Paccini,. Galli et la Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient les yeux.

L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra buffa ; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'œuvre. On n'était pas obligé, à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer les détails de ce raisonnement ; tout lemonde s'écriait en mourant de rire : Sublime I divin !

Ce qui caractérise ce chef-d'œuvre, c'est l'extrêjoaD^ rapidité et l'absence de rexophas^. Il est impogribl» ^ledirejlus eo^^joaoins de .mots; mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font atten* tion aux paroles ? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase itaKenne dans un certain endroit de ses œuvres : ZansUo^ lascia le donne, e studia la matematica\

1. Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmesi et étudie^ les mathématiques. (Confessions.)

SECOND ACTE

Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée ^e Taddeo :

Ah I aignor Muatafa !

L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit ; la situation est forte, elle est expliquée •en peu de mots, fort clairement et d'une manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus gai que l'air et la pantomime :

Viva il gran Kaîmakan I

Mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif ; mais la dignité ! La fin de l'air :

Quà biaogna far il contOy

^gale les plus jolies idées bouffes de Cimarosa, et cependant c'est un style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit et beaucoup moins de chaleur.

Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de choisir entre

Rossmi. I 7.

le pal et son amour pour Isabelle. L'expression desparoles :

Se ricu8o.., il polo è pronlo, Ese accetio... è mio dovere Di portargU il candeliere * Kaimakan, êignore, io reato.

est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à l'imagination d'un maestro ; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais chez les AUemands.

n n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de l'art aurait dit * à tous leà compositeurs vulgaires : il faut un moment de tris-^ tesse ; mais comment être profondément triste, en même temps très simple, et de toute nécessité fort rapide ? Rossini a répondu par la phrase su^ blime et si facile en apparence :

Ah Taddeo ! quant' era meglio Che tu andiuai in fondo al mar !

Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations reçues sur un avancement qui désole, et avec une politesse forcée, ne rappellent les sou* venirs les plus gais de ce pays-là. L'effet est si profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa qualité si ridicule d'amant non préféré.

Après un air et un chœur si comiques, il fallait

un long repos, et il a été ménagé avec beaucoup -d'art par l'auteur du libretto.

L'air d'Isabelle :

Per lui chê adoro,

devait peindre la coquetterie ; cette fois Rossini n'a pas été aussi heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et redoublées •d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la magni* £cence et l'effet.

Rossini retrouve tout son génie dans le quintette :

Ti presenio di mia mono Ser Taddeo Kalmakan,

C'est peut-être le chef-d'œuvre de la pièce. Toute cette musique est éminemment dramatique. Rien ^e plus gai et en même temps de plus vrai que le trait •d'Isabelle :

Il tuo muao è faUo appoaia.

Rien de plus coquet et de plus trompeur que :

Aggradi9co,o mio êignore.

Les étemûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris. L'obstination d'un sot piqué au jeu «est parfaitement rendue par

Ch'êi stamuii fin che scoppia, Non mi movo via di quéL

A peine commence-t-on à être las du genre bouffeet de l'excessive gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase :

Di due aciocchi uniii insieme.

Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun :

Tu pur mi prende a gioco

n'est encore que des batteries de clarinette ; c^est de la musique d'écolier ou de paresseux.

En revanche, le terzetto papataci est de la plus^ grande force ; le contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa :

Che vuol poi significar ?

„. A color che mai non aanno,

est délicieux pour l'oreille ; voilà de ces effets tout à fait indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne veulent voir la musique qu'à travers les paroles.

Rien de plus gai et de plus entraînant que la un. du terzetto :

Frà gV amori e le bellezze.

Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble, délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste :

Se mai torno a miei paesi.

La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure ; on l'a supprimée à Paris, et pourquoi ? Est-ce envie ? est-ce pour cette autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques dilettanti :

a Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un « théâtre du boulevard pour y faire des bouffon- « neries. »

J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance ; tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du plaisir pour leur argent. Ils n'en font ^as moins chaque soir des phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a l'honneur de leur ouvrir ses portes. Il rCy a rien de comparable à ceci dans toute ritalie, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur joie ? elle est si innocente ! Je me trouvai une fois dans ma vie vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi bon en médire ? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes immenses ? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient * à un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il peut être

supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse pris la parole, j'aurais jou6 le rôle ridicule d'un jardinier qui apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture ; il propose sa méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.

La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux. Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût bien ne pas mutiler ses œuvres, et les entendre au moins une fois telles qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses privilèges ? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se faire un sujet de vanité du droit de si£Qer, dont il s'est tout doucement laissé priver ; en revanche, il n'use pas mal de celui d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter à la fois dans l'opéra italien des No%xe di Figaro, Quel triomphe flatteur pour Vhonneur national ! Il a beaucoup applaudi ; il avait entre autres plaisirs celui de la variété : chacune de ces demoiselles chantait aigre à sa manière ; mais voilà ce que les journaux libéraux n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité.

Le génici dans Vltaliana in Algérie finit avec le magnifique terzetto qu'on a trouvé trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un tour de force en faveur de madame Marcolini ; où trouver une prima donna d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades à la fin d'une pièce aussi fatigante ? Voilà de ces choses qui embarrassent en Italie et empêchent quelquefois de donner Vltaliana ; à Louvois, jamais de difficultés semblables ; mademoiselle Naldi a chanté cet air-là comme tous les autres.

Cet air est en même temps un monument historique. Quoi ! un monument historique dans le finale d'un opéra bu£Fa ? — Hélas ! oui, Messieurs, cela est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace d'être.

Pensa alla patria^ e intrepido Il iuo dosfer adempi ; Vedi per tuUa ItaUa Rinaacere gli eaempi Di ardire e di valor K

Napoléon venait de recréer le patriotisme *, banni d'Italie, sous peine de vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en 1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à leur imagination un plaisir dont elle sentait

1. Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton doToif ; pense que l'Italie a tu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sublimes de valeur et de dévouement.

le besoin. Mais, attentif à ne pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie :

Intrepido

Il tuo doi^er adempi,

qu'il songe à les délasser par :

Sciocco tu ridi ancora.

Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant :

Vanne, mi fai diapeito,

toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations.

Rivedrem le pairie arène

est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de l'autre amour.

Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu haute trahison, ce chef-d'œuvre n'a jamais ennuyé. Figurez-vous Andromaque donnée aux Français, et l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste ; c'est à peu près l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde

OU de Juliette, dans lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos yeux.

Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien, longs et surtout bien sérieux sur un jeu d'enfant,, sur un opéra bu£Fa. — Je conviens de tout, et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation. Croyez-vous que si des enfants- voulaient vous expliquer l'art de faire des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un grand sérieux à une chose si intéressante pour eux ? Voyez en moi l'un de ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou bien utiles en parlant musique ; mais si le ciel vous a donné xxTk cœur, vous acquerrez des plaisirs.

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