‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 60 sur 87 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

GUERRE DE l'hARMONIE CONTRE LA MÂLODIE.

Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui. formèrent son lot aussitôt que les pédants Teurent honoré de leur haine, et que tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués contre lui.

L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.

Rossini se moque des pédants ; mais, s'il eut toujours assez de mépris pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.

Pour éclaircir l'idée, assez ojbscure, que les littérateurs de toutes les nations se sont faite du mot goût^ on en est souvent revenu à la signification simple -de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une belle pêche.

Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en ouvrant sa belle pèche : le goût des sucreries et des saveurs douces disparaîtra bientôt chez lui ; je le vois, à peine arrivé à seize ans, s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un goût assez ftpre, et qui o£Pense d'abord, mais elle a beaucoup de piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de barres.

Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui plaît ; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs insipides lui fait •demander un mets allemand, le saur^craut ; ce mot baroque veut dire choux aigre. Il y a loin de là à la pêche, dont le parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un ftge avancé, avait un tel goût pour la cuisine fortement assaisonnée et les épiées, que l'honneur de dtner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes

officiers français que la mode faisait courir aux revues «de Potsdam. -^ —

^ mesu re que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des sucreries, q ui charmaient son en* fance, et contracte celui des choses piquantes et fortes . Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de papa.

Cette soif toujours croissante pour les aliments) d'un goût piquant, cet éloignement pour ceux quif n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà l'image, f peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort -exacte, des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la mélodie simple et charmante pour l'oreille aux fruits parfumés et «doux qui font tant de plaisirs dans l'enfance. L'harmonie, au contraire, représente les mets piquants, ftpres, fortement assaisonnés, dont le goût blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730 que les Léo \ les Vinci ■, les Pergolèse ', inventèrent, à Naples, les chants les plus

1. Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales de la musique antique, le Misera pcwgoletto de Démophon *.

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