CHAPITRE XIII
SUITE DE l'eLISABETH.
Le second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Elisabeth fait amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour lui adresser ces paroles fatales :
T' inoUra, in me tu vedi Il tuo giudice, o donna.
« La politique condamne à une mort ignominieuse « ime femme ennemie qui a osé s'introduire dans « ma cour sous un déguisement perfide. Un reste « de pitié parle encore dans mon âme. Écris, re- « nonce aux prétendus droits que tu peux te croire
« sur le cœur de l'ambitieux Leicester. Reviens de
« ton erreur. »
Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il serra tous les cœurs.
n faut avoir vu mademoiselle Colbran dans cette scène, pour comprendre le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies qu'elle faisait faire à cette époque.
Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre des dessins tort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la dernière exactitude, le costume de la sévère Elisabeth. Ces habits du xvi® siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux traits de la belle Colbran. Tous les spectateurs connaissaient l'anecdote de la vérité du costume ; cette idée consacrant^ par le prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbran, augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination la plus exaltée par le roman de Kenikvorth n'a pu se figurer une Elisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense stalle de San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette belle reine.
Mademoiselle Colbran, dans Elisabeth, n'avait point de gestes, rien de théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des poses ou des mouvements ira' giques. Son pouvoir immense, les événements importants qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ces yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était le regard d'une reine dont la fureur n'est rete-
nue que par un reste d'orgueil ; c'était la manière d'êtred'une femme belle encore, qui dès longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté^ suivie de la plus prompte obéissance \ En voyant mademoiselle Colbran parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cetteancienneU des habitudes que le pouvoir suprêmefait contracter, c'est l'évidence de l'absence de