‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 114 sur 122 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

« Après le succès de Tancredi, de Tltaliana in Algeri, de la Pietra del Paragone, du Barbiere di Siviglia, de la Gazza ladra, de la Donna del Lago, les Italiens ne i^oulurent plus entendre d^ autre musique que celle de Rossini.

Un journal (V Italie comptait en 1819 dix-sept théâtres sur lesquels on représentait au même moment les opéras de Rossini sans parler de sept autres théâtres hors d' Italie. On prétend que Rossini aurait dit à cette occasion : « Je suis le plus jeune et le plus heureux des compositeurs, » Mais cependant ce triomphe extraordinaire et inouï empêche la durée de la popularité de Rossini. Déjà Von peut dire que V Italie est désormais saturée de sa musique et le premier compositeur qui aura assez de courage et assez de génie pour ne pas copier Rossini et abandonner les crescendo pour retenir aux tempi larghi et à la véritable expression du chant obscurcira certainement la gloire de ce compositeur et affaiblira son autorité. »

Ce n'est pas un secret que Rossini ait révélé s'il a jamais dit : « Je suis le plus jeune et le plus heureux des compositeurs. » C'est là une vérité reconnue par toute l'Europe. A t'^ente-et-un ans, avec quarante opéras, presque tous d'un effet surprenant, et la possession d'au moins 70.000 écus, on peut présumer que Rossini doit avoir conscience de toute la force de sa situation. Mais il ne semble pas que fatalement, en raison même de ce triomphe extraordinaire et inouï, la durée de la popularité de Rossini doive être compromise. En France, on a dit souvent que Rossini, après avoir jeté à bas de leurs trônes Paesiello et Cimarosa, ferait lui aussi une chute retentissante. Le compositeur impatient des règles, l'audacieux novateur finirait par succomber sous le poids de ses triomphes. Je répondrai à ces assertions que les envieux prennent leur désirs pour des réalités. Ou bien Rossini trouvera dans ses futures compositions des beautés nouvelles capables d'émouvoir l'âme des auditeurs et Rossini demeurera assis sur le char de la Victoire. Ou bien Rossini, aux

dépens de son génie, voudra introduire des calculs dans l'art même de plaire et alors Rossini aura fini de régner sur le monde. Comme elle s'applique bien à ce sujet cette pensée d'Horace : « D'Horace ! sous la plume d'une dame ! » Horace ! ne vous étonnez pas : femme et chanteuse je lis souvent Métastase, Comme j'en raffole, je ne me contente pas de lire seulement ses drames musicaux, je lis aussi ses chansons, ses lettres, ses traductions. Voyez la manière dont Métastase traduit Horace dans le livre de VArt Poétique du vers 45 au vers 50^ :

L'use e il dispor délie parole esige Gentilezza e cautela. AUor sarai Egregio parlator, quando le voei Note ad ognun, mercè la cura industre Che in coUocarle avrai, nuove parranno.

J'applique ce précepte aux maîtres de chapelle et à Rossini et le transforme ainsi ^ :

L'uso e il disporre délie note esige Gentillezza e cautela. Allor sarai Bravo compositor, quando le note Che multi sanno, colla cura industre, Che in coUocarle avrai, nuove parranno ^.

1. Le choix et la disposition des mots exige — de la grâce et de l'adresse. Alors tu seras — bon écrivain, quand les termes connus de lou' le monde, grâce au soin ingénieux avec lequel tu les auras placés, sembleront nouveaux.

2. Le choix et la disposition des notes exige — de la grâce et de l'adresse. Alors tu seras — bon compositeur, quand les notes que beaucoup connaissent, grâce au soin ingénieux avec lequel tu les auras placées, paraîtront nouvelles.

3. Le n° 8 du Bedatore del Reno de l'année 1812 contient une version beaucoup plus élégante de la Poétique d'Horace, appliquée à la musique. Voici comme elle s'exprime à ce sujet :

Di gentilezza e di energia sien piene

Tue note sempre ; e fâche applauso trove

Rossini. IL 30

Voilà tout le secret de la musique moderne. Ce n'est pas en renonçant aux crescendo qu'on obtiendra le triomphe. Nous ne sommes plus en état d'entendre (au moins en général) finir les airs lentement ou avec langueur. Toutes les paroles des strette, des quatuors, des quintettes, des finales doivent être sonores. Ainsi les voulaient déjà les Paesiello, les Guglielmi, les Cimarosa. Comment dans ces conditions voulez-vous abandonner les crescendo ? Je vous le répète, les crescendo dureront tant que l'on cherchera avec la musique à imiter les gradations du langage naturel. A mesure que la discussion s'échaufïe l'homme exprime ses opi-^ nions avec une chaleur croissante. Il en sera de même dans la musique. Qu'on ne me parle plus de revenir aux larghi sous prétexte que c'est là la véritable expression du chant, car je répondrai : si ces larghi doivent être composés par exemple comme celui de Molza : « Adorato Giovinetto, bel diletto di mia vita — ou encore comme celui de Paesiello : Tutto da te dipende — ou comme tant d'autres de Sarti et d'Anfossi, ils ennuieront extrêmement le public. Les larghi, eux aussi, doivent être composés sur des mélodies neuves et bien appropriées aux paroles qu'elles revêtent de musique : Elena, o tu che io bramo dans la Donna del Lago de Rossini, est un largo agréable. Le largo de la cavatine de' palpiti, le largo du rondo : perché mai le luci aprimmOy ceux de Paer dans la Griselda, dans VAgnese et dans la Camilla, ceux très doux de Mayer dans la Ginevra et dans VElisa, ceux-là, oh ceux-là, oui, ont été inventés pour le plus exquis plaisir de l'âme !

L'uso eziando di antiche Cantilene. Frasi comuni, ed ascoltate altrove, Se avrai nel variarle industria, e cura, Air orecchio vulgar paranno nuove.

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