‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 20 sur 122 · Voir le Corsaire du 3 octobre · texte numérisé non relu

Voir le Corsaire du 3 octobre

2. C'est envers de tels artifices de chant que l'imperturbable et savante rigidité de l'orchestre de Louvois est ■cruelle. Cet orchestre, composé de gens cent fois plus habiles

C'est aussi une belle création que l'inflexion donnée aux vers précédents qui appartiennent à la même scène :

lo ti sento, mi chiami

A seguirti fra Vombre, etc.

Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soirée * où madame Pasta employa, pour la première fois, ces nouveaux artifices de chant, et le saisissement, bien plus flatteur ^ que des applaudissements, qu'ils excitèrent dans le public ; et pourtant, à chacune des vingt ou trente représentations du même opéra, qui avaient précédé, les spectateurs auraient juré que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rôle le dernier degré de la perfection.

Ce même soir, au moment où madame Pasta employait avec le plus de bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable Napolitain, connu par son goût pour la musique et par ses succès, me dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire ici : « Ces chance gements de sons dans cette voix sublime me rap-

que les symphonistes italiens de 1780, eût rendu impossibles Pacchiarotti et Marchesi. Il contrariera tous les grands chanteurs que nous pourrions avoir à Paris ; et pour peu que ceux-ci soient intimidés par la science trop réelle de nos symphonistes, nous ne verrons jamais la partie improi^isée du beau chant.

1. Les sots applaudissent quand la majorité applaudit ; mais, pour être transporté d'admiration, il faut avoir une âme, chose rare.

« pellent une sensation de bonheur tendre que j'ai « trouvée quelquefois durant les nuits si pures de « notre malheureuse patrie, lorsque des étoiles « scintillantes se détachent si bien sur un ciel d'un « bleu foncé ; c'était lorsque la lune éclaire ce « paysage enchanteur que l'on aperçoit de cette « rive de Mergelina * que je ne verrai plus. L'île « de Capri se détachait dans le lointain au milieu « des flots d'argent d'une mer mollement agitée « par la brise rafraîchissante de minuit. Insensiblece ment une nuée légère vient voiler l'astre des nuits, « et sa lumière semble, durant quelques instants, « plus suave et plus tendre ; l'aspect de la nature « en est plus touchant ; l'âme est attentive. Bientôt « l'astre se montre de nouveau plus pur et plus « brillant que jamais, inondant nos rivages de sa « lumière vive et pure ; et le paysage reparaît « aussi dans tout l'éclat de sa vive beauté. Hé bien ! « la voix de madame Pasta, dans ces changements « de registres, me donne la sensation de cette lu- « mière plus touchante et plus tendre qui se voile « un instant pour reparaître bientôt mille fois plus « brillante ^.

« Au coucher du soleil, lorsqu'il disparaît derrière « le Pausilippe, notre cœur semble se laisser aller « naturellement à une douce mélancolie ; je ne sais a quoi de sérieux s'empare de nous ; notre âme

1. Le beau idéal dans tous les genres n'a qu'une mesure raisonnable ; c'est le degré de notre émotion.

« semble se mettre en harmonie avec le soir et sa « tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens de « l'éprouver, mais avec un mouvement plus rapide, « quand madame Pasta a dit :

Ultimo pianto !

« C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, « mais d'une manière plus durable, aux premières « journées froides de septembre, suivies d'une « brume légère sur les arbres qui annonce l'ap- « proche de l'hiver et la mort des beautés de la « nature. »

En sortant d'une représentation dans laquelle madame Pasta nous a transportés, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrême et profonde émotion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on chercherait à se rendre un compte plus distinct d'une sensation si profonde et si extraordinaire. On ne sait où se prendre pour admirer. Cette voix n'a point un timbre (métallo) extraordinaire ; elle ne doit point ses effets à une flexibilité surprenante ; ce n'est point non plus une extension inaccoutumée ; c'est uniquement et tout simplement le chant qui part du cœur,

Il canto che nelV anima si sente,

et qui séduit et entraîne * en deux mesures tous les spectateurs qui ont pleuré en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix.

Je pourrais faire une assez longue énumération de toutes les difficultés que la nature avait opposées à madame Pasta, et qu'elle a dû surmonter pour que son âme pût, au moyen du chant, électriser celle des spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux triomphes et se rapprocher de la perfection ; chacun de ses pas est marqué par une de ces petites créations dont je parlais naguère. Je m'étais fait dicter par un musicien savant une énumération que je supprime parce qu'elle exigerait du savoir technique pour être comprise ; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que je veux parler de la beauté ; et, dans mon ignorance, ce ne sont point les savants que je prétends endoctriner.

On a demandé aux amis de madame Pasta quel avait été son maître comme actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un cœur propre à sentir vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionnée et allant jusqu'au ridicule pour le beau idéal. A Trieste, un pauvre enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumône pour sa mère aveugle, la fait fondre en larmes sur le port où elle se promenait avec quelques amis ; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les amis qui étaient avec elle parlent de charité, se mettent à louer la bonté de son cœur, etc. Quand elle a essuyé ses larmes : « Je n'accepte point vos louanges, « leur dit-elle. Cet enfant m'a demandé l'aumône

« d'une manière sublime. J'ai vu, en un clin d'œil, « tous les malheurs de sa mère, la misère de levr (( maison, le manque de vêtements, le froid qu'ils « souffrent bien des fois. Je serais une grande « actrice si, dans l'occasion, je pouvais trouver « un geste exprimant le profond malheur avec cette « vérité. »

Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame Pasta avait la conscience dès l'âge de six ans, qu'elle se rappelle distinctement, et dont elle se sert à la scène dans le besoin, qui lui valurent son talent et lui ont servi de modèle. J'ai entendu dire à madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations à de' Marini, l'un des premiers acteurs d'Italie, et à la sublime Pallerini *, l'actrice formée par Viganô pour jouer dans ses ballets les rôles de Myrrha, de Desdemona et de la Vestale.

Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir à la scène la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini ; elle n'a même jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano ; et pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent à dire qu'elle semble leur élève. Elle n'a d'obligation pour le chant qu'à madame Grassini, avec laquelle elle a chanté pendant une saison à Brescia ^.

1. Voir dans le Mémorial de Sainte-Hélène, tome IV, un passage intéressant sur madame Grassini. J'ai vu hier douze

lettres de l'amour le plus passionné ; elles sont de la main de Napoléon, et adressées à Joséphine ; l'une d'elles est antérieure à leur mariage. A propos de la mort imprévue d'un M. Chauvel, ami intime de Napoléon, il y a une boutade singulière et tout à fait digne de Platon ou de Werther sur l'immortalité de l'âme, la mort, etc. Plusieurs de ces lettres si passionnées sont sur de grand papier officiel portant en tête : Liberté, égalité. Napoléon méprise les victoires, et n'est inquiet que des rivaux qu'il peut avoir auprès de Joséphine. « Aime-les si tu veux, lui dit-il, tu n'en trouveras « jamais qui t'adoreront comme moi. » Puis il ajoute : « On s'est battu hier et aujourd'hui ; je suis plus content « de Beaulieu que des autres, mais je le battrai à plate « couture. » Il est à craindre qu'à la mort de M. le comte de B***, ces douze lettres ne soient vendues à l'épicier.

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