‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 21 sur 122 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

LA DONNA DEL LAGO

On peut dire qu'à Naples, après VElisabethy. les pièces de Rossini n'ont réussi qu'à force de génie. Son principal mérite était d'avoir un style différent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et sans idées qui l'avaient précédé. Dans le genre ennuyeux de l'opéra séria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-être, sans le mécontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait à son entreprise, Rossini se serait-il négligé. Je l'ai vu se trouver mal à cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si indifférent, et d'ailleurs si sûr de son mérite. C'était à la première représentation de la Donna del Lago, opéra tiré d'un mauvais poème de Walter Scott.

Ce jour-là, le premier sentiment fut de plaisir.

La première décoration représentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'Ecosse sur lequel la Dame du Lac, fidèle à son nom, se promène seule dans une barque qu'elle dirige elle-même. Cette décoration était un chef-d'œuvre. Toutes les imaginations furent transportées en Ecosse et prêtes à s'occuper d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbran, tout en faisant voguer sa barque avec beaucoup de grâce, chanta son premier air et fort bien. Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le duetto qui suit avec Davide fut chanté avec beaucoup d'art. Enfin Nozzari parut ; il entrait par le fond de la scène, qui, ce soir-là, se trouvait à une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rôle commençait par un port dé voix. Il donna un éclat de voix magnifique, et d'une force à être entendu de la rue de Tolède ; mais comme lui-même, du fond de la scène, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva à un quart de ton peut-être au-dessous de ce qu'il devait être. Je me rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un prétexte pour siffler. Une ménagerie de lions rugissants à qui l'on ouvre les barreaux de leur cage, Eole déchaînant les vents en furie, rien ne peut donner une idée, même imparfaite, de la fureur d'un public napolitain offensé par un son faux, et trouvant une juste raison pour satisfaire une vieille haine.

L'air de Nozzari était suivi de l'apparition d'une

quantité de bardes, qui viennent animer à la guerre l'armée écossaise qui marche au combat. Rossini avait eu l'idée de lutter avec les trois orchestres du bal de Don Juan; il avait divisé son harmonie en deux parties, savoir, le chœur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de trompettes qui, après avoir paru séparément, sont entendues en même temps ^. Ce jour (4 octobre 1819 *) était un jour de gala ; le théâtre était illuminé, la cour n'y était pas ; rien ne pouvait retenir l'extrême gaieté des jeunes officiers qui remplissent par prwilège les cinq premières banquettes du parterre, et qui avaient bu à la santé du roi en sujets loyaux et fidèles. L'un de ces messieurs, au premier son des trompettes, se mit à imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au galop. Le public saisit cette idée, et à l'instant le parterre est plein de quinze cents écoliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre maître de musique ne purent tenir à un tel tapage ; il se trouva mal.

La même nuit, pour tenir un engagement contracté quelque temps auparavant, il dut monter en voiture et courir en toute hâte à Milan. Quinze jours après, nous sûmes qu'en arrivant à Milan, et sur toute la route, il avait répandu la nouvelle que la Donna del Lago était allée aux nues. Il

1. Je trouve plus de difficulté vaincue dans Mozart, et un effet plus clair et plus agréable chez Rossini.

Rossini. II. 11

croyait mentir et il doit avoir tous les honneurs du mensonge ; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si éclairé de Naples avait senti toute l'étendue de son injustice ; il applaudit Topera comme il mérite de l'être, c'est-à-dire avec transport. On avait diminué de moitié le nombre des trompettes qui accompagnaient les bardes, et qui, le premier soir, étaient réellement assourdissantes.

Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions * le soir du 5 octobre à la soirée de la princesse de Belmonte : « Au moins si ce pauvre « Rossini pouvait savoir son succès en route, il « serait consolé ! quel triste voyage il va faire ! » Nous avions oublié le gasconisme du personnage.

Si je n'étais pas honteux de la grosseur démesurée de la présente brochure, je hasarderais une analyse suivie * de la Donna del Lago. C'est un ouvrage plutôt épique que dramatique. La musique a vraiment une couleur ossianique et une certaine énergie sauvage extrêmement piquante. Après la chute du premier jour, on ne se lassa pas d'applaudir la cavatine et duetto :

O matutini albori,

chanté par Davide et mademoiselle Colbran. Il y règne une fraîcheur et une bonne foi de sentiment d'un effet délicieux.

Le chœur des femmes :

D'Inihaca donzella ;

le petit duetto :

Le mie barbare vicende^ de Davide et mademoiselle Colbran ; l'air :

O quante lagrime I

de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'œuvre.

Le finale est extrêmement remarquable et vraiment original.

On admire dans le second acte le terzetto :

Alla ragion deh' céda I et l'air :

Ah si pera,

de mademoiselle Pisaroni, à qui cet opéra valut le rang de cantatrice de premier ordre.

Les passions sont moins vives dans cet opéra que dans Otello, mais les cantilènes me semblent plus belles. Le chant est en général plus spianatOy plus simple ; par exemple, l'air délicieux et si tendre :

Ma dov* è colei che accende ?

Les dilettanti de Naples jugèrent que, dans la Donna del Lago, Rossini avait fait un pas pour revenir au style de sa première jeunesse, au système dans lequel sont écrits VInganno felice, et le Demetrio ; sur quoi je ferai observer que Demetrio e Polibio et surtout Tancrède sont écrits dans le

style qui, à mes yeux, est le plus beau, dans le mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie le plus favorable pour l'effet ; ce qui ne veut nullement dire que Tancrède présente les meilleures idées possibles, et que ce soit le meilleur opéra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'énergie, mais ses idées sont un peu déparées par les effets d'un faux système.

Page 1