‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 39 sur 122 · APOLOGIE · texte numérisé non relu

APOLOGIE

DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGÉRA- TIONS, MES ENTHOUSIASMES. MES CONTRADIC- TIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC.

Mardi 31 janvier 1775.

Hé bien I voilà donc encore un piège que vous me tendez ! Vous me dites hier avec bonté : Vous allez demain à la Fausse-Magie ; f exige de votre amitié de me mander ce que vous en aurez pensé. Mais vous ■savez bien, répondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N* importe, dites-vous; j^aime vos impressions, d^abord parce qu^elles sont vraies, et puis parce qu^elles sont outrées, et que j^ai du plaisir à les combattre. Cette observation que vous croyez ^i bien fondée devrait donc m' arrêter ; je devrais après cela me faire un avis bien modéré, bien raisonnable : il manquerait sans doute de goût et de la •connaissance des choses dont je parlerais; mais au

moins je ne révolterais pas les gens (Tesprit, parce quils sont indulgents, et les sots ni' estimeraient parce qiCils aiment les gobe mouches. Cela les laisse à leur place, au lieu que les impressions vives, les^ mouvements de Vâme, les blessent, les inquiètent sans les éclairer ni les échauffer jamais.

Je vais donc me laisser aller : je n aurai égard ni aux sots, ni aux gens d^ esprit; je ne craindrai pas même votre jugement, je m^y livre. Je serai sotte ou absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi.

J^ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir à cette répétition, et je défie tous les connaisseurs de me prouver que j^ai eu tort. J^ai admiré le talent de Grétry ; j^ai dit vingt fois avec transport : Jamais on Via eu plus d'esprit, jamais on na mis tant de délicatesse, de finesse et de goût dans la musique ; elle a le piquant, le saillant, la grâce de la conversation d'un homme desprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui ne mettrait que le degré de chaleur et de force qui conviendrait au sujet quHt traite, et qui paraîtrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait jamais de la mesure que lui prescrirait le goût. Enfin, disais-je, si l'auteur de cette musique m^ était inconnu, je ferais l'impossible pour faire connaissance avec lui dès aujourd'hui. J'ai été toujours animée, toujours soutenue par le plaisir ; l'orchestre me semblait parler, et je m'écriais sans cesse : Oh I que cela est ravissant ! Oui, je le

répète, il est ratissant de passer deux heures de ^uite avec des sensations douces, vraies, et toujours variées ! Le poème rn'a paru charmant; il me semble que le poète na été occupé, d'un bout à Vautre, quà faire valoir le musicien. Les airs sont distribués avec beaucoup d'intelligence et de goût; il a trouvé le moyen de rendre ses vieillards aussi comiques, aussi piquants que ceux de Molière. Grétry a fait de cette scène un duo qui en rend le comique et la gaieté dune manière aussi animée qu'originale. Enfin, que vous dirai-je ? Tai été ravie, charmée, et je ne sais que louer et aimer, et point critiquer ce qui m^a fait autant de plaisir.

Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais mettre Grétry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, fût-elle plus faible, doit effacer celle qui est éloignée. Hé bien ! il n'en sera rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagérée, je ne suis jamais exclusive ; et savez-vous pourquoi ? c'est que c'est mon âme qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent le plus opposées : si bien donc, que j'aime, que je chéris le talent de M. Grétry, et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les lumières, ni les connaissances, ni la sottise nécessaires pour assigner des places et des rangs aux talents, je ne rn avise pas de prononcer lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui me paraît ne pas devoir se

rapprocher. Je ne sais à quelle distance la nature les a mis Vun de Vautre, mais je sais qu'à talent égal, ils auraient dû en faire un emploi différent, puisque le genre de V opéra-comique n'est pas celui de la tragédie.

U impression que fai reçue de la musique d'Orphée, ne ressemble en rien à ce que fai éproui^é ce matin. Elle a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante, qu'il m'était absolument impossible de parler de ce que je sentais : j^ éprouvais le trouble, le bonheur de la passion, j'avais besoin de me recueillir; et ceux qui n^ auraient pas partagé ce que je sentais auraient pu croire que j'étais stupide. Cette musique était tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que vingt fois je suis venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que j'avais reçue : en un mot, cette musique, ces accents attachaient du charme à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants et sensibles : j'ai perdu mon Eurydice. Et comment voudriez-vous, après cela, que je pusse y comparer la Fausse Magie ? comment pouvoir comparer ce qut ne fait que plaire et attacher, à ce qui remplit Vâme, à ce qui la pénètre, à ce qui la bouleverse ? comment comparer l'esprit à la passion ? comment comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie douce, qui fait presque de la douleur une jouissance ? Oh ï non, je ne compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des contradictions dans mes goûts, des

disparates dans mes opinions ! Hé bien ! soit, je ne serai pas conséquente, comme la raison, mais f aurai tout le plaisir de la sensibilité et de tous les genres de sensibilité, et je vous dirai, comme Diderot : Oh ! mes amis, n ayons pas tant d'esprit, analysons moins et jouissons davantage ; ne portons pas V esprit de critique aux choses d'agrément et de pur amusement ; soyons au moins indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre goût n'en sera ni moins bon ni moins juste.

J'aimerai donc ce qui paraît le plus distant, le plus contraire même ; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le calme et la paix dans mon

âme; j'aimerai, j'admirerai, je serai à genoux

devant Clarisse, que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus fortes productions de l'esprit humain ; je serai ravie^ exaltée par tous les genres de beautés dont cet ouvrage est plein. La vérité, la simplicité de ce roman me fera une assez grande illusion pour me persuader que j'ai vécu avec tous les Harlowes. Ils animeront toutes les passions dont mon âme est susceptible; et, en admirant Clarisse, je ne dédaignerai point Marianne ; j'y trouverai, sinon la vérité des passions, celle de V amour- propre, celle des différents états de la société. J'aimerai à voir toutes les nuances de la vanité ren^ dues et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans Marivaux, j'irai jusqu'à aimer sa RossiNi. II. 18

manière et même son affectation^ qui est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.

Oui, dans tous les genres, f aimerai ce qui paraît opposé, mais qui nest peut-être opposé que pour les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne rien sentir. « La nature, il est vrai, les a bien dédommagés : ils sont toujours si contents de leur raison, de leur modération, et de la conséquence quily a dans tous leurs goûts; leur esprit est roide, ils le croient juste ; leur âme est de plomby ils la croient calme ; enfin, ils ont la satisfaction de la suffisance, et moi j^ai le décousu, Végarement de la folie et de la passion. Il est vrai que ces gens si raisonnables se sentent à peine exister, et moi, je souffre ou je jouis sans cesse. Ils sont ennuyés, je suis enivrée ; mais pour rendre justice et à eux et à moi, je dois avouer que s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens froids peuvent être exagérés, mais les gens animés ne sont et ne peuvent être que hors de mesure et outrés : tous les deux vont par-delà le but; mais les uns s'y sont montés, tandis que les autres y ont été jetés, entraînés. Les uns ont fait le chemin pas à pas, les autres ont sauté les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve quil y a cette différence entre les gens exagérés et ceux qui sont outrés, quon évite les premiers et quon quitte les derniers ; mais cest à condition d^y revenir le lendemain; car, ce quon aime par-dessus tout,.

<î'est à être animé, remué, agité, et voilà V avantage quon éprouve avec les gens passionnés, Ils révoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent : mais en les critiquant, en les condamnant, même en les haïssant, ils attirent, et on les cherche. Vous me direz que je ny vais pas de main morte, et que je me loue de manière à révolter le goût et la délicatesse de tous mes juges. Mais cest à vous que je parle, et vous êtes mon ami avant que d^être mon juge ; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer que je viens d'étaler, je dois vous faire observer que je me défends, et alors il est permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre : il n'est donc pas question d'être modeste, il s'agit d'être vraie.

Je reviens encore à mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec passion, et qu'il y a dans Shakespeare des morceaux qui m'ont transportée ; et ces deux hommes-là sont absolument opposés. On est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité et le charme de sa diction ; et Shakespeare dégoûte, rebute par la barbarie de son goût; mais aussi, on est enlevé, surpris, frappé de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains endroits. Oh permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre ! J'aime la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingénieux, le spirituel Lamotte.

Enfin, je ne finirais point, si je parcourais tous les genres ; car je dirais que je raffolle du bon Plutarque

et que f estime le sévère La Rochefoucauld ; faime le décousu de Montaigne et faime aussi V ordre et la méthode d^Helvétius.

Je cous entends cous récrier : Mais il ne fallait pas m^ assommer de ces détails de vos goûts : que ne disiez-ç>ous tout d'un coup : Taime tout ce qui est bon t Mais souvenez-vous donc que je vous Vai dit cent ois, et que sans doute je ne vous ai pas persuadé ; car vous ne vous lassez pas de me dire que je loue tropy que je suis exagérée, outrée, hors de mesure : il fallait donc vous prouver que frétais fondée à aimer, à admirer ; et ce n^est pas avec de V esprit qu^on jouit autant, c'est avec de Vâme. Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je sens tout; et c'esl ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire : cela est bon, cela est mauvais ; mais je dis mille fois par jour : J'aime. Oui, j^aime, et j^aimerai à aimer tant que je respirerai, et je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses neveux : J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bête. Oui, elle avait raison, et je dirai comme elle : j^aime la moutarde parce qu^elle est piquante et forte, et j^aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec cette voracité d affections et de goûts, vous croiriez quHl n^y a rien ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me déplaire, me dégoûter, me repousser ? Oh mon Dieu ! je ne finirais pas si j^ entrais dans tous les détails; mais je me con-

tenterai seulement de cous indiquer ce qui m^est antipathique : d'abord les vers qui nont de mérite que la facture, et qui sont vides de pensées et de

sentiments, comme ceux de MM. De ; les comédies

qui sont vides d'intérêt et d'esprit, et qui sont écrites

ou avec un ton trivial, ou comme celles de MM. de ;

ou celles qui ont une espèce de jargon, qui ne peut être intelligible que pour la coterie de V auteur, comme

celles de Al M. de ; les tragédies dont le sujet est

passionné, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou quelquefois barbare, comme celles de

M de Enfin, je vous dirai, car il faut finir, que

le maniéré, le gracieux, le frais et même le fin et surtout le fade, sont pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dégoût mortel, avec cette différence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de m'être antipathiques en me devenant nécessaires, et que le reste m'est et me sera dans tous les temps également odieux.

A Végard de mon attrait et de mon éloignement pour les personnes, il est absolument analogue à mes goûts ou à mon aversion pour les choses. J'aime mieux une bête qu'un sot j j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel ; j'aime mieux une femme passionnée qu'une femme raisonnable ; je préfère la rusticité à l'affectation; j'aime mieux la dureté que la flatterie ; je préfère, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicité et la bonté, mais surtout la bonté ; Voilà la vertu qui devrait animer

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tout ce qui a de la puissance. C^est aussi la ^ertu qui confient aux faibles, aux malheureux ; enfin, c'est la honte qui supplée à tout, qui dédommage de tout / et dût-on en abuser, et dussé-je en souffrir, je n^hésiterais pas, si on me donnait le choix ou d''avoir la bonté de madame Geoffrin ou la beauté de madame de Brienne, je dirais : Donnez-moi la bonté, et je serai aimée / çoilà le premier, et si je me laissais aller, je dirais V unique bien dont je veuille jouir. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore, c'est d'aimer; mais la bonté est déjà une affection de Vâme, et avec cette ^^ertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah ! Von aime donc beaucoup et toujours ! et avec ce degré de bonté que je loue, que j^ envie, on pourrait se passer des plaisirs et des jouissances des passions. Uâme serait sans cesse en activité et n est-ce pas là le plus grand charme de la passion ?

Mais, dites-moi si ce n^est pas à vous que je dois souhaiter cette vertu jusquà Vexcès ? Que de bonté et d' indulgence ne vous faudra-t-il pas pour lire cette longue, froide et fatigante apologie ? Ah ! vous voilà dégoûté à jamais de rn accuser ; mon exagération est encore moins insupportable que ma justification ; mais aussi j^y ai été poussée : tous mes chers amis m^accablent ; j^ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce quils appellent ma folie et mes disparates, ne sont autre chose que la raison et le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la consé-

quence de tout ceci ? quel en est le résultat ? Voulez-vous que je vous le dise à V oreille ?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous aurais découvert le secret de mon âme. Adieu; condamnez-moi, critiquez-moif mais aimez-moi; je me louerai de votre bonté, et je ne sentirai qu'elle.

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