Journal de Paris du 14 novembre
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auditoire français, il y a toujours une centaine de provinciaux qui ne prisent dans une voix de femme que la faculté d'atteindre à une note fort élevée. Quel n'a pas dû être l'étonnement de ces spectateurs en entendant applaudir une voix qui ne sort jamais des cordes basses ?
Ces sortes de voix demandent à être accompagnées avec beaucoup de ménagement et de discrétion. L'année dernière M}^^ Mariani était entendue, et par conséquent applaudie dans l'immense salle de la Scala, à Milan, grande comme trois ou quatre fois celle de l'Académie royale ; mais c'est qu'elle avait le bonheur d'avoir pour chef d'orchestre le fameux Alessandro Rolla, qui s'est fait la réputation de premier chef d'orchestre d'Italie, en répétant sans cesse à ses violons : « Messieurs, notre premier mérite est d'être les très humbles serviteurs de la voix qui chante sur le théâtre, fût-ce celle du plus détestable chanteur. N'imitons pas ces musiciens ultramontains qui, dit-on, se croiraient déshonorés s'ils ne faisaient entendre dans la salle le son de leur instrument. »
Il faut avouer que ces grands principes ont été un peu négligés hier soir à Louvois. Rossini, qui, je pense, prévoyait la manière dont son Opéra serait traité, n'avait pas même, à ce qu'on assure, pris la peine de passer au théâtre. Aussi il n'y a eu aucun ensemble ; on aurait dit que les rôles étaient oubliés, et rien n'a été plus triste et plus
froid que la représentation de cet opéra si gai. S'il n'est pas de bon ton de rire à Paris, il faut avouer que, ce soir, la bonne compagnie a été servie audelà de ses vœux.
Zuchelli, que le public commence enfin à apprécier après un an de mérite sans succès, a chanté avec un art infini, un moelleux étonnant. C'est une voix délicieuse, et qui serait parfaite si elle pouvait atteindre à plus de fermeté dans certains moments. M^^^ Schiassetti a enlevé les suffrages par le rondo de la fin ; elle eût enlevé tous les suffrages si tout le monde eût été impartial. Les chevaliers du lustre, chassés du Vaudeville, se réfugieraient-ils à Louvois ? Un parterre si bien composé soufîrira-t-il l'apparition de ces messieurs ? M^^^ Schiassetti joue Vltaliana in Algeri un peu trop en femme de la société ; au théâtre, il faut des gestes plus marqués, de plus grands mouvements.
Je ne dirai rien de certaines découvertes qu'on a faites à la répétition de Vltaliana in Algeri, ni des ravages qu'une main savante s'était permis de faire dans la partition de cet opéra. On prétend que c'était à ne pas s'y reconnaître. La présence •de Rossini à Paris, et l'appui de journaux impartiaux ont donné le courage séditieux d'essayer de revenir un peu à la partition originale, mais l'on assurait, ce soir, que les chœurs étaient obligés de chanter de mémoire.
Certains morceaux de la partition n'existent
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plus. La main savante qui s'était chargée du soin officieux de corriger et de mutiler les partitions de Rossini, détruisait à mesure les nombreux passages qu'elle jugeait à propos de retrancher. Il y a peu de scènes, dit-on, où l'on n'ait effacé huit ou dix n-'csures ; sont-ce les plus Lelles, celles qui contribuaient le plus à donner du brillant aux charmantes idées du compositeur de Pesaro, ou bien a-t-on choisi les lignes les moins originales ? C'est ce que je laisse à deviner aux personnes qui savent la tendre affection que les rivaux de gloire se poitent entre eux. Rossini est placé trop haut dans l'opinion musicale de l'Europe pour descendre à se plaindre de telles petitesses ; son incurie semble dire à ses rivaux : « Gâtez mes partitions tant qu'il vous plaira et tant que votre charge vous en donnera le pouvoir, il y restera encore assez de choses brillantes pour faire ma gloire et pour faire votre malheur. »
Ne pourrions-nous pas avoir Rossini pour directeur à rOpéra-Buffa, au moins les jours où l'on donne ses opéras ? Et maintenant qu'un hasard imprévu, le retour du rôle d'Isabella à une voix de contralto, est venu découvrir avec quelle facile bonté on corrige ses opéras, ne pourrait-on pas établir en principe que l'on donnera toujours les opéras de Rossini à Louvois tels qu'on les joue à la Scala et à San-Carlo ?
Pour exprimer tous mes vœux par un seul mot, pour indiquer au public tous les plaisirs dont on
le prive avec une troupe maintenant fort bien composée, demandons au ciel de voir bientôt le théâtre Louvois donné à l'entreprise. Si nous avions un directeur désireux de faire de bonnes recettes, un Barbaja, un Bernard, bientôt la salle de Louvois serait évidemment insuffisante. Il faut, dit-on, cinquante mille écus pour réparer le plafond de la salle Favart. On aurait bien vite réalisé cette somme, au moyen de cinquante actions de trois mille francs, portant un intérêt de 4 pour cent et la jouissance d'une loge. Remarquez que l'inconvénient d'un orchestre, qui met sa gloire à jouer fort et à éclipser les détails de chant, disparaîtrait presque entièrement dans une salle plus vaste.
Il est une autre raison. Mardi dernier, l'air étouffé qu'il faisait à Louvois a privé tout à coup d'une partie de ses moyens M°^^ Pasta, qui nous rendait ce jour-là Nina pazza per amore^ et qui était on ne peut mieux disposée une heure auparavant. Rien ne nuit au plaisir musical comme de ne pouvoir prendre l'air entre les deux actes. Dans une salle composée comme un salon, un homme bien né hésite à se déplacer lorsqu'il faut déranger huit ou dix spectateurs à la sortie et à la rentrée. Pourquoi tenons-nous absolument à avoir le théâtre italien le plus barbare et le plus incommode de l'Europe ? Que perdrions-nous à augmenter de cinquante centimes le prix des places, et à donner des banquettes à dossier à notre parterre ? Quelle
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puissance offenserions-nous en plaçant dans notre petite salle enfumée et toujours étouffée un bon ventilateur comme au théâtre de Drury-Lane à Londres ? Jamais la mesquinerie des costumes et des décorations n'a semblé plus choquante que ce soir. Il n'y a pas de ville d'Italie du second ordre où cet opéra ne soit donné avec plus de pompe. La pauvreté de tous les décors finit par inspirer de la tristesse.
Nous ne disons point ceci dans un esprit de critique injuste et systématique. Nous ne voulons qu'appeler sur ces défectuosités choquantes de notre Théâtre Italien l'attention de l'autorité qui peut les faire disparaître. Du reste, nous savons toute la confiance et tout l'espoir que nous devons placer dans le bon esprit comme dans le goût éclairé de l'administration supérieure qui veille sur cette partie capitale de nos plaisirs, et nous sommes bien convaincu qu'il est loin de ses intentions qu'une distraction agréable finisse par devenir un état de gêne ou d'insipide jouissance. Ainsi nous attendons avec confiance le fruit de nos observations et les résultats de son intervention efficace dans les affaires intérieures de l'Opéra-Buffa.
On disait ce soir que l'engagement de M^^^ Démeri n'a pas été renouvelé, et que cette jeune personne, douée d'une voix si étonnante, part bientôt pour aller chanter sur l'un des premiers théâtres de Venise. Nous la recommandons à M. Previdali,
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qui joue à Venise le rôle despotique que M. Geoffroy avait jadis à Paris.
« l'iNGANNO » ; LA « NINA PAZZA PER AMORE « ^ (18 novembre 1824)
Il y a précisément douze ans que Rossini commença sa carrière par VInganno fortunato. Cet opéra a tout le charme de la jeunesse, et de la jeunesse d'un homme de génie. Plus tard, peut-être, occupé des vains plaisirs du monde, désespérant de trouver des âmes dignes de sentir la finesse de ses accents, il ne daignera plus prêter l'oreille à ce que lui dicte son génie. Aujourd'hui, retenu encore par la timidité de la première jeunesse, il n'ose pas écrire tout ce que son âme lui inspire ; souvent il ne montre son idée qu'à demi, ou il choisit pour l'exprimer les formes les plus modestes et les moins saillantes.
VInganno fortunato est rempli de ces sortes de premières éditions des morceaux qui plus tard ont fait la fortune des chefs-d'œuvres de Rossini. VInganno est charmant à écouter lorsqu'on est sous