Journal de Paris du 25 novembre
NOTES D UN DILETTANTE
l'empire de cette idée. On est souvent touché par ces belles phrases périodiques qui ont la grâce naïve de Cimarosa. Ces phrases, surtout lorsqu'elles sont placées dans les accompagnements, bien différentes des idées de Mozart, respirent le bonheur et la force ; mais il faut absolument, pour que cette musique produise tout son effet, qu'elle soit exécutée avec brio et chantée de verve.
Ce soir, le rôle du prince a été rempli par Bordogni. La femme qu'il adore, qu'il pleure depuis dix ans, et que le hasard lui fait retrouver dans une forêt, parmi des ouvriers employés aux mines, a été représentée par M^^® Cinti. Nous avons eu un déluge de petits agréments bien froids, fort bien exécutés et encore mieux, applaudis ; mais était-ce le çrai public qui applaudissait. La belle voix de basse de Zuchelli a exécuté, avec une aisance parfaite et un moelleux étonnant, des broderies, des fioriture, qui, en Italie, ont fait la gloire du soprano Velluti. Il y a vingt ans qu'on eût refusé de croire à un tel miracle. Ce chanteur, que le public commence à apprécier, a eu tous les honneurs de la soirée ; son triomphe eût été complet, si, depuis qu'il n'a plus peur du public, un certain laisseraller ne le conduisait quelquefois à une pantomime un peu triviale. Le genre bouffon ne peut plaire à la société de Paris qu'autant que les farces que l'acteur se permet sont excusées par beaucoup d'esprit. Sous ce rapport, Pellegrini est un modèle
parfait ; il est bouffon sans jamais tomber dans le genre bas.
Après V Inganno fortunato, qui aurait fait un plaisir extrême s'il eût été chanté avec autant de chaleur et de brio qu'on y a déployé d'habileté et de science musicale, nous avons revu M°^® Pasta et Nina pazza per amore. Nous avons eu à la fois la pantomime entraînante de l'actrice tragique la plus naturelle que nous ayons vue au théâtre et le charme d'une belle voix et d'une méthode admirable. M"^® Pasta ose se permettre des gestes enfantins dans le rôle de la Folle par amour, et, chose incroyable pour qui connaît les habitudes de la société en France, elle est applaudie. Malheureusement, la pièce est bien ennuyeuse, et la musique mélancolique de Paesiello bien pâle pour nous qui entendons quelquefois Don Juan et Cosi fan tutte. A Naples, la folie de Nina disparaît, lorsque^ placée à côté de Lindor, sous ce bosquet témoin de leurs premiers serments d'amour, Lindor, autorisé par la présence du père de Nina et par la nécessité de lui rendre la raison, ose lui donner un baiser. Cette pantomime, qui devient tragique par la circonstance, n'a pas été reproduite à Louvois. L'un des traits les plus savants du jeu de M"^^ Pasta, c'est le profond accablement, c'est l'absence totale de forces qui suit son retour à la raison. Si jamais VInganno fortunato est joué comme la Nina, le public s'étonnera de voir paraître une création
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nouvelle. C'est l'un des avantages singuliers de la musique : des acteurs inférieurs ont beau s'emparer d'un opéra célèbre, ils peuvent y ennuyer le public pendant des années sans pour cela gâter le chefd'œuvre ; c'est le miracle dont nous avons été témoins, il y a quelques mois, pour la Cenerentolay lors des débuts de M^^^ Mombelli ; c'est qu'on ne jouit réellement de la musique que par les rêveries qu'elle inspire. Cet effet magique augmente pendant les huit ou dix premières représentations ; ensuite on ne va plus demander que des plaisirs de réminiscence à tel opéra qui autrefois donnait des transports d'admiration. Enfin, et il faut avoir le courage de le dire, arrive l'époque de l'ennui. Il faut donc absolument un nouveau répertoire pour M°^® Pasta. « Mais, dites-vous, les opéras nouveaux tomberont. » Eh bien, l'on offrira le choix au public ; il. pourra assister à la cinquantième représentation de Romeo et Juliette, ou à la seconde de YArminio de Rossini *. Il ne faut pas de sophisme, et il faut des pièces nouvelles à Louvois. Toutes celles qu'on donne sont usées ; elles ne font plus de plaisir qu'aux nouveaux convertis qui ne viennent au Théâtre Italien que depuis quatre ou cinq mois. Nous devons de nouveaux remercîments à l'autorité ; M'^^ Pisaroni vient, dit-on, d'être engagée, pour l'an prochain ; c'est la voix de contralto la plus parfaite que l'on ait peut-être jamais entendue ; elle est fort admirée en Italie, et doit nous-
coûter cher. La ferons-nous venir de si loin pour débuter deux mois après son arrivée, et pour ne paraître que dans deux rôles ? aurons-nous l'esprit d'éviter de lui faire chanter un duo avec M°^® Pasta ? Rappelons-nous que nous n'avons vu Galli et ^me Pasta chanter ensemble que dans la Camille, qui, ce me semble, n'a pas eu dix représentations.
Avec une troupe fort bien composée et très complète, l'autorité, qui paye avec générosité, pourrait exiger impérieusement la mise en scène, d'ici à un an, de huit opéras nouveaux pour le public de Paris. Autrement, nous jouerons le rôle de l'avare, nous mourrons de misère environnés de trésors dont nous ne savons pas faire usage. Il faudrait trouver quelque moyen neuf et ingénieux d'attacher l'intérêt réel des directeurs de notre pauvre Théâtre Italien à la mise en scène d'opéras nouveaux. Y aurait-il manque de respect envers d'aussi grands personnages, à décider que dorénavant ils toucheront les appointements, qu'ils gagnent si bien, seulement par huitième ? Ces messieurs seraient payés le lendemain de la représentation d'un opéra nouveau. Je me hâte de terminer cet article ; après une idée aussi malsonnante, après un scandale aussi énorme que celui de pousser la critique jusqu'aux appointements, tout ce que je pourrais ajouter serait pâle et sans <3fîet.
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« l'iTALIANA in ALGERI )) ' (20 novembre 1824)
Si les moyens de Zuchelli semblent avoir doublé depuis quelques mois, c'est que, le public l'ayant accueilli avec bienveillance, il a cessé d'avoir peur. La voix de la jolie M^^® Schiassetti aurait besoin d'applaudissements et d'encouragements ; elle a chanté correctement ce soir, mais on voyait, à la fréquence de sa respiration, qu'elle n'était pas exempte de crainte. Accoutumée à la bienveillance de la cour de Munich et du public de cette ville, cette aimable cantatrice aurait besoin d'être convaincue qu'elle n'a pas d'ennemis, et malheureusement, depuis quelque temps, on aperçoit à Louvois certains spectateurs qai ont bien la mine de chûteurs à gages. Que gagnera le vrai public s'il souffre qu'une cabale cherche à intimider M^^^ Schiasetti et Gurioni ? Nous perdrons deux artistes estimables ; et, pendant le temps qu'ils resteront encore à Paris, nous ne les entendrons jamais chanter avec la plénitude de leurs moyens.
On annonçait ce soir de grands changements dans