Courrier français du 14 novembre
Rossini. II. 24
orchestre ne veuille pas se contenter d^ accompagner ces choses-là ! Tout son devoir est dans ce grand mot : accompagner. Pourquoi veut-il conduire l'exécution musicale et la conduire en maître inflexible et impérieux ? Rubini n'a pu faire aucune de ces fioriture qui sont inspirées à un chanteur habile par les applaudissements du public. Ce jeune ténor est plein de feu et de hardiesse ; il brûle de se distinguer : c'est un oseur. Nous aurions des choses délicieuses, de ces traits improvisés inspirés par l'enthousiasme du moment, et qu'un chanteur ne répète pas deux fois, si l'orchestre n'était pas là sous ses yeux pour lui faire peur. Si jamais Rubini chante accompagné par l'orchestre, nous verrons un autre homme. Au théâtre, j'aime mieux quatre mesures de la cavatine à^Ermione, telles que Rubini les a chantées hier, que toutes les symphonies de Haydn. Quand mon âme sent le besoin de musique instrumentale, je vais au Conservatoire, le dimanche ; et là, j'avoue avec plaisir que rien en Europe, si ce n'est peut-être l'orchestre de Dresde, ne peut être comparé à nos instruments. Quand voudront-ils se rappeler qu'au théâtre leur gloire consiste à faire briller la voix ? Celle de Rubini serait digne d'amener cette révolution. Au reste, l'humidité de la nouvelle salle diminue l'éclat de l'orchestre ; c'est seulement en ne suivant pas le chanteur en humble esclaç^e qu'hier il m'a semblé nuire à nos plaisirs.
NOTES d'un dilettante 371
M"^^ Schûtz n'est point un contralto, mais bien un soprano. Elle ne chante point la cavatine Ah ! si pera ! aussi bien que M^^ Montano. Les notes ne sont pas toujours articulées avec assez de netteté ; M"^^ Schûtz, qui a une fort belle taille, a été applaudie ; partout ailleurs qu'à Favart, ce serait une cantatrice fort remarquable. Le costume qu'on lui avait conseillé est ridicule, le bonnet doré surtout ; pourquoi ne pas conserver la petite toque surchargée d'une forêt de plumes noires qui est d'un si bel effet, et d'ailleurs parfaitement historique ?
L'admirable Mombelli nous quitte demain, et avec elle, la vraie manière de chanter l'opéraboufïe. Puisse M^^ Mainvielle nous consoler bientôt. Le goût de dilettanti parisiens a fait, ce me semble, d'immenses progrès depuis un an ; le nombre des personnes insensibles aux grâces vives et imprévues du véritable chant bouffe semble diminuer chaque jour : on prise moins la monotone perfection de la médiocrité. Hier soir M"^^ Mombelli a manqué deux notes dans le finale du second acte, sans pour cela chanter faux ; elle n'avait plus la force d'atteindre à ces notes, et ne les a pas dites. Autrefois, les amateurs de la propreté du chant se fussent scandalisés ; hier cet accident n'a été remarqué à haute voix que par quelques nouveaux venus dont la naïveté varie l'amusement du véritable public.
PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE « SEMIRAMIDE ». DÉBUT DE M^^ MAINVIELLE FODOR ^
La Semiramide, le dernier des chefs-d'œuvre de Rossini, fut composée à Venise en 1823, pour le théâtre délia Fenice. Le rôle de Semiramis fut joué et chanté d'une manière admirable par M^^ Golbran-Rossini. Jamais, sur aucun théâtre, la reine de Babylone n'a été représentée avec plus de grandeur et de majesté. Rosa Mariani, la voix de contralto la plus forte qui ait paru depuis la célèbre Gaforini, chantait le rôle d'Arsace ; Galli, que nous avons admiré hier soir, jouait Assur ; un ténor anglais nommé Sinclair, quoique étranger, fut applaudi à Venise dans le rôle du roi Idreno, chanté hier par Bordogni.
Jamais représentation ne s'annonça avec autant de magnificei\ce que celle dont nous avons à rendre compte. L'empressement du public, qui voulait saluer le retour de la grande cantatrice française, avait garni de bonne heure toutes les places. Les personnes qui n'en avaient pas, et qui se résignaient à passer le temps de la représentation dans les