Journal de Paris, 10 décembre
NOTES d'un dilettante 373
corridors, s'étaient établies dans le superbe foyer,^ chef-d'œuvre de goût et de véritable élégance. La beauté de la salle et l'empressement du public rappelaient tout à fait ces jours de première représentation à San Carlo ou à la Scala, où l'on accourt de vingt lieues à la ronde, et où l'émotion du public, comme l'étincelle électrique, se communique au spectateur le plus froid. Hier soir, les regards satisfaits du public semblaient rendre grâce à une administration qui n'épargne rien, ni soins, ni dépenses, pour augmenter ses plaisirs.
Enfin l'ouverture a commencé ; elle est jolie, mais a semblé un peu longue. Une triple salve d'applaudissements a salué l'entrée de M^^ Mainvielle. Le duetto qui suit :
Bella immago degli dei,
entre Galli, magnifique dans le rôle d'Assur, et M}^^ Schiassetti, on ne peut pas plus jolie dans celui du jeune général Arsace, a produit le plus vif plaisir. La voix menaçante de Galli faisait retentir la salle, et couvrait un peu trop celle de son jeune rival. Bientôt M""^^ Mainvielle a reparu pour chanter sa cavatine :
Bel raggio lusinghier.
Cette grande cantatrice a été couverte d'applaudissements. Elle a fait entendre des sons magnifiques. Sa voix pure et argentine a brillé de tout son éclat*. Quelques fioriture n'ont pas semblé d'un RossiNi. II. 24.
goût assez grandiose ; tout doit être noble et passionné dans le chant qui nous peint les sentiments de la plus grande reine dont l'histoire ait gardé le souvenir. Cette cavatine, admirablement chantée, a semblé trop courte, et a été suivie de quelques minutes de conversation. Chaque spectateur voulait communiquer à son voisin sa manière de juger. La scène où Semiramis, placée sur son trône, choisit un roi, est un des chefs-d'œuvre de Rossini. Le public n'a pas paru l'apprécier. Le chœur des
princes :
Giuro ai numi,
€St une des plus belles choses que ce grand maître ait faites dans le genre de la musique allemande. Ce morceau a semblé un peu long; c'est le défaut général de la pièce dont les deux actes durent trois heures et un quart. En Italie, ils sont séparés par un ballet qui repose l'attention.
Le libretto, imité de Voltaire par M. Rossi, présente beaucoup de situations fortes et les expose sans longueur ; c'est la perfection du genre. Il me semble qu'il n'y a pas un trop grand nombre de morceaux de musique dans ce nouveau chefd'œuvre de Rossini, mais que chaque morceau est trop long. Il faut toujours excepter l'admirable cavatine de M'^^ Mainvielle et le superbe duetto qu'elle chante au second acte avec le terrible Assur :
Se la cita ancor t'è cara.
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Ce duetto peint avec génie la situation d'une reine toute-puissante et qui se lasse des prétentions et de l'insolence d'un ancien complice. Grâce au zèle de l'administration, nous avons vu enfin deux premiers sujets chanter ensemble un des morceaux les plus renommés du compositeur à la mode. Ce duetto, destiné à faire fureur, a été accueilli assez froidement. Le public, qui se souvient de Tancrède et d^Otello, aurait peut-être voulu rencontrer plus de chants dans la partition de Semiramis. C'est un tableau plein de pompe et de magnificence comme ceux de Paul Veronèse, ce n'est plus une composition touchante, simple et rapha'èlesque comme Tancrède.
Le public a couvert d'applaudissements M"^^ Mainvieille. Il a rendu justice au chant pur et gracieux de M^^^ Schiassetti, dont Arsace est le meilleur rôle ; il a paru frappé de la beauté de M^^^ Amigo ; espérons qu'aux représentations suivantes il applaudira Rossini. Les dilettanti connaissent trois ou quatre Semiramis ; plusieurs de ces opéras ont même été joués à Paris : le seul Rossini s'est élevé à la hauteur du sujet, l'un des plus beaux que puisse présenter la muse tragique. Les chœurs ont très bien chanté, les costumes étaient magnifiques. Il n'a manqué à la soirée d'hier qu'un public plus facile à émouvoir.
PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE LA « SEMIRAMIDE » ^. DÉBUT DE M'^^ MAINVIELLE-FODOR
Le poème est excellent, les décorations détestables, Galli a été superbe ; cette soirée eût été un triomphe pour ce grand acteur si le public se fût trouvé disposé à sentir la musique. Mais ce soir on venait pour juger les prétentions de ]y[mes Mainvielle et Pasta au rôle de Sémiramis. Un public français n'est jamais bien facile à émouvoir aux premières représentations des Italiens ; ce soir, il était encore plus guindé et plus froid qu'à l'ordinaire. Il faut l'avouer, l'admirable partition de Sémiramis n'a produit aucun effet. Il y a encore un opéra de Rossini à essayer, c'est Zelmira, après quoi il faudra probablement fermer le théâtre, car toute musique qui n'est pas de Rossini déplaît, et ce grand compositeur paraît épuisé.
y[me Mainvielle a été saluée par une triple salve d'applaudissements. Quoiqu'il y eût un nombre immense de billets donnés, ces applaudissements étaient de bon aloi. On avait du plaisir à revoir ce grand talent. Malheureusement le trouble insépa-