Journal de Paris, 9 octobre
NOTES D UN DILETTANTE
au théâtre ; elle a une fort belle voix de contr'alto. M}^^ Cesari est accoutumée à chanter sur l'immense théâtre de San Carlo, ce qui fait que, dans le récitatif, qu'elle dit d'ailleurs avec beaucoup d'âme, elle appuie trop sur les finales. On a remarqué chez elle une qualité précieuse et qui annonce une grande actrice, c'est que le geste accompagne toujours la parole, et ne paraît ni avant, ni après. Chez une débutante tellement timide qu'elle s'est trouvée mal dans la coulisse après sa première sortie, cette preuve de véritable sentiment est du plus favorable augure.
En Italie, avant la nouvelle école de chant créée par M"^^ Grassini, et perfectionnée par M^^ Pasta, les professeurs exigeaient que l'on dît toujours le récitatif avec la même lenteur, et, quel que fût le sentiment de douleur ou de terreur qu'il pût exprimer, il fallait toujours le chanter d'un air riant et avec une petite mine agréable et coquette. M}^^ Cesari a rappelé quelquefois cette manière surannée, dont quelques mois de séjour à Paris vont bientôt la délivrer.
Quoique la débutante ait été fort applaudie, il ne tient qu'à elle de l'être beaucoup davantage ; souvent, au moment où le public allait la remercier du plaisir qu'elle lui donnait, elle a gâté de fort jolis traits par de petites manières affectées qui peuvent être bonnes à San Carlo, mais qui ne valent rien ici. Une excellente qualité de M"® Cesari,
c'est qu'elle dit le récitatif d'une manière hardie et vraiment tragique. Rien ne promet davantage une grande cantatrice.
M^^^ Cesari a des yeux superbes, une fort belle taille, une bouche un peu grande, ce qui n'est point un défaut chez une cantatrice ; l'expression de sa physionomie a de la simplicité et du pathétique. Ces qualités ont servi la débutante dans le grand duo du second acte avec M"^^ Pasta. Elle a mérité d'être fort applaudie dans son duo avec le grand-prêtre ; elle a su rendre avec beaucoup de grâce et de naturel la surprise du jeune Arsace, au moment où il apprend qu'il est fils de Sémiramis. Enfin, dans son premier duo avec le farouche Assur, la débutante n'a point paru intimidée des terribles accents de Galli.
M^^^ Cesari n'est point un talent formé ; c'est une fort jeune personne qui montre beaucoup d'intelligence et donne les plus grandes espérances. Il est fâcheux pour elle qu'elle soit privée si tôt de l'exemple et des conseils de la grande tragédienne qui joue Sémiramis avec tant de majesté, et en même temps avec une simplicité si noble. Nous ne reverrons plus cet opéra qu'une seule fois avant le départ de M^^ Pasta.
Si la santé de M^^ Schutz le permet, nous aurons samedi le Crociato in Egitto ; et enfin, c'est dans Médée que nous ferons nos adieux à la plus grande actrice tragique de l'époque.
NOTES d'un dilettante 411
REPRISE d' « ELISA E CLAUDIO », OPERA DE MERCADANTE ^
Le rôle de Claudio a été écrit pour Donzelli, aussi l'a-t-il chanté supérieurement. Zuchelli a dit avec son talent, maintenant si chéri des amateurs, le rôle du père barbare qui tient son fils en prison. Le duo entre le père et le fils, au premier acte, a été si bien chanté, que le public le plus glacial qui fut jamais a presque été sur le point d'applaudir. Je ne sais par quelle fatalité les dilettanti parisiens n'ont jamais voulu se donner la peine de sentir le mérite de Mercadante ; c'est en vain que le rôle d'Elisa a été chanté successivement par M"^^^ Pasta et Mombelli. Il faut cependant se prêter un peu à la musique, si l'on veut lui devoir des sensations : elle ne force pas les applaudissements comme les vers ronflants d'une tragédie. M^^^ Mombelli, si froidement accueillie à Paris, faisait fureur à Rome, il y a trois ans, dans le rôle d'Elisa ; et le public le plus difficile peut-être de l'Italie interrompait vingt fois l'ouvrage de Mercadante par des applaudissements unanimes.