LIVRE SECOND
grandes que celles qu'il supportait, ou l'emportât sur lui dans la pratique des vertus.
Er, en vérité, c'était un spectacle tout à la fois digne de compassion et d'admiration que de le voir, avec sa jambe malade et des cors très douloureux qu'il avait aux deux pieds, pouvant à peine se tenir debout, appuyé sur un bâton qu'il tenait à la main, gravir des escaliers élevés, obscurs et si dangereux, qu'ils auraient dû naturellement effrayer non pas seulement un vieillard impotent, mais même le jeune homme le plus alerte et le plus vigoureux; aussi fit-il fréquemment des chutes très graves; et, comme il était d'une haute stature, il se donna des coups violents à la tète et aux genoux, surtout la nuit, parce que les portes étaient très basses.
Revenant, sans lumière, de préparer à la mort un habitant de Rome, au milieu de la nuit qui était très obscure, sa jambe blessée heurta contre une poutre, que l'on avait placée à travers une rue que l'on repavait; il en ressentit une douleur si vive,' qu'il tomba sans connaissance, et ne put se relever qu'avec peine, aidé par son compagnon. 11 arriva à la maison sans faire entendre la moindre plainte, les souliers et les bas ensanglantés : le sang avait coulé tout le long du chemin. Malgré cet accident, il se rendit le matin à l'hôpital de la rue des Carrosses, ce qui causa à tous une grande surprise. Il répétait que sa jambe avait été tellement maltraitée par ce coup, qu'il n'en avait éprouvé depuis du soulagement, comme cela lui arrivait ordinairement; ce qui ne l'empêcha pas
de continuer avec la même ardeur à soigner les infirmes. Il avait coutume de dire qu'en dépit du démon, il ne cesserait de secourir la nuit les mourants; et, considérant combien il importe cl-ms ce moment suprême d'implorer la faveur divine et de les aider par de pieuses exhortations, il engageait ses Religieux à redoubler d'attention et de zèle dans l'accomplissement de ce devoir sacré.
Et pour les tenir toujours prêts à s'acquitter de ce saint ministère, quelquefois sans nécessité, surtout quand il pleuvait et que le vent soufflait avec violence, pour en mettre quelqu'un à Tépreuve, il lui ordonnait de se lever, afin de se rendre auprès d'un malade, et, lorsque le Religieux était revêtu de ses habits, il lui envoyait dire qu'il pouvait demeurer tranquille, et que sa présence n'éiaitpas nécessaire. Quanta lui, peu lui importait que la nuit fût la plus sombre, la plus orageuse; il allait toujours calme et joyeux, lors même que l'horizon était sillonné d'éclairs, et que la terre était ébranlée par les coups redoublés de la foudre.
Il se trouvait à Rome : la pluie tombait par torrents, il était plus de minuit. Il se rappela que deux de ses Religieux étaientdepuis quelque temps dans la maison d'un malade ; il était difficile de les remplacer, comme cela se pratiquait, à cause de Forage. Ému de pitié pour eux, il ordonna qu'on prît dans la garde-robe deux manteaux de feutre, en garda un pour lui, donna l'autre à son compagnon, et alla dans cet accoutrement prendre la place des Pères. Leur arrivée inattendue dans