LIVRE SECOND
grâce de mourir d'une mort si précieuse à ses yeux. Il suivait les conseils que saint Jean-Baptiste donnait aux soldats, et non seulement il se contentait de sa paye, mais il en donnait une partie aux pauvres. Un jour d'hiver, étant achevai avec ceux de sa compagnie, un mendiant, tremblant de froid, s'approcha pour lui demander l'aumône : il n'avait ni or ni argent à lui donner. 11 s'aperçut que le pauvre avait la tète nue : touché de compassion, il tira son épée du fourreau et fit de son casque ce qu'avait fait saint Martin de son manteau ; il le coupa en deux, donna la partie supérieure au mendiant, ne garda que les ailes qui lui ceignaient les tempes en guise de couronne, se mettant peu en peine des rires et des railleries de ses compagnons d'armes. Camille le désigna pour cette expédition, où il se montra animé du zèle le plus ardent, travaillant nuit et jour à secourir les soldats. Il tomba malade d'excès de travail, et rendit son âme à Dieu entre les bras d'un Religieux augustin, en se rendant, monté sur un chariot, de Castel-Nuovo à Presbourg. Les bords du Danube eurent l'honneur de recevoir sa dépouille mortelle ; il fut enseveli sans pompe funèbre dans une modeste fosse, creusée par le conducteur du char, qui fut recouverte de sable et surmontée d'une croix de bois. Humble mausolée néanmoins plus honorable que celui de beaucoup d'autres qui reposent sous l'or et le marbre, et qui furent pendant leur vie les esclaves du vice. Ce qui fait sa gloire, c'est qu'il est mort au champ d'honneur, en combattant pour délivrer ses frères
des dangers qui menacent et l'âme et le corps. C'était un Religieux animé d'une grande dévotion pour l'auguste sacrement de nos autels ; il reçut, entre autres faveurs, celle d'être communié miraculeusement.
Au mois d'avril de Tan 1596, le Père Camille tint le premier Chapitre général à Rome. On y élut quatre Consulteurs, conformément à la bulle de fondation.
Au mois de juillet et d'août de la même année, une grave épidémie, qui semblait être une branche de la peste, sévit cruellement à Rome : il mourut tant de monde, que le Souverain Pontife ordonna que chaque cardinal prît soin des malades de sa paroisse. Sa Sainteté se réserva ceux du Borgo de Santo-Angelo, qu'il confia à la sollicitude de Camille, regardé communément comme le père des pauvres. Le serviteur de Dieu saisit avidement cette occasion, et s'empressa de mettre la main à l'œuvre, aidé de dix Religieux de son Ordre.
Il régla les choses de la manière suivante. Deux accompagnaient continuellement le médecin, et prenaient note de toutes ses ordonnances. Deux autres visitaient et disposaient à la mort les agonisants ; les autres allaient le matin et le soir, accompagnés de huit hommes, chargés de tout ce qui était nécessaire, distribuer dans les maisons ce qui avait été prescrit pour les infirmes. Tout se faisait aux frais du Souverain Pontife. Camille fit transporter les comestibles, les remèdes et tout ce qui était indispensable dans une maison que leur fit donner Clément VIII, où les Pères
résidèrent continuellement pendant deux mois, se livrant sans relâche à leurs saintes et charitables occupations. Ils allaient tous les jours, malgré les ardeurs brûlantes de la canicule, non seulement dans Ls habitations du Borgo, mais dans toutes les maisons de campagne qui étaient en dehors delà porte Saint-Ange, s'étendant jusqu'au quartier éloigné de Saint-Lazare, à la croix de Monte Mario et à la vallée deirinferno. Ces prodiges de dévouement consolaient les malades, contentaient le Souverain Pontife et édifiaient le peuple.
Une chose étonnante, c'est que Rome se trouvant presque tout entière infectée de ce mal terrible, Notre-Seigneur permit qu'aucun des Pères, qui étaient nuit et jour au milieu des malades, ne fût atteint, même légèrement, par l'épidémie. L'Institut a été favorisé par la même grâce dans d'autres maladies aiguës, el il semble que Notre- Seigneur les ait conservés sains et saufs, afin qu'ils pussent se dévouer avec plus d'ardeur au service du prochain. Camille faisait remarquer à ses Religieux ce merveilleux effet de la Providence, pour redoubler leur zèle dans l'exercice de leur ministère et leur en faire apprécier le mérite, quand ils étaient à chaque heure de la nuit et du jour occupés à exhorter les mourants, qu'il les voyait abattus et accablés de travail, et qu'ils marchaient dans'les rues avec peine, succombant, pour ainsi dire, sous le poids du sommeil. Il leur disait que le véritable caractère de la vie apostolique, c'était de ne goûter ni tranquillité ni repos pour l'amour de Dieu et pour le salut des âmes.
A cette occasion, nous citerons un trait bien propre à procurer la gloire de Dieu et à édifier les fidèles. Pendant la cruelle épidémie dont nous avons parlé, et qui remplit Rome d'une foule innombrable de malades, un des Pères passa quelques nuits sans dormir, assistant et aidant continuellement ceux qui étaient à l'agonie. Une nuit entre autres, on l'appela pour remplir le même office, et, la faible nature ne pouvant supporter tant de veilles, il fut accablé d'un sommeil si profond, que, sans perdre de vue le devoir qu'il avait à remplir, il se vêtit et se chaussa. Il sortit de la maison et fit une grande parlie du chemin toujours en dormant, et il aurait de cette manière marché toute la nuit, si Dieu n'avait permis qu'il rencontrât la ronde qui, le voyant étourdi, chancelant et prêt à tomber, l'arrêta et l'éveilla. Le Père fut épouvanté de se voir au milieu de tant de sergents. Tel était le dévouement des bons Pères dans ces circonstances difficiles !
A la fin de Tannée io9ô, Camille ne pouvant résister aux pressantes instances que lui faisaient le cardinal Paleotto, archevêque de Bologne, et le chevalier Camille Gozzadino, ambassadeur, résidant à Rome, envoya le Père Jean Galizzano fonder une maison à Bologne, où ce dernier arriva le 5 décembre : au mois de janvier de l'année suivante il prit possession de l'église de Saint- Colomban.