LIVRE SECOND
qu'il était dans le besoin, lui paya ce jour-là le montant de la lettre de change, quoiqu'il n'eût pas à sa banque d'argent du peuple romain. Il lui dit : « Si Votre Paternité recouvre ce que le Sénat romain lui a promis, vous me rendrez la somme; et, si vous ne la recouvrez pas, soyez sans inquiétude, car je vous la donne pour l'amour de Dieu. » Dans une autre occasion le vénérable Père se trouvait à Rome, dans une semblable gêne; il eut recours, comme à l'ordinaire, au saint Crucifix, et il vit la divine Providence venir au secours de l'Institut d'une manière miraculeuse. A cette époque mourut un oncle du Frère Paul Cherubino, profès, qui n'espérait rien recevoir de son parent; celuici lui légua douz1 cents écus d'or et deux c°nts autres en monnaie ordinaire, que le Frère Paul porta comptant à Camille. Ce secours inattendu arriva au moment où l'Ordre en avait le plus grand besoin.
Il y avait à la maison professe de Naples au moins cent Religieux; un matin, il n'y eut pas assez de pain pour les nourrir; le boulanger avait refusé d'en donner, parce qu'on ne lui payait pas celui qu'il avait fourni. L'heure pour se rendre au réfectoire étant sonnée, le Père ministre envoya informer Camille qu'il n'y avait pas suffisamment du pain, lui demandait s'il devait donner l'ordre de se rendre au réfectoire. Le serviteur de Dieu apprenant cela, répondit au Père : « Je me trouve sans argent, et j'ai al taché ma bourse aux pieds du saint Crucifix; ail z, priez, et ne craignez pas que le Seigneur laisse ses serviteurs
mourir de faim. » L'économe demeura confus à cette réponse : il fit appeler le Frère chargé du soin du réfectoire, et lui dit : « Voilà ce que m'a répondu notre Père; ainsi, mon Frère, comme cet homme est un saint, obéissons étalions prier devant le Saint-Sacrement. » Pendant qu'ils étaient tous les deux à genoux dans l'oratoire, ils entendirent qu'on agitait avec force la sonnette de la porte: ils accoururent, et trouvèrent que la comtesse de Bénévent, dona Menzia de Requesenes, vice-reine de Naples, leur envoyait par un gentilhomme une voiture chargée de pain blanc, que recouvrait une vaste pièce de velours ornée de ses armes, accompagnée de deux hallebardiers. Le gentilhomme leur remit en outre une lettre de deux cents ducats, à l'adresse du Père fondateur, qui était supplié par la vice-reine de prier pour le comte, son mari, et pour ses fils.
Allant par mer de Rome à Naples, avec quelquesuns de ses Religieux, après avoir passé deux jours de gros temps, ils arrivèrent sur le soir à Sperlonga, extrêmement fatigués du voyage, sans avoir rien mangé ce jour-là. C'était la veille de la Pentecôte ; ils ne trouvèrent ni logement, ni nourriture. Camille fit apporter du pain moisi qui était resté au fond de la barque et quelques petits citrons. Une serviette ayant été étendue, près du rivage, sur un gazon verdoyant, émaillé de fleurs très variées, il commença, avec une grande joie, à remercier Dieu des bienfaits signalés qu'il en avait reçus, exhortant ses Religieux à se joindre à lui pour lui témoigner leur reconnaissance,