LIVRE SECOND
une grande marmite de légumes pour ces malheureux.
Cette provision étant achevée, les fèves du printemps arrivèrent fort à propos. Le Supérieur de la maison avait fait semer un demi boisseau de ce légume. Camille rit publier dans la ville et les environs que tous les pauvres pouvaient librement cueillir, aux champs des Pères Ministres des infirmes, des fèves, qui leur étaient données en remplacement de l'aumône qu'ils recevaient à la porte de l'Établissement. Le champ très limité ne pouvait recevoir que peu de semence, et en auraitil reçu cent fois plus, il n'aurait pu suffire à la foule nombreuse des gens affamés qui y accoururent. Ils ne se contentaient pas d'engloutir les fèves, ils arrachaient encore les plantes, se souciant fort peu des menaces du gardien, qui voulait les dénoncer au Podestat, — au maire. — Ce secours sauva la vie à un grand nombre. L'affluence était toujours considérable; tous mangeaient, mais les fèves n'étaient jamais épuisées, quoique notre Saint renvoyât au champ des bons Pères tous ceux qui se présentaient à la porte. Le Supérieur de la maison fit appeler riiomme préposé à la garde du champ, et lui dit d'examiner s'il restait encore quelques fèves; c'était le moment de la récolte, il lui répondit qu'il était impossible qu'il en restât une seule, que tous les habitantsyetaient venus, et qu'ifs en auraient bien mangé davantage. Quoiqu'il n'attendit point de récoite, il lui ordonna d'aller cependant jeter un coup d'œil au champ. Le gardien obéit, et, à sa
grande surprise, il trouva tant de fèves, qu'il en remplit de grands sacs. 0 bonté adorable du Créateur! la recolle fut tellement abondante et extraordinaire, que tous les habitants furent émerveillés de l'événement, et ne parlaient que des fèves du miracle. Tous les biographes de notre Saint racontent ce fait prodigieux, qui nous paraît appuyé sur des preuves incontestables.
Mais, tout ce qu'il avait fait jusque-là ne suffisant pas pour sauver tant de pauvres familles que la honte retenait dans leurs maisons, Camille s'adressa à toutes les personnes riches de la ville, en particulier aux administrateurs de l'hôpital et aux chefs des Confréries, pour les presser de venir au secours de tant d'infortunes, attendu que toutes les ressources étaient épuisées. Sa parole fut si efficace que, après avoir triomphé de nombreux obstacles, il retira cent écus de l'hôpital et autant des Confréries ; et comme la permission du grand vicaire de l'évèque de Chieti était indispensable pour distribuer cette aumône, Camille alla lui-même la demander et fut bientôt de retour. Il fit presque tout le trajet à pied, parce qu'on lui avait donné une monture rétive. Il arriva épuisé des fa'igues de la marche, qui accrurent les douleurs de sa plaie, et lui occasionnèrent une fièvre aiguë qui faillit l'emporter. Le mal perdit peu à peu de sa violence : pressé par le désir ardent de secourir ces malheureux, il fit réunir les principales autorités de la ville, et, s'étant fait porter dans l'assemblée malgré sa fièvre, il leur parla avec tant d'onction et de force, qu'il obtint encore
deux cents écus pour la même destination. Quoique malade lui-même, il alla les distribuer en personne dans les maisons des veuves, des orphelins et des pauvres honteux. Il ne put continuer cette visite, car la fièvre le contraignit de garder le lit; il choisit trois hommes d'une vertu assurée, auxquels il confia ce soin, et qui lui rendaient compte de la distribution. Il consacraittroisheures à cette audience afin de savoir comment les choses se passaient, et connaître en particulier les besoins de chacun, pour que la répartition se fît d'une manière équitable. C'est ainsi que le charitable serviteur de Dieu vint à bout de délivrer le peuple entier de la famine et de toutes les horreurs qui l'accompagnent.