LIVRE PREMIER
froideur et d'indifférence à prévenir les besoins des infirmes, à leur donner ]a nourriture nécessaire, à faire leurs lits, à leur administrer les remèdes prescrits, à remplir d'autres ministères indispensables, et, quand les personnes souffrantes les appelaient, ne pas accourir promptement pour adoucir leurs maux et les secourir.
Mais ce qui affligeait surtout son âme d'une douleur vive et profonde, c'était de voir ceux qui mouraient, abandonnés dans ce moment terrible, sans avoir un prêtre, qui leur donnât les consolations spirituelles que réclamait leur triste état.
C'était à ses yeux, et avec juste raison, le plus grand mal que l'on pût imaginer, et qu'il fallait à tout prix faire disparaître de la chrétienté. Enflammé donc du désir ardent de remédier à de si grands malheurs, chassant bien souvent le sommeil qui l'accablait, il veillait les nuits entières au milieu des malades dans le plus grand danger ; et quelquefois, caché dans le coin des salles, il examinait si ceux qui étaient de garde s'endormaient, ou s'ils accouraient promptement à la voix de ceux qui les appelaient; et, s'il était témoin de quelque négligence, il paraissait soudain au milieu de la salle, blâmant vivement celui qui s'en rendait coupable, le congédiait quelquefois, ou lui infligeait une rude pénitence.
Mais, voyant que ses forces et ses soins étaient insuffisants, et que tous les remèdes employés ne pouvaient faire disparaître tant de maux et tant d'abus, il ne cessait de représenter au Seigneur les misères et les Desoins des pauvres. Enfin, Notre-
Seigneur, si riche en miséricorde, écouta les prières de son serviteur bien-aimé. 11 n'était pas éloigné, ce temps heureux où la bonté divine devait apporter un remède efficace à tant de douleurs et de souffrances, sensible aux clameurs des pauvres des hôpitaux, et de ceux qui mouraient hors de ces asiles dans le plus grand abandon.
Se trouvant donc un jour au milieu de la salle de l'hôpital, réfléchissant sérieusement sur les maux nombreux qu'endurent* les pauvres par la faute des infirmiers, il lui vint à la pensée que tant d'abus et de souffrances ne pouvaient avoir d'autre remède que l'établissement d'une Congrégation d'hommes de bien et de piété, qui soigneraient les malades, non comme des mercenaires dans la vue d'un intérêt personnel, mais volontairement et pour plaire à Dieu, avec cet amour et cette tendresse qu'ont coutume de montrer les mères pour guérir leurs enfants malades. Dans cette première inspiration, il eut encore la pensée de faire placer la croix sur Thabit de ces hommes de dévouement, afin que tous reconnussent, à ce signe sacré, qu'ils étaient destinés à ce noble ministère.
Revenu à lui après cette inspiration céleste ou cette extase, quoiqu'il se vît pauvre, sans lettres, laïque, et ayant passé la plus grande partie de sa vie dans les camps, ou entre les quatre murs d'un hôpital, sans appui, sans protection, il se proposa de tenter cette aventure avec le secours d'en haut, et d'employer toutes ses forces, jusqu'à ce qu'il l'eût menée à bonne fin. Cette pensée se