LIVRE PREMIER
suivre sur-le-champ, à la vie ou à la mort, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Il fut convenu avec ses compagnons qu'ils se réuniraient, tous les jours, dans une vaste salle de l'hôpital qu'ils avaient disposée en forme d'oratoire, avec un autel et un crucifix sculpté avec goût. C'était là que, après avoir rempli leurs obligations envers les pauvres, ils s'exerçaient pendant un long espace de temps à l'oraison mentale et à des actes de mortification; qu'ils récitaient les Litanies, s'entretenaient continuellement de Dieu, et des moyens qu'ils avaient à prendre pour correspondre dignement à leur vocation.
Ces pieux exercices terminés, ils sortaient tous de l'oratoire, comme des Séraphins embrasés d'amour, et l'on peut s'imaginer aisément avec quelle ardeur ils se consacraient au service des malades. Us persévérèrent quelque temps dans ce genre de vie, sans changer leur vêtement, conservant leurs habits laïques, et y éprouvèrent une joie et des consolations ineffables.
Mais le démon prévit les fruits abondants que ces commencements heureux pouvaient produire pour le salut des âmes ; il essaya d'arrêter le bien dans sa source et d'arracher cette plante, avant qu'elle jetât de profondes racines. 11 suggéra à un homme jaloux et pervers, irrité de ce qu'étant de service, il n'avait pas été appelé àl'oraloire, de raconter aux administrateurs quelques calomnies de son invention contre Camille, pour le faire soupçonner de former le complot, dans ces réunions, de s'emparer de l'hôpital et de les
exclure de l'administration. Ceux-ci, jaloux de s'acquitter de leur devoir et de conserver leur prééminence, firent appeler Camille, comme le chef et l'inventeur de cette nouveauté, et, après lui avoir adressé quelques paroles dures, ils lui interdirent toute réunion, et lui ordonnèrent de détruire l'oratoire.
Rien ne saurait exprimer la douleur profonde qu'éprouva le serviteur de Dieu à cette occasion, sachant qu'il ne lui était jamais venu dans la pensée aucune des vues ambitieuses qu'on lui prêtait gratuitement. Il fut violemment tenté d'abandonner la maison,, et d'aller servir ailleurs où, sans obstacles et sans troubles, il exécuterait librement son projet. Mais reconnaissant bientôt que c'était là une tentation du démon qui semait l'ivraie afin d'étouffer le grain qu'avait commencé de semer le père de famille, il se soumit en tout à la volonté divine. Et comme il tardait à défaire l'oratoire, l'exécution en fut confiée à d'autres employés de l'hôpital, qui obéirent promptement. Ils enlevèrent l'autel avec précipitation, et déposèrent indécemment le crucifix sur le pavé, derrière une porte. Camille entra dans la salle, et la trouva toute bouleversée, le crucifix placé dans un endroit si peu convenable. Le cœur pénétré de la douleur la plus vive, il se prosterna la face contre terre, offrit avec amour ses peines à Jésus crucifié, enleva respectueusement de ce lieu l'image sainte, et la tenant pressée dans ses bras, il la rapporta le même soir dans son appartement.