LIVRE PREMIER
Mais, comme Notre-Seigneur le destinait à une entreprise des plus héroïques, il éclairait peu à peu l'esprit de son serviteur et le comblait de ses consolations. La réponse de Gorteselli lui suggéra une autre pensée beaucoup plus importante que la première. La résolution defonder la congrégation hors de l'hôpital était excellente. Mais où trouvera-t-il, lui, simple laïque, des personnes qui voudraient le suivre? Il résolut donc de quitter l'hôpital, d'ouvrir une maison dans la ville et de former enfin une Congrégation non de laïques, mais de religieux, portant l'habit clérical, après s'être fait ordonner prêtre.
Dans cette pensée, persuadé qu'il pourrait surmonter tous les obstacles avec le secours de Celui qui le fortifiait, il se mit à étudier les premiers éléments de la grammaire, sous la direction de Dom Antoine, Basque, aumônier de l'hôpital. Celui-ci étant mort, sa charge fut confiée à un autre prêtre beaucoup plus capable, appelé Dom Barthélémy, originaire aussi de Biscaye. Celui-ci, éclairé, pour ainsi dire, d'une manière surnaturelle, considérant que cet homme inculte et sans lettres pouvait être l'instrument de quelque chose de grand dans l'Église, était sans cesse près de lui, et l'excitait continuellement à l'étude. Il serait difficile d'exprimer avec quelle diligence et quelle ardeur Camille s'initiait aux principes de la langue latine, ayant un livre entre les mains en quelque endroit de l'hôpital qu'il se trouvât.
Comme il désirait presser ses études, il ne rougit point, quoique âgé de trente-deux ans, d'aller
semêleraveclesenfantsetde fréquenter les écoles de la Compagnie de Jésus, au Collège romain : action humiliante pour son amour-propre, mais très agréable à Dieu. C'était un spectacle touchant que de voir avec quelle patience et quelle humilité il se comportait, ayant nécessairement à souffrir de se voir, lui si âgé et d'une si haute stature, confondu avec de si petits enfants. Beaucoup lui disaient, pour le mortifier, quand il entrait dans la salle : « Tarde venisti, vous êtes venu tard, Frère ! » Mais dans une occasion le maître, prenant sa défense, du haut de la chaire, leur répondit : c II est vrai qu'il est venu tard, mais il aura bientôt franchi tous les obstacles, et cet homme fera quelque chose de grand dans TÉglise. »
Enfin il travailla avec tant d'ardeur et fit des progrès si rapides, qu'il vint à bout de réaliser ses projets, et les Pères, qui l'aimaient et l'estimaient beaucoup, et savaient qu'il était économe de l'hôpital de Saint-Jacques, jugèrent qu'il était capable d'être ordonné prêtre.