LIVRE SECOND
journées entières, sans goûter aucune espèce de nourriture, parce qu'ils n'étaient secourus et soignés de personne? Combien de fois ne laissaiton pas les plats sur les lits de pauvres souffrants qui, à cause de leur faiblesse, ne pouvaient prendre les aliments de leurs propres mains, et auxquels on les enlevait sans qu'ils y eussent touché, procédé funeste, souvent la source de murmures et de malédictions contre la cruauté des servants pour lesquels ils nourrissaient une aversion profonde?
Combien d'infortunés, accablés sous le poids de leurs maux, étaient dévorés par les insectes, ou languissaient dans la malpropreté, parce que personne ne faisait leurs lits? Combien qui, maigres et exténués, essayant de descendre de leurs couches, en tombant sur le pavé, ou mouraient, ou se blessaient grièvement? Combien qui, traités inhumainement par des servants sans pitié, expiraient entre leurs bras? Que de mépris, que d'affronts, que d'outrages, que de mauvais trailements ne recevaient-ils pas de la part de ces hommes barbares, qui se faisaient un amusement et un plaisir de malmener L s pauvres comme si Jésus-Christ n'avait pas dit dans son Évangile : « Ce que vous ferez à un de ces petits, c'est à moimême que vous l'aurez fait? » Et plût à Dieu que desparolesinsultantesilsn'eussent pas passé à des actes pires encore, en leur donnant des soufflets et des coups, allant même jusqu'à les lier et les estropier sans motif et sans raison! Combien qui, mourant de soif, ne pouvaient obtenir un peu d'eau
pour se rafraîchir la bouche? Ainsi plusieurs ont avoué que, tourmentés par une soif dévorante qui les rendait, furieux, ils buvaient de l'urine, du sang, l'eau et même l'huile des lampes. Et dans l'hôpital de Milan, il se trouva un malade qui, pour étancherla soif qui le consumait, avala d'un seul trait pendant la nuit deux carafes de médecines, lequel néanmoins ne mourut pas. Il est certain que l'on doit regarder cette souffrance comme l'un des tourments les plus terribles et les plus cruels que puisse endurer un malade. Le mauvais riche, dont la langue était brûlante, ne se plaignait que du supplice affreux que lui faisait éprouver la soif.
On aura de la peine à croire ce que nous allons raconter. Combien de pauvres, en proie aux tortures de l'agonie, n'ayant pas encore cessé de vivre, étaient retirés de leurs lits et portés encore vivants au milieu des cadavres pour être ensevelis avec eux? Le vénérable Père Camille, dans un hôpital de Rome, se rendant un jour dans la salle où l'on place les morts, trouva parmi eux un homme vivant, qui était à l'agonie et fut emporté dans ce lieu comme mort. Il vécut encore trois jours, et le serviteur de Dieu reconnut qu'i'. vivait encore, en voyant jaillir le sang d'une blessure qu'on lui fit au front, quand on le jeta à terre comme un cadavre. Dans le même hôpital, après avoir fait la recommandation de l'âme à un autre, l'ecclésiastique qui l'assistait, pensant que cet homme frappé d'apoplexie avait rendu le dernier soupir, après l'avoir aspergé d'eau bénite et récité certaines