‹ Vie de S. Camille de LellisChapitre 90 sur 237 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

voix mélancolique et languissante, à un de ses favoris, qui passait devant lui : « Ah! Fabio, Fabio, vous m'avez tous abandonné! »

Nous ne raconterons pas les mille superstitions auxquelles certaines femmes avaient ordinairement recours à l'égard de ceux qui se mouraient, surtout quand ils tardaient trop à rendre le dernier soupir. Elles prononçaient des paroles superstitieuses sur des objets inconvenants qu'elles plaçaient sur eux, et dont nous ne parlerons pas pour ne pas scandaliser les faibles; d'autres faisaient usage de rosaires et de reliques des Saints pour abréger l'agonie, comme si les Saints, qui pendant leur vie firent tant de miracles, rendant la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la vie aux morts, maintenant qu'ils sont dans le ciel parmi les anges, prenaient plaisir à ce que leurs restes précieux aidassent à achever de tuer les vivants.

Passons à d'autres abus. Un très grand nombre de personnes mouraient dans leur lit de mort violente, étouffées par leurs propres parents, parce que ceux-ci leur remplissaient la bouche de tiop de viande et de boisson. A cet abus, causé par une imprudente ignorance, s'en joignit un autre non moins déplorable, et plût à Dieu qu'il cessât d'exister dans le monde! Il arrivait souvent que des femmes, semblables à celles dont nous avons parlé, fermaient la bouche et les yeux du malade, lorsqu'elles croyaient qu'il avait cessé de vivre, afin qu'il fût moins hideux à voir. C'est ainsi que plusieurs malades, privés de la respiration, mou-

raient asphyxiés ; quelques-uns d'entre eux étaient enterrés vivants, abus lamentable, qui prenait sa source dans le défaut d'usage d'assister aux derniers soupirs des moribonds.

Et pour que l'on ne s'imagine pas que nous racontons des faits impossibles, nous citerons un cas qui ne saurait être contesté. Antoine Grillo, natif de Parme, souffrait depuis quelque temps de douleurs cruelles; étant resté quelques jours malade dans sa maison, il eut une de ces crises terribles qu'on appelle syncope; et, comme on le croyait mort, on le transporta la nuit à l'église Monticelli : A Rome, on dépose les corps dans des souterrains, assez semblables à des silos que l'on recouvre d'une pierre carrée qui s'enlève pour descendre les corps par un escalier; on les place ensuite les uns sur les autres sans les enterrer, comme en Espagne, et, autrefois en France. On déposa donc dans le caveau mortuaire le pauvre Antoine, et il y passa la nuit entière. Sur le matin, il reprit ses sens, et, se croyant dans son lit, il commença à appeler sa femme, en lui disant : « Catherine, Catherine, ouvre les fenêtres, etchasse cette mauvaise odeur de la chambre ! » Comme elle ne répondait pas, il s'imagina qu'elle dormait, et, pour la réveiller, il voulut la tirer par le bras, Cherchant alors à tâtons avec la main, il saisit le pied d'une morte, et, croyant que c'était celui de sa femme, il tira tellement, qu'il arracha la jambe qui lui resta entre les mains ; il reconnut le lieu où il était, et qu'on l'avait transporté vivant au milieu des morts. Il commença à se

lamenter et à crier. La Providence voulut que dans la matinée du même jour on inhumât un oificier. On ouvrit le caveau, et Ton trouva le pauvre homme presque suffoqué par l'infection et demi-mort de frayeur. Cet événement fit tant de bruit à Rome, que le pape Clément VIII voulut voir cet homme, et qu'il lui racontât lui-même ce que nous avons rapporté, et c'est de sa propre bouche que l'a appris le Père Sanzio Cicatelli.

Pour nous résumer, nous dirons, sans crainte d'être contredit, qu'aucune langue, aucune plume ne saurait décrire exactement les inconvénients et les dangers auxquels étaient et sont encore exposés les pauvres dans les hôpitaux, ces déshérités du monde, ces enfants du peuple qui sont partout délaissés. Comme remède à ces maux, la Providence a fait naître, au sein de l'Eglise de Jésus-Christ, l'Ordre des Clercs Réguliers, Ministres des infirmes, qui prodiguent aux malheureux les secours spirituels et corporels, et par leur sollicitude paternelle, par leur dévouement héroïque, font disparaître les désordres, les abus et les dangers que nous avons signalés.

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