LIVRE SECOND
Plusieurs fois, quand il s'adressait à des malades étrangers, qui ne savaient pas l'italien, pour se faire entendre, il leur parlait moitié latin, quelquefois moitié espagnol ou français, et même grec, car il avait appris ce dernier idiome dans le séjour qu'il fit en Esclavonie, se faisant tout à tous, pour les gagner à Jésus-Christ, selon le conseil de saint Paul.
Il rencontra un jour, dans la salle des fous de l'hôpital du Saint-Esprit, un malade si dégoûtant et si sale, qu'on ne pouvait le regarder sans éprouver la plus vive répugnance. Touché d'une tendre compassion pour lui, il aurait voulu le soulager à l'instant; mais la chose demandait du temps et des soins, car les immondices dont il était tout couvert étaient comme des écailles. 11 quitta le malade, courut à la maison, sans qu'aucun des siens fût informé de son dessein, fit apporter une baignoire, un morceau de savon, une serviette très blanche, avec deux ou trois paquets d'herbes odoriférantes. 11 retourna à l'hôpital, et, ayant fait chauffer une chaudière d'eau avec les herbes, il plaça le pauvre dans la baignoire, le lava de la tète aux pieds, l'essuya avec la serviette, et procura le plus grand soulagement à ce malheureux, en nettoyant son corps de la vermine et des souillures qui l'infestaient. Ce pauvre, passant, pour ainsi dire, du milieu des épines au milieu des roses, ne pouvait se passer de remercier le serviteur de Dieu d'un tel bienfait.
Camille ne savait parler d'autre chose que de la
charité. C'était le sujet ordinaire de ses discours et de ses entretiens, et il aurait voulu la graver dans tous les cœurs. Plusieurs fois, quand il entretenait ses Religieux de cette vertu, il était tellement embrasé du feu céleste qui le consumait, que Ton voyait jaillir des rayons éclatants de sa figure resplendissante.
Pour exciter plus vivement ses Religieux à pratiquer cette verlu, qui est la reine de toutes les autres, il avait coutume de leur rappeler les paroles mêmes du Sauveur, quelquefois celle-ci du prophète Isaïe : « Mes délices et mon repos, c'est d'accorder du soulagement et du repos à celui qui est fatigué (1). » Il répétait si souvent ces paroles, qu'il semblait qu'elles étaient véritablement gravées dans son cœur. Et craignant que ses Frères ne fussent ennuyés par cette répétition, il avait coutume de leur citer saint Jean l'Évangéliste, qui répétait continuellement à ses disciples ces paroles d'or de la charité : « iMes petits enfants, aimez-vous les uns les autres (2). » Il leur disait que saint Jean, ne leur recommandant pas autre chose, voulut leur laisser pour héritage dans son testament le précepte de l'amour, car en lui sont renfermées toute la loi et la perfection chrétienne. « Ainsi, ajoutait-il, mes frères, ne soyez pas surpris que je répèle si souvent que vous devez être compatissants et miséricordieux : je suis comme ces prêtres de village, qui, comme
(1) Haec est requies ruea reficere lassum, et hoc est rueum refrigerium. /s., xxviii, 12.
(2) Filioli, digilite allerutrimi. Jean, I Ep., m, 18.