INTRODUCTION XIX
ce n'est pas tout^ ces guerres de ville à ville se compliquent de dissensions civiles ; des complots se trament périodiquement; les conjurés sont massacrés s'ils sont découverts j ou massacrent et exilent s'ils triomphent ^. Qu'on se représente tout cela dominé par les grandes luttes de la papauté contre l'empire^ les hérétiques et les infidèles^ et l'on comprendra combien il est difficile de décrire de pareils temps.
L'imagination hantée de spectacles horribles ou délicieux comme ceux des fresques du Campo Sanùo de Pise, on pensait sans cesse au ciel et à l'enfer ; on s'en informait avec cette fiévreuse curiosité des émigrantS; qui sur le pont du bateau, passent leurs journées à se figurer le coin d'Amérique où dans quelques jours ils planteront leur tente.
Tout moine un peu connu devait s'y être promené ; le poème de Dante n'est pas une œuvre isolée ; c'est le plus beau monument d'un genre qui avait suscité des centaines de compositions, et l'Alighieri n'eut guère qu'à coordonner et à vivifier du souffle de son génie les travaux de ses prédécesseurs.
Le détraquement des esprits était inimaginable. La curiosité malsaine qu'il y a au fond du cœur humain et qui pousse les hommes d'aujourd'hui à la recherche de jouissances raffinées et même perverses, poussait ceux d'alors à des dévotions qui semblent un défi jeté au bon sens.
Jamais les cœurs n'avaient été secoués par de pareilles terreurs, jamais non plus ils n'avaient très-
1. Les chroniques d'Orvieto (Archivio storico italiano 1. 1 de 1889 p. 7 et suiv.) ne sont qu'une liste, aussi triste que fastidieuse, des guerres que se firent, au treizième et au'quatorziëme siècle, toutes les localités de la région, depuis les plus grandes jusqu'aux plus infimes.
sailli à de si radieuses espérances. Les plus belles hymnes de la liturgie, le StabcU et le Dies im^ nous viennent du treizième siècle , et l'on peut bien dire que jamais la plainte humaine n'a été plus angoissée.
Quand on parcourt l'histoire pour 7 retrouver, non des récits de batailles ou des successions de dynasties, mais pour tâcher de saisir l'évolution des idées et des sentiments ; quand on cherche surtout à surprendre le cœur des hommes et des époques^ on s'aperçoit, en arrivant au treizième siècle, qu'un vent nouveau a soufflé sur le monde: la lyre humaine a une corde de plus, la plus basse, la plus profonde, celle qui chante des douleurs et des espérances auxquelles l'ancien monde n'avait pas vibré.
Dans la poitrine des hommes d'alors on croit sentir battre parfois des cœurs de femmes ; ils ont des sentiments exquis, des inspirations délicieuses, avec des frayeurs absurdes, des colères fantastiques, des cruautés infernales. La faiblesse et la peur les rendent souvent peu sincères ; ils ont l'idée du grand, du beau, du laid, mais celle de l'ordre leur fait défaut : ils jeûnent ou font ripaille ; la notion des lois de la nature, si profondément gravée dans nos esprits, leur est tout à fait étrangère \ les mots possible et impossible n'ont pas de sens pour eux. Les uns se donnent à Dieu, d'autres se vendent au diable, mais aucun ne se sent assez fort pour marcher seul, pour n'avoir pas besoin de tenir quelque pan de robe.
Peuplée d'esprits et de démons, la nature leur apparaît singulièrement animée, ils ont devant elle toutes les émotions qu'un enfant éprouve durant la nuit devant les arbres du chemin et les formes vagues des rochers.