‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 11 sur 257 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

Malheureusement pour rendre tout cela, notre langue est un instrument bien imparfait : elle n'est ni musicale, ni flexible; depuis le dix-septième siècle il a été bienséant de garder ses émotions pour soi, et les vieux mots servant à noter des états d'âme sont peu à peu tombés dans Toubli; Tlmitation et les Fioretti sont devenues intraduisibles.

De plus, dans une histoire comme celle-ci, il faut tenir grand compte du génie italien : il est évident que dans un pays où on appelle une chapelle basilica, une bicoque poiaaeo^ où en s'adressant à un séminariste on lui dit Votre Eévérence, les mots n'ont pas la même valeur que de ce côté-ci des Alpes.

Les Italiens ont une imagination qui agrandit et qui simplifie. Ils voient les formes et les contours des hommes et des choses plus qu'ils n'en saisissent l'âme. Ce qu'ils admirent surtout dans Michel-Ânge, ce sont les corps gigantesques, les attitudes nobles et fières, tandis que nous en comprenons mieux les secrètes pensées, les douleurs intimes, les gémissements et les soupirs.

Mettez sous leurs yeux une toile de Rembrandt, et la plupart du temps elle leur paraîtra laide : on n'en peut pas saisir toute la fleur d'un regard comme dans celles de leurs artistes; pour la voir, il faut l'examiner, faire effort, et l'effort là-bas, c'est déjà le commencement de la douleur.

Ne leur demandez donc pas de comprendre le pathétique des choses, de se laisser toucher par l'émotion lujstérieuse et presque fantastique que les cœurs septentrionaux découvrent et savourent dans les œuvres du maître d'Amsterdam. Non; au lieu d'une forêt, il leur faut quelques arbres, se détachant fortement sur l'horî** zon; au lieu d'une foule grouillant dans la pénombre

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de la réalité, quelques personnages, plus grands que nature, formant des groupes harmonieux dans un temple idéal.

Le génie d'un peuple ^ est tout d'une pièce : les procédés qu'il applique aux arts, il les applique aussi à l'histoire. Tandis que l'esprit germanique considère plutôt les événements dans leur évolution, dans leur devenir complexe, l'esprit italien les prend à un instant donné, néglige les ombres, les nuages, les vapeurs, tout ce qui rend la ligne indécise ; il accuse fortement les contours et construit ainsi une histoire bien claire qui est une fête pour les yeux, mais qui n'est guère qu'un symbole de la réalité.

D'autres fois il appelle un homme, le fait sortir de la foule anonyme et, par un travail souvent inconscient, en fait le type idéal de toute une époque ^.

Certes, il y a chez tous les peuples une tendance à se donner une cour de divinités et de héros qui sont comme les incarnations de ses instincts; mais il y faut d'ordinaire le long travail des siècles. Le caractère italienne soaffre pas ces lenteurs, dès qu'il se reconnaît en un homme, il le dit, il le crie même, si cela est nécessaire, et

1 . Ne pas oublier qu'au treizième siècle l'Italie n'était pas une simple expression géographique. C'était de tous les pays d'Europe, celui qui malgré son morcellement, avait le plus nettement conscience de son unité. L'expression profectus et honor Italiœ revient souvent sous la plume d'Innocent III. Voir par exemple la bulle du 16 avril 1198, Mirari cogimur^ adressée précisément aux Assisiates.

2. Voir ce que disent les Fioretti de frère Bernard: « Stava solo suite cime dei monti altissimi contemplando le cose celeetiii, Fior. 528. Le savant historien d'Assise, M. Gristofani a des phrases semblables; parlant de saint François, il dit: Nuovo Chriato in somma e pero degno d'essere riguardato corne la piu gigantesca, la piu spJendida, la piu cara ira le grandi figure campeggianti tielV aère del medio evo (Storia d'Assisi, 1. 1, p. 70, éd. de 1885).

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