‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 9 sur 257 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

L'Église les a si bien réclamés comme lui appartenant qu'elle a fini par créer en sa faveur une sorte de droit. Il ne faut pas que cette confiscation arbitraire dure éternellement. Pour cela il n'y a pas à faire œuvre de négation ou de démolition : laissons les chapelles contenir des statues ou des reliques, et bien loin de diminuer les saints, faisons éclater leur véritable grandeur.

Il est temps de dire quelques mots des difficultés du travail qu'on présente aujourd'hui au public. L'histoire n'embrasse jamais qu'une bien faible part de la réalité : ignorante, elle rappelle les récits que font les enfants des événements qui se sont passés sous leurs yeux ; savante, elle fait songer à un muséum organisé avec les derniers perfectionnements ; au lieu de vous faire voir la nature avec son enveloppement, sa vie diffuse, ses mystérieux retentissements dans votre cœur, on vous tend un herbier.

S'il est difficile de raconter un fait contemporain et ordinaire, il l'est bien plus encore de décrire les grandes crises où l'humanité inquiète cherche sa voie.

Le premier devoir de l'historien est d'oublier son temps et son pays pour devenir le contemporain ému et bienveillant de ce qu'il raconte ; mais s'il est difficile de se faire une âme de Grec ou de Romain, il l'est infiniment plus de se faire une âme du treizième siècle. J'ai dit qu'à ce moment le moyen âge eut vingt ans ; or ce sont les souvenirs de la vingtième année qui sont, sinon les plus fugitifs, du moins les plus difficiles à noter. Chacun sait qu'il est impossible d'évoquer les souvenirs de la jeunesse avec la même netteté que ceux de l'enfance ou de l'âge mûr. On peut sans doute en avoir les faits extérieurs présents à la mémoire, mais on ne saurait en retrouver les sensations et les sentiments : c'est que les

forces confuses qui cherchent à nous entraîner sont alors en travail toutes à la fois, et pour parler le langage d'ontre- Rhin, c'est Vheure essentiellemmt phénoménale du phénomène que nous sommes'^ tout en nous se croise, s'entremêle, se choque 9 dans un conflit sanglant: c'est un moment d'ivresse diabolique ou divine. Quelques années passent, et bientôt rien au monde ne saurait nous faire revivre ces heures. Là où était un volcan nous n'apercevons plus qu'un tas de cendres noirâtres, et c'est à peine si, de loin en loin, une rencontre, un son, une parole viennent éveiller notre mémoire et en faire jaillir une gerbe de souvenirs; mais ce n'est qu'un éclair, et à peine avons-nous regardé, que tout rentre dans l'ombre et le silence.

On trouve les mêmes difficultés quand on veut noter les élans fougueux du treizième siècle, ses poétiques inspirations, ses amoureuses et chastes visions, tout cela se détachant sur un arrière-fond de grossièreté, de misère, de corruption et de folie.

Les hommes eurent alors tous les vices, sauf la vulgarité, toutes les vertus, sauf la mesure ; c'étaient des brigands ou des saints. La vie était assez rude pour tuer tous les organismes faibles; aussi les caractères avaient-ils une énergie inconnue aujourd'hui. A chaque instant il fallait se prémunir contre mille dangers, prendre de ces résolutions imprévues où l'on risque sa vie. Ouvrez la chronique de fra Salimbene et vous serez effrayé de voir que ce qui j occupe la plus large place, c'est le récit des expéditions annuelles de Parme contre les villes voisines ou des villes voisines contre Parme. Que ser<ait-ce si cette chronique, au lieu d'avoir été écrite par un moine à l'esprit très ouvert, passionné de musique, à ses heures Joachimite ardent, voyageur infatigable, l'avait été par un homme de guerre? Et

Page 1